Numéro 4 - Août 2002
 
Chao Manu
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Crédit: Rock & Folk

 

LE RETOUR DU CLANDESTINO


05 Juin 2001

Pas venu à la promo, Manu Chao. Les interviews organisées à la chaîne, les calendriers carcéraux, il évite. Une manière de rappeler peut-être qu'il est et reste fondamentalement un desaparecido, un homme de la marge, un saltimbanque libre. Un insaisissable.
Et puis, la promo, il n'en a plus vraiment besoin. Un parcours sans faute: sept ans au sein de la Mano Negra, groupe phare de la scène alternative française des années 90. Et surtout le raz de marée de Clandestino, son premier album solo sorti en 98, vendu à près de trois millions d'exemplaires dans le monde entier. Un disque envisagé comme "un nettoyage personnel", sorte de carte postale cornée des terres lointaines, un instantané bigarré des coulisses poisseuses de l'Amérique latine. Manu Chao n'a plus rien à prouver.
D'ailleurs, il ne veut plus rien prouver. Comme il l'avouait sur Arte, dans la récente émission Giramundo Tour : "Ma carrière musicale est derrière moi... Si je reste là-dedans, il faut que ce soit grandiose, que ça m'apporte énormément pour que je puisse donner en retour". Ce qu'il veut ? Carburer à l'extase, rester surpris, vivre vite, à l'instar du film de Carlos Saura, dont l'affiche est tatouée sur son épaule.
Alors, vivre vite, oui, mais en prenant son temps : trois ans depuis son dernier album. A faire quoi ? A se fondre dans le décor des arrière-cours péruviennes. Toujours les mêmes pantalons flottants, un maillot de l'équipe de foot algérienne et l'air un peu exalté de celui qui ne bouffe que l'étincelle de l'instant. Les traits tirés, mais le regard intact, Manu Chao.
Trois ans à se perdre sur les hauts plateaux de Bolivie. A mater l'épaisseur humaine, à bricoler des notes dans des bars à putes. Glauque ? Non, juste une manière de saisir la vie là où elle fait le plus mal, de redresser les échines courbées par la misère en apportant des rengaines festives et jubilatoires.
Trois ans à bourlinguer à l'instinct, à croiser des chanteurs de corridos mexicains, des gitans espagnols, des seconds couteaux de la scène de Buenos Aires. A semer, avec son groupe de fortune Radio Bemba ("bouche à oreille" en argot de Saint-Domingue, ndlr.), la poudre du délire dans des concerts à rallonge, sur des rings de catch, dans des usines d'alu ou des bouts de trottoir. Autant d'événements musicaux qui tournent une fois sur deux en meetings politiques.
Car ce "citoyen du présent", comme il se définit lui-même, ne chante pas que pour étourdir les foules, mais se fait la voix des causes perdues, de l'armée zapatiste, des victimes des dictatures et de tous les échoués du rêve. Un engagement pour un monde plus juste, mais un engagement souriant, désinvolte, qui passe par les tambours de la fête plutôt que par le labour des poings : "Les murs, j'ai envie de les secouer. C'est pour ça que je me balade entre eux avec mes chansons qui ne sont ni tristes ni gaies, mais tristes et gaies et jamais fermées, comme les trains du bout du monde", aime-t-il à répéter.
C'est de cette tournée sud-américaine qu'il ramène son dernier disque Proxima estacion : Esperanza (distr. EMI). Encore une galette née du voyage, enregistrée sur le vif - "Je ne sais plus ce que c'est que d'enregistrer en studio" - qui transpire l'urgence à l'état brut.
Petit frère certain de Clandestino, en plus vorace et plus cuivré, cet album joyeusement hirsute et multilingue (espagnol, portugais, anglais, français, arabe et portugnol !) jongle entre reggaes baroques, extraits radiophoniques et refrains traversés de sifflets farceurs, le tout collé, pétri, attaché ensemble par trois bouts de ficelle. Normal, Manu Chao est un repriseur de mélodies, un bricoleur de sons : "J'ai utilisé de vieilles chansons, fait du recyclage à outrance comme d'habitude. Avec une chanson, on en fait trois ou quatre... J'ai toujours plusieurs casseroles sur le feu et, parfois, je prends un peu dans une pour mettre dans une autre. Je m'y perds un peu dans mes casseroles, mais je suis heureux comme ça", déclarait-il au magazine Les Inrockuptibles.
Effet magique garanti. Manu Chao séduit encore une fois. Parce qu'on a besoin de cette musique qui fait respirer nos vies trop appliquées, parce que son disque-carrousel, infiltré de tous les bruits du monde, sonne vrai. Et que, l'air de rien, il travaille à la promotion de l'espoir.
 
par Patricia Brambilla, Construire n° 23
 

MANU CHAO - PROFESSION VAGABOND

A l'heure du premier bilan, Manu Chao revient avec un album exceptionnel et se livre : magie, envoûtement, voyages, nouveau groupe, future tournée, peyotl et merde mondiale. "C'est pour ça que je suis là", confie le lutin véner à Virginie Despentes.


Juin 2001

Manu Chao. Bien avant d'élargir son sens de la grande banlieue à tout l'hémisphère Sud, c'était déjà pas mal quelqu'un, dans le coin. Faisant déjà l'unanimité entre les rockers chemises à pois et les keupons à crête levée, en tout cas toutes les filles étaient d'accord : il était parfaitement raisonnable de faire trois quatre cents bornes en stop pour le voir s'énerver sur scène. A l'époque, on nous aurait demandé "lequel de tous ces musiciens sera mondialement connu en l'an deux mille ?", on n'aurait pas tous eu les mêmes réponses, mais si on nous avait prévenus "ben, ça va être Manu Chao", personne n'aurait trouvé à redire.
C'était déjà une bête de scène, c'était déjà trop des petits tubes, efficaces, légers et fun seulement par politesse avec derrière le même truc qu'il a encore maintenant, quelque chose qui traînait partout, saudade, nostalgie doucement palpitante.

En 1987, avec une copine, on était parties avec Schultz qui jouait dans Parabellum ainsi que dans Los Carayos. C'était une histoire de camion, je me souviens plus du détail. Toujours est-il, nous voilà assistant à un concert de Los Carayos pour un comité d'entreprise, un truc d'avion. Ensuite, le groupe déjeunait à la cantine de la boîte, vide. Nous, on suit. Je me souviens rien du déj mais je me souviens de la fin. Manu Chao a sorti sa guitare et il s'est mis à jouer des trucs, d'abord dans son coin, les autres devaient être en train de discuter géopolitique, je sais plus… et les dames de service finissaient de tout cleaner, dans la salle et en cuisine, elles portaient des blouses roses et plusieurs étaient en patins, il y en a une qui s'est approchée, et elle s'est mise à danser. C'était une brune pas jeune avec une bonne tête et elle a posé son balai et elle est venue l'écouter et danser et d'autres filles se sont approchées, jusqu'à ce que la table soit entourée de blouses roses et les filles souriaient et dansaient, certaines en patins, je sais plus combien de temps ça a duré. Depuis, dans ma tête, Manu Chao, c'est celui qui fait sortir les filles en blouse de leur cuisine pour qu'elles viennent danser cinq minutes, il les fait venir avec sa guitare et ni il frime ni il est gêné quand il les voit s'approcher l'entourer, il joue sans s'occuper et des gens viennent autour. Bon, en 13 ans, il est devenu quelque peu énorme. Il y a eu la Mano Negra, entre Wampas, Chihuahua, Dirty et les Casse-Pieds, déjà le sens large de la famille, de la connexion. "Putas Fever", l'explosion, avec un sens des valeurs de l'alternatif qu'on n'attendait pas de chez eux, pas spécialement en tout cas. Et sans la ramener, encore. Il y a eu le Cargo, le train en Colombie (el expresso de hielo), puis quitter la France pour l'Espagne, retourner voyager, Chao est toujours en mouvement, même dans ses clips du départ, toujours en train de courir ou de faire du vélo, en mouvement, des voyages de partout avec un quatre pistes sur son dos, à attraper des sons partout pour venir les recoller en home studio, un boulot impeccable avec son acolyte, Renaud Létang, une vaste opération de samples des sons du monde, la malegria, puis "Clandestino", un petit disque qui n'avait l'air de rien, et qu'on a tous fini par connaître par cœur, 150'000 personnes pour leur concert à Mexico avec Radio Bemba, son nouveau groupe. Il paraît que là-bas c'est un mythe. Qu'à Cuba les gamins racontent tous qu'ils sont les copains de Manu Chao.
Pour faire le papier, j'ai appelé et rencontré François Bergeron, le monsieur qui travaille avec lui sur ses clips depuis "Malavida", et qui a réalisé "Giramundo Tour" qui passera le 2 juin sur Arte. Il raconte :
"Quelque chose qu'on ne saisit pas bien ici, c'est les paroles de "Clandestino". Ces textes ont super touché la jeunesse sud-américaine, c'est des chansons qu'il a écrites là-bas par rapport à plein de trucs qu'il a vus. Tous ses textes racontent des bouts de voyage, de quartiers particuliers. Ca parle aux gens, direct. Par exemple, sur le dernier de la Mano, il y a "El Señor Matanza" où il est question d'une route tristement célèbre à Bogota, parce que tous les jours ils y trouvent des cadavres de mômes. Des gamins vivent en ramassant des canettes de Coca, ils ont tous des couvertures marron sur le dos, c'est leur maison, et ils tiennent un petit pot de colle. Ils dorment ensemble, dans la rue, en grappe, pour se protéger. Surtout des brigades de nettoyage, et es flics qui les rackettent. Et quand les commerçants en ont marre qu'il y ait trop de mômes et qu'ils trouvent que c'est trop le bordel, ils paient les mêmes flics qui se mettent en survêt, prennent une camionnette, chopent dix mômes et vont les tuer sur la montagne. Manu il a écrit des paroles sur ces trucs-là. Et ça, ça touche les Colombiens au cœur."

"En 1992, la Mano a fait la première partie d'Iggy Pop aux Etats-Unis, ils jouaient quand les gens rentraient, tout le monde venait voir Iggy Pop et les Américains en avaient rien à péter de la Mano Negra. Eux, ils étaient déjà stars en France et Iggy Pop c'était un dieu aussi pour eux et ils font la première partie, et il se passe rien. Ils ont dû le croiser trois fois. Le rêve américain, pour eux, il s'est brisé là et je me rappelle qu'ils sont revenus vachement déçus. Et Manu avait dit à l'époque : "de toute façon, les Américains, on les prendra par leur trou du cul, par le Sud, par les chicanos." Et c'est une stratégie qui marche, finalement."

"Je suis parti cette année, en avril 2001, avec Radio Bemba, au Pérou et en Bolivie. Quand on est arrivé au Pérou, c'était le moment de la fraude électorale de Fujimori. Juste entre les deux tours. Manu était super attendu, la jeunesse péruvienne attendait son engagement politique. Genre : "dis-nous que t'es contre Fujimori et que tu soutiens Toledo." Et lui, il a eu une réaction très posée. Il était invité à faire un concert pro-Toledo sur sa terrasse et tout ça, mais l'expérience des voyages en Amérique du Sud l'avait prévenu que tu peux pas débarquer comme ça et décider qui est le bon qui est le méchant. Pendant la conférence de presse, il a répondu qu'il arrivait et qu'il ne pouvait pas prendre position. Il l'a dit d'une façon claire, il sait gérer son truc.
[…] Il a une conscience politique qu'il avait moins avec la Mano, c'était plus de l'intuition à l'époque, maintenant, il est membre d'Attac, il s'est consolidé, politiquement, en général (Attac soutient la taxe Tobin qui serait un pourcentage pris sur toutes les opérations monétaires, qui pour l'instant sont pas taxées. 0,01 % comblerait la dette mondiale en 1 an)."

CARTOON
Une légende tranquille, comme un dieu local sympathique, d'ailleurs, on l'imagine facilement en chauffeur de locomotive dans un cartoon véner et sous champi à faire tchou tchou dans les landes colombiennes en rigolant et saluant tout le monde, trimbalant sa musique à chaque endroit où il s'arrête, pour faire sortir les gens de chez eux et danser tout autour de lui.
Clandestin, vouloir aller quelque part et être bloqué "vos papiers s'il vous plaît", mais voyager quand même, clando.
Banlieue. Ca fait vraiment gamin de banlieue mais qui se serait pas fait casser en route, même, au contraire (les trois groupes français les plus connus au monde actuellement viennent de banlieue parisienne, en fait. Mais il reste le seul dans son cas ). C'est des dessins animés funky et colorés typique gamins de quartier mais celui-là, c'est un miraculé.
"Born On The Wrong Side". Mais lui, le soleil, il en voulait aussi, il en a eu, clando.
Il parle de son instinct comme si c'était un truc tangible, c'est probablement ce qu'on appelle d'habitude sens de la stratégie, obstination, détermination. Il lui en a probablement fallu une sacrée dose, en plus du talent, pour être aussi tranquille aujourd'hui.
Dans la tradition des Charlot, des Jackie Chan, des gavroches, du petit bonhomme qui paie pas de mine et prend des coups de bâton, semblable à ceux à qui il s'adresse, dont les puissants se moquent, et qu'ils ne pensent même pas à craindre (si ça se trouve, ils ont tort).
Clandestin : qui se fait en cachette et qui a généralement un caractère illicite (selon le petit Robert).
Chao arrive même pas en retard, le patron du bar s'épanouit complètement, est-ce qu'il veut un café, oui, il veut bien manger quelque chose aussi, oui, mais pas de la pizza Hut, il demande s'il y a pas moyen d'avoir plutôt un truc local, type kebab, le gamin de chez Virgin a l'air sceptique sur les kebabs, au moins chez Hut on sait ce qu'on mange, qu'il doit se dire. J'y connais rien en accoutrement mais chaque fois que je vois Manu Chao, et d'habitude c'est en photo, je trouve qu'il ressemble davantage à un Portugais qu'à un Espagnol, mais au final, franchement, ça lui va bien, de mélanger les couleurs comme ça.

PAS DE PITIE
Virginie Despentes : Quand "Clandestino" est sorti, j'ai lu dans le dossier de presse, tu disais "j'ai qu'une hâte, c'est de sortir le prochain". Comment ça t'a pris 4 ans, finalement ?
Manu Chao : J'ai toujours envie de commencer des disques, et, ensuite, j'ai toujours du mal à les finir… On a du mal à bouder pour une raison assez simple : on s'amuse trop bien. Pour un tuc que je sors, y en a neuf qui sortent pas. Mais je me rends compte que ce qui passe à la trappe compte aussi. Le disque qui sort est nourri de tout ce qui reste dans l'ombre. Dans un disque, tu retrouves tous les petits fantômes…
Virginie Despentes : Comment vous avez composé "Proxima Estacion… Esperanza" ?
Manu Chao : Au départ, on essaie surtout que le disque soit pas chiant. Mais on a absolument pas de concept de ce qu'on va faire. C'est un peu l'album qui nous mène par le bout du nez. Renaud (Létang) et moi, sur la longueur, on se connaît par cœur. On rentre en studio, on fume un joint et on n'a pas besoin de se parler. On se comprend au clin d'œil. On peut rester une heure à écouter de la musique sans rien dire, et sourciller sur le même enculage de mouche, le petit détail à la con que personne d'autre va entendre mais on est tous les deux dessus. On compte pas les heures, on bosse énormément. Quand je ne suis pas avec Renaud, je suis tout le temps avec mon huit-pistes. Donc, quand je viens bosser avec lui, j'ai plein de morceaux. Ils sont pas faits dans la douleur, j'ai fait ça dans la soirée, en un jet. Y en a, c'est des grosses merdes, on jette, et d'autres, il y a ce qu'on appelle le beefsteak : une belle voix, une guitare, les sentiments sont déjà là. A travailler comme ça, au bout d'un moment, on a quarante, cinquante morceaux, y a un moment de perdition…
Virginie Despentes : Pourquoi autant de morceaux très courts ?
Manu Chao : Les morceaux courts, au départ, c'est des trucs de cinq, six minutes. Quand j'enregistre un morceau, je ne l'ai jamais répété, je le jette, ça dure un peu. Ca permet d'avoir beaucoup plus d'accidents. Le travail avec Renaud, c'est de découper, isoler ces accidents. Faire d'une chanson totalement fraîche, parce que pas gambergée, quelque chose d'un peu gambergé, justement. Les disques, que ça soit "Clandestino", "Proxima" ou "Casa Babylon" - pour moi, ils vont ensemble les trois - ils sont conçus comme des voyages. Le plus important, c'est le disque en lui-même, c'est que deux chansons arrivent à bien s'accrocher l'une à l'autre. Les transitions entre les chansons sont généralement plus décisives que les chansons elles-mêmes. S'il y a une chanson qu'on adore mais qu'on arrive à enclencher avec personne, elle est dehors. Y'a pas de pitié. Après, on arrive au moment qu'on adore le plus. On a plus qu'une chanson de quarante minutes, et on remixe tout ça. Ca, c'est le moment le plus sûr, on a la matière du disque et là, c'est le panard. C'est là que ça devient infini. C'est là qu'il faut nous sortir du studio, parce qu'on y passerait des années, à remettre des petits bouts…
Virginie Despentes : Qu'est-ce qui décide que tu t'arrêtes quand même, un jour ?
Manu Chao : "Proxima", dans les grandes lignes, il est fini depuis un an… Mais depuis un an j'ai pas eu trop le temps de replonger en studio parce que j'ai monté le groupe.

LE GROUPE
Virginie Despentes : Radio Bemba ?
Manu Chao : Oui. J'avais pas vraiment l'intention de refaire de la scène. J'étais content d'avoir retrouvé ma guitare et réappris à jouer tout seul, avec des potes, dans des bars. Avant, j'avais besoin d'une sono, d'un batteur, une basse, trois cuivres… Là, pendant ces années de bourlingue, j'ai vraiment réappris à jouer tout seul, et ça me remplissait. J'avais quand même en tête le groupe idéal, mais comme ils étaient tous dans des trucs, je voulais pas prendre mon téléphone et mettre tout le monde dans des situations embarrassantes : "je largue mon groupe et je pars avec Manu ou je reste là, qu'est-ce que je fais ?" C'est toujours un peu chiant. Mais, il y a un an, par hasard, ils sont tous arrivés, un par un, pour me visiter à Barcelone, "là, non, je fais pas grand chose". Alors je me suis dit : c'est un peu maintenant ou jamais. On a fait deux tournées de deux mois en Amérique du Sud. C'était superbe, immense. J'ai pris une claque. J'étais peut-être le plus vétéran de l'histoire, le plus blasé. Mais, même moi, j'ai pris une claque. Des tournées comme ça, ça te grandit, ça te nourrit beaucoup. Je me mets quand même des sécurités : jamais une tournée dure plus de deux mois. Parce que le pire ennemi d'une tournée, c'est la routine. Même quand c'est extraordinaire. C'est une maladie normale. Je me préserve comme ça : jamais plus de deux mois et on splitte le groupe, automatiquement, après chaque tournée. C'est bien pour tout le monde. Ensuite, on se rappelle et on voit. Que ça soit au niveau du groupe ou au niveau de ma carrière en général, moi, tous les six mois, je fais plus de compromis avec personne. Tous les six mois, j'ai tous les chemins qui me sont ouverts. Je ne fais jamais de calendrier à long terme, parce que c'est ça le plus dangereux. Ca fait pas très longtemps que je suis retourné au planning, pendant des années, je bourlinguais. Pour "Clandestino", j'ai fait un mois de promo et puis le disque a grandi tout seul, moi, j'étais de mon côté, en voyage.
Virginie Despentes : Vous allez tourner en Europe ?
Manu Chao : Cet été. Je suis content de retourner en Europe, j'ai envie de revoir les potes… Sur toute ma vie, je l'ai faite, la France, je les connais, les petits bleds. J'aimerais bien y aller. Mais, si on veut faire une tournée qui dure que deux mois, on peut pas aller de partout. Retrouver le public en France, pour moi, ça va être exotique. Mais c'est un immense plaisir. Ca fait tellement longtemps que j'ai pas voyagé en France… C'est pas le problème d'aller très loin, pour voyager. Moi, dans tous les voyages que j'ai faits ces dernières années, j'ai fait un voyage initiatique de quelques mois où j'ai vraiment plongé dans le pays et c'était en Galice. J'ai pris une quecla pareil que d'aller à l'autre bout du monde.
Virginie Despentes : Et par rapport au succès de "Clandestino", tu sens quelle pression ?
Manu Chao : Y a plein de gens qui m'ont dit ça : "Ca va être dur, hein, le prochain, parce que "Clandestino", c'était bien, hein, ça va être dur." Mais, personnellement, j'en ai rien à carrer. La plus belle chose que j'aie à faire aujourd'hui, dans ma vie, maintenant que "Clandestino" ça m'a ramené des thunes, c'est de kiffer. Là où je suis sûr de kiffer, c'est en voyageant. Donc, tout ce qui compte, c'est que quand je fais un truc, faut que je sois sûr que c'est à la hauteur de partir en Tanzanie ou à Madagascar ou en Inde ou à Bornéo… donc que le disque plaise ou pas, pfff… Bon, y a ce problème de l'ego, c'est normal. Mais j'ai eu de la chance : je l'ai bien nourri. J'ai été une star, je connais les bons côtés, je crache pas dans la soupe, mais je connais aussi les inconvénients, donc je peux tranquillement m'en passer. J'ai vécu ça… C'est vachement bien, aussi, d'arriver quelque part où personne sait qui tu es.

CORRUPTION
Virginies Despentes : Tes derniers voyages ?
Manu Chao : Ces trois dernières années, j'étais pas mal au Sénégal. J'ai vécu une vie de quartier, là-bas, à Dakar. J'ai entrevu l'Afrique, j'ai entrevu que c'est encore plus galère, niveau survie, qu'en Amérique du Sud. L'Afrique est très malade…
Virginies Despentes : Il y a des points communs entre les deux continents ?
Manu Chao : Le gros point commun, c'est la corruption. C'est des pays où y en a trois ou quatre qui se servent et les autres, ils regardent. Mais l'argent est encore plus sale, en Afrique. On a monté deux tournées en Amérique du Sud, en Afrique, on ne peut pas… J'accepte pas l'argent africain, c'est vraiment trop des gros mafieux. Ca me dérange pas d'accepter l'argent des alliances françaises pour l'Amérique du Sud. Quelque part, ils font pas le poids pour être vraiment insupportables, mais j'accepte pas l'argent d'Amérique du Nord, parce que c'est eux, les gros vampires. En Afrique, l'argent français, j'en veux pas. C'est trop dramatique, ce qu'ils ont fait, ce qu'ils font…
Virginie Despentes : Et depuis que tu y vas, l'Amérique du Sud a changé ?
Manu Chao : C'est le grand plongeon… Les pays qui étaient au troisième sous-sol y sont restés et ceux qui allaient un peu mieux ont plongé. L'Argentine, le Venezuela… Mexico, c'était ma ville, j'y avais passé des mois à bourlinguer, à me perdre dans les quartiers les plus dangereux, des fois complètement parti dans mes délires, et j'ai jamais eu de problème. Là, j'y retourne, mes potes de y a quatre cinq ans, y a des endroits, il me disent : "Non, non, là, on prend un taxi. C'est plus comme avant." Ca se dégrade à vitesse grand V. Ce qui est sûr, c'est qu'il va se passer quelque chose. Les gens sont accablés. Ici aussi, ça se dégrade, c'est de plus en plus difficile. Mais là-bas, il s'agit de survie. Ce qui est positif, c'est que les gens sont obligés de s'organiser, se souder, se serrer les coudes. Y a peut-être des choses qui vont sortir… C'est plus vraiment des mouvements politiques, c'est des mouvements civiques. Ma grosse déception dans les luttes, c'est les délires de clochers. Dès qu'un mouvement sort un peu la tête de l'eau, il est miné par des querelles internes. C'est international, ça, c'est humain. Ca fait longtemps que je dis un peu partout que s'il y a vraiment quelque chose qui a changé ces dix dernières années, que ça soit n'importe quel pays, à la campagne, chez les pêcheurs, partout où je suis passé… plus personne ne croit aux politiciens. Eux aussi, ils sont prisonniers des marques, ils n'ont plus le pouvoir pour de bon. Une vraie démocratie, ça serait si on votait tous pour le président de la General Motors, ou Sony.
Virginie Despentes : Y a jamais marqué Coca-Cola derrière vous. C'est facile de monter tes trucs en essayant de te passer de l'aide des sponsors ?
Manu Chao : Pour ma part, j'ai la chance de pouvoir dire : "Je joue pas devant une marque sur le fond de scène." Mais faut toujours faire la part des choses. En Amérique du Sud, c'est difficile de faire un concert officiel sans l'aide des marques. Donc, on accepte, mais on n'en veut pas sur scène, et on veut pas de marques nord-américaines, uniquement des marques nationales. Et puis, pour chaque concert officiel, on veut trois quatre jours off, où on peut faire des concerts totalement gratuits. C'est le seul moyen pour jouer là-bas devant tout le monde. Même en étant moins cher que les groupes nationaux, on se coupe de cinquante pour cent de la population dès que c'est payant. Donc, pour rester en contact, on profite des concerts officiels pour aller jouer les jours d'après dans les communautés, dans les universités, partout où c'est possible. Dans tout ce truc de marques, je navigue à vue… Je crois pas au refus total parce que sinon tu t'enfermes dans un ghetto. Si on veut se battre un peu, et changer des choses – en tout cas c'est ma position, je dis pas que c'est la seule – faut que tu te battes de l'intérieur. Si tu t'enfermes dans un ghetto, je pense que tu leur fais plus peur du tout.
Virginies Despentes : La magie en Amérique du Sud. Ca t'intéresse ?
Manu Chao : C'est un mélange. Je suis très cartésien. Disons que je crois au mystique d'une manière très cartésienne. Je pense que tout ce qui est mystique, c'est explicable scientifiquement. La seule chose où je pense que la science est un peu en retard, c'est que dans l'absolu, un et un ça fait pas forcément deux.
Virginie Despentes : Tu rencontres pas des sorciers, des magiciens ?
Manu Chao : J'ai une culture de la Santeria de Cuba, ou du Brésil, qui est très proche de la Macumba. Avec la Mano, le Cargo, j'avais découvert tout ça. Je sais ce que c'est, c'est familier, je connais les dieux… J'ai fait mon voyage là-dedans, j'ai appris par la force des choses. J'ai déjà été envoûté, je sais ce que c'est d'être sous influence.
Virginie Despentes : Ca s'est passé comment ?
Manu Chao : Je le sentais totalement parce que j'avais perdu mon arme favorite, qui m'a toujours servi dans la vie : l'intuition. J'avais perdu mon intuition. J'ai ressenti que quelque chose n'allait pas, que j'étais pas comme d'habitude. Moi, je suis moitié basque, et les Basques, quand on veut quelque chose, on sait ce que c'est. Et là, j’étais perdu. J’ai assimilé ça à quelque chose de pas naturel. De me dire ça, je me disais : mais t’es complètement dingue, mais c’était intuitif. Ma famille est de Galice et je sais qu’il y a beaucoup de rebouteux, de sorcières. Je suis allé là-bas, et en fait, c’est le pays qui m’a soigné, revitalisé. Mais quand je suis revenu, j’ai appris par des gens, "oui y a une statuette avec ta gueule et des mecs en train de faire des aiguilles et tout le merdier". Et je me suis dit : c’est bien, au moins, je suis pas fou. Comme je sais pas me défendre par rapport à ça, et que j’ai la chance d’avoir un protecteur, à Rio, je l’ai appelé et j’ai adoré sa réponse, qui n’a pas été "abracadebria abracadabra", mais "force-toi à être positif. Si tu restes positif, tout le travail qu’on peut faire sur toi, c’est renvoyé." C’est le seul message qu’il m’a donné. Mais je crois qu’on serait tous comme lui, si on nous apprenait à l’école. Dans toute la tradition des sorciers, que ça soit en Galice, en Afrique ou au Brésil, chaque sorcier, quand il a ce savoir, il le transmet. C’est de l’éducation. Ils essaient de voir qui est doué. Comme pour les mathématiques, y en a, à l’école, ils sont doués. Moi, ma chance, ça a été de voyager, de découvrir plein de cultures différentes avec des trucs mystiques différents. J’ai pu faire mes recoupages. Ma philosophie de la vie à moi, c’est comme mes disques, ma manière de vivre, c’est un immense patchwork. Y a des défonces qui m’ont aidé aussi à ça. Je dois beaucoup au peyotl. Au cours de mes voyages au Mexique, j’ai beaucoup voyagé dans ma tête. Et où je suis reconnaissant, c’est que c’est pas comme d’autres défonces où y a une sorte de dictature, c’est-à-dire que t’as besoin d’elles. Là, ce que tu ouvres dans ton cerveau reste accessible les jours d’après. Ca m’a appris à travailler un peu avec mes sensations, à lire des signes. Je crois en ça. Je vois un petit oiseau qui passe par la fenêtre, là, je sais l’interpréter. Des fois, tu te plantes, des fois, non. Faut pas se mettre à lire tout et n’importe quoi. Faut vraiment que le signe soit fort. Je crois à ça, prendre les décisions par rapport à des choses comme ça. Moi, dans ma vie, ça m’a servi. Maintenant, je bosse beaucoup comme ça. Je prends mes décisions pas toujours d’une manière très rationnelle. Mais j’estime que c’est rationnel.

GROSSES CLAQUES
Virginie Despentes : Des choses que t’as écoutées récemment et qui t’aient vraiment plu ou frappé ?
Manu Chao : Moi, mes plus grosses claques, je les prends vraiment au niveau du trottoir, sincèrement. Je vois des gens, c’est vraiment des grands artistes, même s’ils sont pas connus. Tiens, hier soir, j’ai écouté un disque de vieux rhythm’n’blues de New Orleans, j’ai pris une claque. J’écoutais ça y a quinze ans quand je commençais la musique, ça me plaît encore. Y a un truc genre nouveau qui m’a éclaté, c’est cette techno indienne. J’adore, c’est hyper frais. J’écoutais ça à New York, dans un restau indien, ça m’a mis une patate… J’avais déjà entendu ça en Espagne, par hasard. Je la trouve moderne et en même temps naïve, cette musique. Il y a le funk de Rio, que j’adore. C’est pas beaucoup sorti en disques. Mais c’est une des grosses claques du moment. C’est un genre de gros rap, hyper urbain, c’est les dancehalls de Rio, ils appellent ça Baïla funk. Quand j’entends ça, je suis sainement jaloux.
Virginie Despentes : Tu as la nostalgie d’une époque révolue en musique ?
Manu Chao : Je trouve pas qu’on vive une époque forcément formidable, musicalement. Quelque part, je trouve qu’on en est au même point qu’avant que le punk arrive. C’est pour ça que je trouve l’époque intéressante. Je suis convaincu que d’un moment à l’autre, je sais pas d’où ça va débouler, du Japon, de Tanzanie ou de l’Inde ou du fin fond du Val Fourré, mais y a quelque chose qui va débouler, là… on en est un peu à l’époque de Yes : bon, c’est bien mais qui c’est qui va inventer le punk dans tout ça ? Y a des choses intéressantes, y a eu la techno, tout ce qui est électronique, qui a été un sacré coup de pompe. Le problème, maintenant, c’est que le système, il est tellement plus habile à récupérer les mouvements… Y a dix ans, il mettait deux, trois ans à récupérer un mouvement. Maintenant, il met six mois… La prochaine vague, faudra vraiment qu’elle soit trash… Ca peut pas être un petit truc, un petit changement, non… Faudra que ça soit très radical. Que même moi je ne la comprenne pas. J’ai quarante piges, il faut que je dise : "Qu’est-ce que c’est que cette merde, c’est quoi ces oufs ? Ah non, c’est naze." Au moins ça. Mais je sens que c’est mûr, là. Y a des mecs, ils vont débouler, ils vont tout niquer, ils vont amener un truc et personne saura quoi faire de cette patate chaude.
Virginie Despentes : Ca te fait flipper, l’âge ?
Manu Chao : De moins en moins. Ca me faisait flipper quand j’étais jeune. J’avais peur de la mort quand j’étais ado. Vers 17 ans, quand j’y pensais, j’avais un genre de spirale, j’étais tétanisé, c’était quelque chose que j’acceptais absolument pas. Maintenant, je vais avoir quarante piges, ça me fait plus du tout peur. J’ai eu énormément de chance dans ma vie. J’arrive à l’heure d’un premier bilan. Par rapport aux mecs de ton quartier, tu fais un bilan. Quand on avait dix-sept ans et qu’on fumait des joints derrière le mobile, on était tous sur les starting-blocks. On était tous avec le dossard et… Maintenant, de mon quartier, je suis celui qui a gagné à la loterie. Y a tous ceux qui sont tombés dans la méca, dans des trucs… Moi, je suis celui qui a le cul bordé de nouilles. Donc quelque part, j’ai pas le droit de me plaindre. Et encore, je parle des mecs de mon quartier à Paris, mais quand je pense à mes autres quartiers que j’ai maintenant dans le tiers monde, alors là j’ai vraiment, absolument pas le droit de me plaindre du tout. Moi, ce qui me fait mal, c’est de voir comment ça fonctionne pas, voir comment c’est la merde partout et comment j’ai des amis - ou des gens que je connais à peine - c’est la merde pour eux.
Sur mon cas, j’ai toujours ma porte de sortie. Si je suis encore dans tout ce merdier, c’est parce que j’ai encore envie d’y être, c’est parce que quelque part, j’assume pas de partir sur une île déserte avec ma copine et vive sous les cocotiers. Ca, j’assumerais pas parce que je me dis putain je laisse tout le monde dans la merde, y a des choses à donner, et à faire, c’est pour ça que je suis là. Ce qui me fait chier, c’est ce qui se passe autour, c’est naze de naze. C’est même pas de la tristesse, c’est de la rage. Le sentiment numéro un quand je regarde autour de moi, c’est la rage. Maintenant, le boulot, c’est de transformer cette rage en quelque chose de positif. Je crois que le travail, il est là. C’est assez facile dans mon cas, mais ça paraît beaucoup plus difficile pour des mecs de quartier. Partout, en Afrique, en Colombie, même en France. Je suis admiratif de ceux qui arrivent à canaliser leur rage et la transformer en positif. C’est des héros. Pour moi, c’est assez facile, mais eux… C’est des héros.

THE END
Chao nous écrit de pays pillés, agenouillés mais blindés de soleil, quand même… profession : vagabond, effaceur de frontières, passeur d’espoirs clando… sur la route de l’ange énervé, les naufragés ont les mains pleines.
 
par Virginie Despentes, Rock & Folk n° 406
 

MANU CHAO - CLANDESTIN PASSAGER

Disparu la tête haute quand la Mano Negra baissait les bras, bien avant d'avoir les jambes coupées, Manu Chao revient avec Clandestino : un carnet de voyage coloré de quatre années d'odyssée loin des Clubs Med. Un disque qui réduit les frontières entre Europe et Amérique du Sud, entre légèreté et gravité, mélancolie et euphorie.


29 Avril 1998

Louons ceux qui savent partir sans bruit. Ceux qui savent se soustraire à nos affections sans implorer qu'on les retienne. Ceux qu'on n'a même pas vu s'enfuir, ces Joe Strummer, ces Mark Hollis, ces Manu Chao, avec qui les retrouvailles prennent une allure particulière, paradoxale, comme s'il s'agissait de vieux amis qu'on rencontrait pour la première fois.
On tenait Manu Chao pour un type bien - juste une impression, comme ça, ne nous demandez pas pourquoi - et on le retrouve bien dans ses baskets, heureux d'avoir largué les amarres au bon moment, avant de se laisser gagner par la routine. Content aussi de revenir par une porte sans dorure, avec sous le bras un album qui lui ressemble, à la fois journal intime et carnet de route. Il faut aussi louer ceux qui savent revenir sans bruit.
Pendant huit ans passés à la tête de la Mano Negra, Manu Chao a enchaîné albums (quatre en studio, un en public) et tournées fleuves, a mis la main à la pâte sur tous les fronts, surtout quand ça brûlait, quand ça urgeait. Inépuisables artisans des dialogues musicaux Nord-Sud, candidats volontaires des enjeux sans frontières, initiateurs de projets transversaux sur mer, fer et terre (Cargo 92, le train en Colombie, la Caravane des quartiers), Manu et la Mano ont voyagé loin et beaucoup sans prendre soin de ménager leur monture. Résultat : le groupe le plus soudé - comme les doigts d'une... - des années 80-90 s'est lentement dispersé en nous épargnant le spectacle de sa mise à mort, de ses heures noires.
Puis Manu Chao a repris la route, seul, avec pour bâton de pèlerin un studio portable destiné à capturer ici et là les instants de vérité d'un monde flétri par le mensonge. Après avoir pendant quatre ans joué les Tintin en Amérique (du Sud, principalement), petit reporter agile et caméléon perdu dans le siècle mais vacciné contre la tourista, Manu la malice s'est installé en Galice pour répertorier ses trésors de voyage et écrire son manuel de géographie personnel : le Mexique, le Brésil, la Colombie et Cuba; l'Espagne et la banlieue sud-ouest de Paris, des bribes d'identité joyeusement mêlées, des lignes de fuite miraculeusement convergentes. Clandestino est l'album des voyages légers, des photos prises sur le vif, sitôt rendues à la lumière, sans filtre ni artifice. Il signe le retour sans cérémonie du disparu - El Desaparecido - qui, pour nous avoir laissés si longtemps sans adresse, n'a visiblement pas perdu la sienne.

Manu Chao : J'ai attendu quatre ans pour sortir cet album parce que je ne me sentais pas organisé. La matière première est là depuis longtemps, mais j'étais sans arrêt le cul entre mille chaises, pris dans une spirale de voyages, de rencontres, de projets, sans avoir vraiment le temps de réfléchir à un album. J'ai passé ces dernières années à voyager et, pendant tout ce temps, j'ai accumulé des tonnes d'enregistrements réalisés à droite à gauche. C'était éparpillé dans tous les coins et il a fallu d'abord faire le tri, répertorier les kilomètres de bande, ranger un peu la turne. La tonalité intimiste de l'album s'est révélée grâce à ce tri, en cours de route, lorsque je me suis rendu compte que j'avais en stock pas mal de chansons très dépouillées, très simples, qui se mariaient bien les unes aux autres, comme de petites cartes postales. Avec le recul, les chansons de la Mano Negra que je préfère, celles qui à mon sens ont le mieux vieilli, sont justement les plus tranquilles, les plus légères. Alors j'avais envie de poursuivre dans ce style, en tout cas pour ce premier album sous mon nom. A côté de ça, j'ai des tas de morceaux totalement différents, qui vont de la techno au trash-hardcore, mais ce n'était pas vraiment le bon moment pour les sortir. Je me suis posé la question de savoir s'il fallait tout mélanger comme au temps de la Mano et j'ai finalement opté pour une séparation des genres. Mon but est désormais de parvenir à sortir un album environ tous les six mois avec, à chaque fois, une option musicale radicalement différente, un concept très précis.
Avec Casa Babylon, le dernier album de la Mano Negra, avais-tu le sentiment d'être parvenu aux limites d'une formule ?
Nous n'avons jamais trop réfléchi à une stratégie, nous laissions au contraire les choses venir selon l'humeur générale du moment. Il se trouve qu'à cette époque-là, la structure du groupe avait déjà éclaté. Nous n'étions plus du tout un clan soudé comme au début, le disque s'est construit en plus ou moins petits comités, chacun allant et venant selon ses envies, parfois les uns contre les autres, d'autres fois tous ensemble. Nous avons expérimenté pas mal de nouvelles façons d'enregistrer, de mixer : ce que je fais aujourd'hui découle directement de cette expérience. L'esprit de clan, très présent au début de la Mano, s'est progressivement transformé en esprit de collectif, avec l'apport de gens de l'extérieur, ce qui a contribué à dissiper les frontières autour du groupe lui-même. La véritable usure s'est fait ressentir au niveau des concerts. J'avais le sentiment d'avoir sur ce point bouclé une boucle, et le fait qu'il n'y ait pas eu de tournée après Casa Babylon a fini par faire exploser le carcan du groupe.
Est-ce un hasard si les deux seules chansons en français de ton album font allusion à des ruptures amoureuses ?
C'est clair que le refrain de La Vie à deux "Pourquoi même quand les gens s'aiment il y a toujours des problèmes" est directement dédié à la Mano. Il n'y a pas eu de rupture brutale, du jour au lendemain. Les choses se sont au contraire diluées dans le temps. Il y a eu des périodes de conflits, d'autres moments très beaux mais jamais de véritable clash. En ce qui me concerne, j'avais une idée très précise de ce que je voulais faire avec le groupe et j'avais du mal à admettre qu'on puisse avoir une position à 90° de la mienne. Je crois que tout le monde ressentait un peu la même chose à son niveau et il a fallu du temps pour qu'on comprenne qu'on ne trouverait pas une voie qui corresponde aux souhaits de chacun. Les tensions, devenues inévitables vers la fin, étaient proportionnelles à l'amour qu'il y avait entre nous. Nos relations n'ont en tout cas jamais été tièdes. Que ce soit dans les moments d'engueulade ou de bonheur, c'était toujours intense, comme dans un couple. C'est déjà passablement compliqué de s'entendre à deux, alors lorsqu'on est douze, les problèmes sont multipliés par autant. Au sein de la Mano, certains commençaient à avoir des gosses, une famille. Continuer à vivre comme moi je l'entendais représentait un trop gros sacrifice.
Personnellement, as-tu vécu la fin de la Mano comme une forme d'échec ?
Je me suis surtout senti déboussolé, avec l'impression d'avoir à refaire ma vie, de tout recommencer à zéro. Pendant ces quatre ans, il m'est parfois arrivé de me demander si j'avais encore envie de faire des disques, de la promo, de participer à la compétition. Je faisais de temps en temps une apparition sur les disques des autres, mais j'avais besoin de retrouver mes marques avant de reconstruire quelque chose. Je crois que j'aurais vécu tout ça beaucoup plus difficilement si je n'avais pas été immédiatement accaparé par un tas de projets. Même si un seul projet sur dix a finalement été mené à terme, chaque entreprise nouvelle m'a aidé à vivre sans avoir à penser trop souvent à la Mano... Je sais qu'on aurait pu faire plein d'autres choses ensemble, mais je ne vais pas remuer ça éternellement. On a eu la chance de vivre un truc incroyable, à un âge idéal pour ça, et je crois qu'on est tous très fiers de notre route et de la manière avec laquelle on a maintenu notre cap pendant cinq ou six ans. On se sent tous très propres par rapport à un tas de choses et lorsqu'on se croise, il n'y a jamais d'amertume ou de ressentiment entre nous.
La Mano fut l'un des groupes français les plus importants de la dernière décennie. Pourtant, il n'a pas vraiment engendré de vocations. Comment l'expliques-tu ?
C'est en partie vrai pour la France, où peu d'artistes se réclament de notre influence directe. En revanche, en Espagne ou en Amérique du Sud, je rencontre sans arrêt des gens pour qui la Mano a servi de détonateur, autant d'un point de vue musical que par rapport à l'industrie, au business. Là-bas, je suis sollicité en permanence par des jeunes, soit pour travailler sur des maquettes, soit pour discuter à leur place des contrats, leur éviter de se faire arnaquer. Comme je vis en Espagne, je ne suis pas trop au courant de ce qui se passe ici, mais j'ai quand même l'impression que les choses ont pas mal bougé depuis cinq ans. La nouvelle génération a appris à ne pas se laisser faire et, à travers le rap ou la techno, on voit que l'indépendance, la démerde sont maintenant devenues de véritables mots d'ordre. Je me dis qu'on y est peut-être pour quelque chose, qu'on a contribué à faire sauter quelques barrières.
Partir loin, en solitaire, était-ce la seule solution possible ?
D'abord, je ne suis jamais parti sans but. Je n'aime pas planifier les choses, mais j'ai besoin d'aller quelque part avec un truc précis à y faire, avec l'intention de m'impliquer, sinon je me sens comme un touriste et je culpabilise. Je connaissais tous ces pays parce qu'on les avait déjà traversés à l'époque de la Mano. A chaque fois, que ce soit en Colombie, au Mexique ou au Brésil, on rencontrait des tas de gens avec lesquels on n'avait pas le temps d'approfondir une relation ou de bâtir des projets. Une fois seul, j'ai éprouvé le besoin de retourner dans tous ces endroits pour prendre le temps de discuter, d'échanger des idées, d'entretenir des rapports plus profonds. J'ai toujours avec moi un petit studio portable et partout où je vais, j'enregistre des chansons, au gré des rencontres, comme un reporter de sons, un journaliste musical. Partout où je passe, je ne peux m'empêcher d'être acteur. J'ai une capacité démesurée à foutre la merde, à tout chambouler, à briser la routine. J'arrivais quelque part et je disais aux gens "Vous vivez dans un endroit génial, vous avez une culture fabuleuse, alors pourquoi ça merde ?" Attention, je ne donne jamais de leçon, juste un avis, et puis j'essaie de monter des projets, de faire bouger les choses. Comme je suis assez caméléon, je m'adapte aussi bien aux vieux qu'aux gamins, j'ai le contact aussi facile avec les Cubains, les Mexicains ou les Brésiliens. La plupart de gens que je croisais savaient que j'avais fait des disques, que j'étais une espèce de star, mais pour eux comme pour moi, ça n'avait aucune importance. Quand tu es habitué à tourner avec une grosse structure comme celle de la Mano et que tu te retrouves tout seul avec ta guitare dans un trou paumé du Nordeste au Brésil, je peux t'assurer que tu prends plus de leçons que tu n'en donnes. Quand, dans un bar, il y a un vieux type du coin qui déboule avec sa guitare et se met à chanter un truc traditionnel fabuleux, je peux te dire que tu n'en mènes pas large. Juste après, le mec te dit "Vas-y, toi qui as fait des disques, c'est à toi"... Et là, tu as l'impression de ne rien savoir, d'avoir tout à réapprendre. Au début, quand j'ai repris ma guitare, je me suis senti vraiment largué et puis je me suis adapté très vite, j'ai fait des progrès immenses. Je n'ai pas donné de concerts sur une vraie scène mais je me suis foutu à poil dans des endroits où l'on ne comprenait pas forcément ma musique. Après, le contact s'établit le plus souvent grâce aux textes, sur lesquels je travaille beaucoup plus qu'avant. Je ne suis pas un grand chanteur mais je crois être devenu un assez bon auteur, une sorte de conteur d'histoires.
Quelle est l'idée centrale de Clandestino ?
Lorsque tu voyages beaucoup, les problèmes de frontières et de visas apparaissent de façon très tangible. Moi, si on m'enlevait le droit de circuler, ce serait dramatique. Pendant ces quatre ans, ma situation s'est un peu rapprochée de celle des clandestins, même si je suis bien sûr un clandestin de luxe, parce que je peux choisir de partir ou de rester, et parce que je n'ai pas de soucis matériels. Je me suis mis en position de clandestin à l'intérieur de toutes les cultures que j'ai pu rencontrer. Même musicalement, ne pas obéir aux schémas imposés, c'est déjà se conduire en clandestin. C'était aussi un jeu de cache-cache par rapport à mes anciens camarades de la Mano restés en France. Me faire porter disparu, ne pas donner de nouvelles pendant des mois, réapparaître d'un coup puis disparaître à nouveau. C'est d'ailleurs le thème d'une chanson, Desaparecido, totalement autobiographique. Souvent, on a dû se demander ce que j'étais en train de bricoler (rires)...
A l'origine, comment s'est passé ton apprentissage musical ?
J'ai commencé à écouter de la musique au moment du punk, mais c'était purement un hasard. Près de chez moi, à Boulogne-Billancourt, c'était plutôt la banlieue façon Margerin, pas aussi tranquille qu'aujourd'hui. C'était la fin de Renault et le centre-ville avait été complètement déserté, vidé. Il y avait des squats partout, plus une vitre qui tenait debout, une vraie ville fantôme. Tous les gars avec qui je traînais étaient des fils d'ouvriers de chez Renault, des Arméniens, des Portugais alors que moi, je venais d'un milieu plus aisé puisque mon père, qui a toujours été impliqué dans mes affaires, est journaliste à RFI. C'est lui qui au départ m'a appris à jouer d'un instrument mais, à l'époque, je n'en avais pas grand-chose à faire. Il y avait aussi mon grand-père qui, en bon Galicien, avait parcouru l'Amérique du Sud et ramené des disques qu'on écoutait à la maison. Je pense que mon oreille s'est aiguisée grâce à ça même si à l'époque, je préférais jouer au foot, traîner dans la rue avec les branleurs des villes voisines. En fait, on me considérait comme une sorte de mascotte je ne sais pas pourquoi, je devais avoir la tête pour ça. Je participais à toutes les virées et le lendemain, j'étais à l'école. Il y avait vraiment deux mondes. On écoutait surtout des trucs fifties, Chuck Berry mon maître ou Little Richard et on se foutait de la gueule des punks : on en était encore à cet antagonisme stérile entre rockers et punks. A part les Stooges et Stiff Little Fingers, nous étions bloqués sur les années 50.
Quand as-tu commencé à concevoir la musique comme un combat ?
Au départ, avec les Hot Pants, on n'avait pas du tout conscience de ce genre de choses. La dimension combative des textes de Chuck Berry, par exemple, nous échappait complètement. Avec la Mano, on s'est sentis assez vite responsables des idées qu'on pouvait faire passer, de l'image qu'on donnait. Le succès aidant, on devenait des prescripteurs, il fallait faire gaffe à tout. Je ne suis jamais entré en rébellion juste pour le plaisir, ça vient sûrement de mon éducation. Le fuck off pour le fuck off ne m'a jamais intéressé, c'est comme être alternatif pour être alternatif. J'ai toujours eu au contraire envie de construire des choses, de les faire évoluer de l'intérieur. La musique est un moyen, un outil : ce n'est pas l'instrument qui compte, mais comment tu t'en sers. En démontrant, à notre niveau, qu'on pouvait faire changer les habitudes à l'intérieur des grosses maisons de disques, en entrant dans la bagarre au lieu de dénoncer bêtement de l'extérieur, on a montré que les clivages pouvaient s'estomper, que le plus faible n'était pas obligatoirement perdant.
Comment as-tu perçu le mouvement des sans-papiers en France et notamment l'engagement des artistes ?
C'est toujours salutaire lorsque les artistes s'engagent. Tous ceux qui ont accès aux médias doivent en profiter pour faire émerger la parole de ceux qui en sont privés. Des mouvements comme celui des sans-papiers vont se développer de plus en plus, c'est inévitable. On parle de fermer les frontières mais tout ce qu'on est en train de préparer, ce sont de véritables cocottes-minute. L'image de l'Europe est déplorable aujourd'hui du point de vue des étrangers, il y a énormément de rancoeur vis-à-vis de nous et ça finira tôt ou tard par se transformer en haine. Dans tous les kiosques en Algérie ou au Maroc, tu trouves des cartes postales de Saddam Hussein. Ce type est sûrement un enculé, il n'empêche qu'il est devenu un symbole de la rébellion, de la révolte contre le système de profit et l'égoïsme des pays riches. Au temps de la Mano, on en était encore à dénoncer les choses, mais il faut désormais passer à l'action, trouver des solutions. Ça passe par un véritable apprentissage de la vie en communauté, comme on essaie de le faire avec La Caravane des quartiers.
As-tu le sentiment d'avoir perdu tes illusions ?
Des illusions, je peux dire que j'en ai perdu plein ! Sur la vie collective, sur les gens... Partout où je suis allé, j'ai rencontré les mêmes mesquineries, la jalousie, l'argent, la soif de pouvoir. La couleur de mon album est légèrement mélancolique mais, d'une certaine façon, elle est aussi positive. Il y a une phrase, "perdu dans le siècle", qui résume assez bien mon état actuel. Ce qui est confortable dans ma situation (parce que j'ai vendu des disques), c'est qu'on me donne les moyens de me perdre. La perte des illusions, cela passe par le mensonge et le monde actuel, c'est la grande foire à l'embrouille. Le pire, c'est qu'aujourd'hui tout le monde en a conscience, y compris ceux qui dirigent, et que cette prise de conscience amène une nouvelle forme de cynisme. Un cynisme qu'on utilise pour faire du business, comme avec l'écologie ou à travers les pubs Nike c'est assez sordide. En même temps, des combats comme ceux des zapatistes donnent encore des raisons d'y croire. C'est un vrai symbole de non-acceptation de ce qu'on nous propose et je trouve ça très courageux. Il n'y en a pas des milliers comme ça. Ce qui se passe au Chiapas est une forme d'exemple, je me sens très redevable de ces gens-là, ils m'aident à vivre. En les voyant, je me dis que je n'en fais pas assez.
 
par Christophe Conte, Inrockuptibles n° 149
 

 


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