N° 9 - Janvier 2003
 
Reflet alternatif
La Punkitude (01/2003)
Philippe Caubère : Présentation (01/2003)
Philippe Caubère et la politique (01/2003)
Philippe Caubère: 68 selon Ferdinand (01/2003)
Philippe Caubère: repères chronologiques (01/2003)
Juliette GRÉCO (12/2002)
Labels et la Bête. (12/2002)
Woody à tout prix (12/2002)
Fermin Muguruza (12/2002)
Autour d'Orsay et des impressionnistes. (11/2002)
Le Festi' Val de Marne. (11/2002)
Le Rock Identitaire Français (11/2002)
Le Glaz'art. (11/2002)
Jacques Prévert ou la bonne parole. (10/2002)
Au Limonaire. (09/2002)
Les Frères Brothers. (09/2002)
La rentrée théâtrale 2002. (09/2002)
Festisis 2002. (09/2002)
ATTENTION ! Salles en voie de disparition. (08/2002)
Une journée avec la Ruda Salska (08/2002)
La chaleur d'Avignon. (08/2002)
Histoires de vies brisées : les doubles peines de Lyon. (07/2002)
Renaud: Le mauvais sujet repenti. (06/2002)
Virginie Despentes ou l'art de toujours surprendre ! (06/2002)
La Fête de la Musique. (06/2002)
Demandez le programme ! (04/2002)
Woody à tout prix (12/2002)

Woody à tout prix

Lorsque j'avais 10 ans, en 1985, mes parents nous ont amenés, mon frère et moi, au cinéma voir La Rose Pourpre du Caire.
Malgré l’éloignement dans le temps de cette soirée, je m’en souviens comme si c’était hier, parce qu’elle compte parmi les plus ennuyeuses de mon enfance.
J’avais trouvé ce film interminable et je ne comprenais pas comment le personnage masculin – déguisé comme Tintin dans ses périples africains – pouvait traverser un écran de cinéma pour rejoindre l’héroïne.
Quel plaisir de pouvoir reprocher cette soirée à mes parents pendant toutes ces années! Mais, un jour, ma mère s'est targuée de dire : "Tu sais, c'est un film de Woody Allen". Ma moquerie s’est alors faite discrète parce qu'entre temps, j’avais vu d’autres films de Woody Allen et je les avais « beaucoup aimés ». et peu à peu, Woody Allen s’était imposé à moi comme une référence - non plus d’ennui - mais de rire, de qualité et d’émotion. Sacré pied de nez à mes souvenirs d'enfance. Cette petite anecdote pour vous dire qu'il faut savoir faire le premier pas vers les films de Woody Allen – même si celui-ci entraîne une chute - parce que ce premier pas vous mènera loin sur les chemins de la vie, sur les chemins de Woody...

 

La psychanalyse, moyen ou fin ?
 

Le thème de la psychanalyse est omniprésent dans l’œuvre de Woody Allen, de même que les psychanalystes. Woody Allen connaît les principes et les fondements de la psychanalyse, il a lu Freud, il a, lui-même, suivi une très longue analyse (30 ans). Il en connaît les rouages et les travers. Aussi, l’auteur et ses personnages ne peuvent pas être surpris par cette science. Et pourtant, au fond, c'est ce que Woody Allen – à travers ses personnages – attend : être surpris, par la vie et par la psychanalyse.
Les héros de ses films ne se contentent pas de rêver ou d'espérer leurs fantasmes, il les vivent totalement. C'est pourquoi ces héros sont dans un état d'insatisfaction permanente. Julia Roberts dans Tout le monde dit I love you se sent comme vide car, elle le dit elle-même, elle a tout ce qu'elle souhaitait. Or, lorsqu’on réalise ses rêves et ses fantasmes, ce n'est jamais comme on l'espérait. Ils laissent toujours derrière eux une sensation de vide et d’insatisfaction.

 

La psychanalyse américaine, à la différence de la psychanalyse française, cherche à rendre utile le patient. Dans Zelig, le docteur dit "je suis heureuse de pouvoir rendre à la société un individu utile et sûr de lui". Les américains pensent trouver dans la psychanalyse le chemin du bonheur. Il n'en est rien. Aussi, voient-ils, dans les films de Woody Allen, une insupportable caricature. Avec Woody Allen, le travail du psychanalyste n'est jamais le moteur du changement du héros. Seul l'amour fait changer l'histoire et la situation, parfois dans la transgression même de la relation patient/thérapeute. En effet, Woody Allen réserve aux héros psychanalystes le même sort qu’aux autres. Ils sont censés avoir résolu leurs propres problèmes, et pourtant, ils transgressent l'éthique de leur profession.
Chacun de ses héros (souvent ceux interprétés par Woody Allen lui-même) ont usé de beaucoup de psychanalystes. Harry, dans Harry dans touts ses états, précise qu'il a eu 6 psychanalystes et 3 femmes. La relation avec les psychanalystes est la seule que les héros sont capables de gérer. Ils en maîtrisent surtout la rupture, ce qui n'est pas le cas avec les femmes qui, elles, les quittent toujours.

 

Les héros : reflet de l'homme?
 

Le schéma type du héros allenien est un homme névrosé, vulnérable, incompétent, en manque d’inspiration, non sportif et sans grand succès amoureux. Pourtant, la gente féminine n’est pas insensible au charme et à la vulnérabilité de ce héros romantique. La femme est un sujet de prédilection chez Woody Allen, elle est l'objet même de ses films. Les personnages féminins ne semblent pas plus équilibrées que les masculins, mais elles sont, à coup sûr, plus complètes, entières. Ces personnages sont profonds et possèdent une richesse intérieure dense. La palette de personnages est d'ailleurs très diversifiée. On retrouve les femmes rêveuses, éprises d'évasions mentales et psychologiques. De La Rose pourpre du Caire à Alice en passant par Escroc mais pas trop, que ce soit le héros du cinéma qui sort de l'écran pour rejoindre sa bien-aimée, que ce soit les rêves d'adultère d'Alice, ces femmes ont l'âme plein d'espoir et de désirs cachés. On voit aussi des femmes luttant contre la maladie dans Hannah et ses soeurs, mais également, des femmes accomplies avec les pieds sur terre, ancrées dans la réalité, comme Diane Keaton dans Meurtre mystérieux à Manhattan ou Tea Leoni dans Hollywood Ending. Pour incarner les multiples facettes de ces héroïnes, Woody Allen, comme Pedro Almodovar, a ses actrices fétiches : Mia farrow, qui est présente dans 13 films, et, Diane Keaton qui en a 7 a son actif. A elles deux, elles résument et représentent l'ensemble des films de Woody Allen, elles en sont l'âme.
 

Enfin, on retrouve, dans les films de Woody Allen, le personnage de la très jeune femme. Elle est souvent en décalage avec les autres personnages et notamment avec les personnages féminins. Par son âge, d'abord. Par son visage ingénu, ensuite. Ce personnage peut paraître un peu simple et naïf (Hollywood Ending), cependant, il a parfois plus d'expérience (sexuelle, notamment) que le héros de deux fois son aîné (« Manhattan »). Ecrivain, cinéaste ou professeur, le héros masculin, plus, âgé est bien généralement séduit par la jeune élève ou la jeune admiratrice, il devient le mentor. Ce genre de héros semble toujours plaire aux femmes puisque - pour la petite histoire – dans un sondage paru, il y a quelques années, aux Etats-Unis, sur 700 étudiantes d’Université, 92% préfèreraient se retrouver au lit avec Woody Allen plutôt qu’avec Stallone.
 

Les femmes cristallisent ainsi les désirs et les doutes du héros masculin et de Woody Allen lui-même. Cependant, la femme légitime est bien souvent trompée, même si le personnage masculin n'assume pas son infidélité et tente de s'expliquer par des sarcasmes. Le héros masculin est attiré par une autre femme qui correspond plus, en apparence, à ses désirs : sa belle-soeur, la soeur de sa femme. En effet, les soeurs des femmes légitimes font l'objet de tous les fantasmes des héros masculins. Apparemment, le héros est, souvent, marié avec la "mauvaise" des deux soeurs. Acte manqué ? Dans Harry dans tous ses états, Harry est marié à Jane et il la trompe avec Lucy, sa soeur. Le personnage des romans de Harry assène à son créateur une terrible vérité : « tu choisis toujours la femme avec qui tu sais que ça va foirer". pas besoin d'être psychanalyste pour comprendre qu'ainsi les désirs du héros restent inassouvis et insatisfaits et qu'il peut ainsi se complaire dans une névrose rassurante.
Il arrive également très souvent que le héros soit lui-même quitté par sa femme. Il est en effet confronté à un rival redoutable : son meilleur ami. Que ce soit dans Tout le monde dit I love you, Harry dans tous ses états ou dans Maris et femmes, chacune une des ex-femmes du héros est marié avec son meilleur ami. Si, au début, cela trouble l'amitié qui réunit les deux hommes, le temps finit par les réconcilier.

 

"L'incommunicabilité des consciences" (Kant)
 

Les personnages des films essaient vainement de communiquer entre eux mais les dialogues ne sont en fait que des monologues superposés; chacun restant dans son univers, sans au fond écouter l'autre, et sans, également, être entendu de l'autre. Le rythme de ces dialogues est devenu en quelque sorte la marque de fabrique des films de Woody Allen : une élocution rapide, des phrases en suspend, des mots coupés, des hésitations, des répétitions, bref, un chaos verbal dont les jeux de mots renforcent la vivacité d'esprit des personnages. Ces scènes sont renforcées par « l'effet Woody », c’est à dire des micro-coupures d'images qui rendent le chemin de la compréhension caillouteux et fragmenté. Comme si le dialogue, lors du face à face, devait, à lui seul, symboliser la relation (chaotique?) du héros avec son interlocuteur.
Ces marasmes verbaux, dont le héros allenien ne se sort guère vainqueur, tendent à nous prouver que ce qui importe n’est pas ce qui est dit mais ce qui est à l’origine de la relation : la rencontre. Woody Allen aime montrer la première rencontre entre deux personnages, leur premier échange verbal qui va – on le pense – déterminer leur relation et par là même le film. La rencontre, c’est la vraie surprise de la vie, le seul instant inattendu et vacillant où la spontanéité peut réellement s’exprimer. C’est Harry dans l’ascenseur d’un hôtel de luxe rejoignant sa maîtresse et rencontrant, pour la première fois, Fay, pour qui il abandonnera sa femme et sa maîtresse actuelle.

 

L'irréel au secours du réel
 

L'univers de Woody est empreint de magie. Elle vient régulièrement en aide au héros. Woody Allen mêle le fantastique à la réalité avec aisance. Comment ne pas citer, bien sûr, La Rose Pourpre du Caire dans lequel le héros d'un film en noir et blanc traverse l'écran pour rejoindre Mia Farrow. Harry dans tous ses états fourmille de ce genre d'artifices. Harry, écrivain, rencontre les personnages de ses romans. Il ne fait pas que l'imaginer, il leur parle, ce sont même eux qui lui révèlent des vérités existentielles. Harry se rend finalement à l'évidence que "ce qui fonctionne mal dans sa vie, fonctionne bien dans l'art".
Ce monde de l'imaginaire est si riche qu'Harry se retrouve dans un ascenseur descendant aux enfers - enfers qui sont dirigés par son meilleur ami, d'ailleurs, marié à l'ex petite amie de Harry. Scène des plus amusantes lorsque la voix de l'ascenseur annonce "7ème étage : voleurs de banque et critiques littéraires, 8ème étage, tueurs en séries et journalistes, désolé, l'étage est complet".
Pourquoi la magie et l'irréel sont-ils à ce point présents dans l'oeuvre de Woody Allen? Serait-ce pour éloigner la mort et les angoisses du cinéaste? En tous cas, Woody Allen utilise la projection de la mort et la démystifie par un humour toujours renouvelé. Ainsi, voit-on la faucheuse frapper à la porte d'une personne en s'annonçant à la façon de Terminator avec une parodie de la célèbre phrase "Sarah O'Connor?"
Woody Allen nous livre peut-être la solution dans Harry dans tous ses états. Harry consulte son psychanalyste et lui décrit sa prochaine idée de roman. Ce serait l'histoire d'un acteur flou, personne ne pouvant le voir de façon nette à moins de porter des lunettes adaptées. Et le psychanalyste répond à Harry/Woody : "vous souhaitez au fond que les autres s'ajustent à votre distorsion".

 

Etre ou ne pas être...
 

On l’aura compris l’univers de Woody Allen est riche de personnages et de situations. Pour camper ces personnages aux aspirations ordinaires de bonheur, il s'entoure de grandes stars d’Hollywood... Demi Moore, Leonardo di Caprio, Kenneth Branagh, Julia Roberts, Tea Leoni, John Malkovitch, Billy Cristal, Gene Hackman, William Hurt... Woody Allen réussit le tour de leur faire jouer des personnages qui sont parfois une caricature d'eux-mêmes ou de leur vie. Par exemple, dans Celebrity, Leardo Di Caprio joue le rôle d'une star de cinéma harcelée par ses fans et tombée dans une déchéance d'alcool et de drogue. Woody Allen les intègre aussi dans des situations en décalage total avec leur image. Par exemple, Demi Moore, dans Harry dans tous see états, campe un mère juive très austère.
Ce personnage et ce film permettent d'ailleurs à Woody Allen d'aborder le thème de la religion - et du judaïsme précisément - de façon plus directe que dans les précédents films. Ce thème est présent dans beaucoup de ses films, et, Woody Allen ne se sent pas forcément à l'aise avec son identité juive. Il lui préfère son identité humaine. Woody Allen refuse la religion comme une fin, il en critique la tradition qui sépare les personnes sous prétexte qu'il n'appartiennent pas à un concept de vie précis. Harry a cette jolie phrase pour sa soeur, très pratiquante depuis son mariage : "la religion n'est qu'une illusion de la permanence".
Woody Allen préfère l'être humain dans sa globalité et sa nature humaine plutôt que dans ses convictions et sa religion, qui selon lui, "engendre l'exclusion". A cette notion de judaïsme, il y mêle toujours l'humour, la dérision et la tendresse malgré tout.
Harry : "si tu vois un juif se faire massacrer, ça te trouble plus que si c'est un catholique, un bosniaque ou un noir?"
Sa soeur : "oui, c'est mon peuple"
Harry : "ils sont tous ton peuple"
Sa soeur : "tu es un juif qui se déteste"
Harry : "je me déteste mais pas parce que je suis juif"

 

J'ai rêvé New York
 

Si les acteurs des films de Woody Allen sont très hollywoodiens, le décor est tout autre. En effet, chose exceptionnelle, le dernier film de Woody Allen, Hollywood Ending, se déroule en partie en Californie, ce « pays de marionnettes » .
Le climat des films de Woody Allen est, généralement, très urbain, il n’aime la campagne, elle l’angoisse : « c’est plein de grillons et de… silence » . Woody Allen aime la ville, il aime sa ville : New York. Les building, les façades, l’architecture, le bruit, les boîtes de jazz, il est littéralement passionné par New York. Il voue à cette ville une telle admiration qu’il veut nous en montrer tous les aspects, les beautés, les défauts. Il nous emmène en promenade sur les pelouses de Central Park, nous fait découvrir les hôtels luxueux, prolonge la soirée dans les café-concerts – où il s’est produit en « stand up comic » à ses débuts – en nous faisant partager sa passion du jazz. Le film "Accords et Désaccords" est, d’ailleurs, un bel hommage à cette passion musicale. Il ne manque pas, non plus, de critiquer la bourgeoisie de la société artistique new-yorkaise, par exemple, à travers une scène de vernissage du film Celebrity. « Parfois, j’ai le sentiment que l’art est la religion des intellectuels » .

 

Malgré l'océan et les kilomètres, Woody Allen arrive à nous faire ressentir New York. Elle semble être la seule ville américaine digne à ses yeux. Elle est certainement la ville où il se sent le plus vivant, le plus loin de la mort. Un peu comme il se sent à Venise et à Paris, symboles européens du Romantisme.
Dans Tout le monde dit I love you, Woody Allen choisit Venise comme terrain amoureux en poursuivant Julia Robert à petites foulées lors d'un footing matinal. Woody Allen semble critiquer ce mode de vie, pourtant, il l’adopte comme technique d’approche au risque d’une crise cardiaque. La scène finale de ce film, quant à elle, se déroule sur les quais de Paris dans une danse romantique et aérienne en tenue de soirée.
La France ? Woody Allen l’aime et elle le lui rend bien. C’est en France que ses films trouvent un vrai public. Il ne manque pas de faire des clins d’œil à cette complicité transatlantique. Dans Harry dans tous ses états, la sœur de Harry lui fait ce reproche : « Tu ne crois à rien. Ta vie est nihilisme, cynisme, sarcasme et orgasme » et Harry de répondre « En France, je serais élu avec un slogan pareil ». Ironique aussi, la dernière réplique de Hollywood Ending. Le héros a réalisé son film malgré une cécité passagère, le visionnage fut une catastrophe et Woody Allen de conclure : « Heureusement qu’il y a les français ».

 

Chose exceptionnelle, Woody Allen a fait l'honneur, aux français, de sa présence au dernier Festival de Cannes. D'après, le directeur du Festival, on rajeunirait de 10 ans à chaque fois qu'on regarde un de ses films. A ce rythme là, je vais vite retourner à cette terrible soirée de mon enfance! Tant mieux, car, si je ne peux pas changer mes souvenirs, je peux, au moins, revoir La Rose Pourpre du Caire.
Woody Allen est ce petit bonhomme discret dont l'oeil, caché sous d'épais verres de lunettes, est à lui seul une promesse. Il nous gratifie d'un film par an, en généralement, après Noël, en janvier. Un film de Woody Allen est un cadeau. C'est le cadeau qu'on aurait oublié sous le sapin. Après la surprise de l'apercevoir, c'est l'émotion avant de l'ouvrir, et, le plaisir en découvrant ce qu'il contient.

Marion Dieuloufet

 

 


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