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Virginie Despentes ou l'art de toujours surprendre ! (06/2002)
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Tout a commencé avec la fureur de Baise-moi, mélange de sexe et de violence, raconté crûment, comme si les héroïnes, Manu et Nadine, étaient exemptes de tout sentiment, agissant par automatisme, efficaces vengeresses.
Deuxième surprise avec Les chiennes savantes, meurtres sanguinaires, sexe et magouilles dans un peep-show lyonnais. Louise, qui fait l'apprentissage de la passion, avant de tout perdre. Une oeuvre tout aussi passionnante pour un final lumineux.
Ensuite, Virginie Despentes vient nous surprendre avec Les jolies choses, sans doute à cause d'un "happy end" pour Pauline, qui a volé l'identité de sa sœur à son suicide.
Un peu moins médiatisé, ou plutôt "scandalisé", Mordre au travers est un recueil de nouvelles, les unes plus étonnantes, voire choquantes, que les autres. |
Mais la grande surprise de Virginie Despentes vient de son tout dernier roman, paru en mai. Teen Spirit révèle une étonnante maturité de l'auteure. Le style n'a pas vraiment changé, quoique plus « sérieux » et d'esprit plus analytique. Le langage, en revanche, est toujours si peu académique, tel qu'on l'aime chez Despentes. Cette faculté à faire des fautes de français et que ça soit joli. Une sorte de magicienne, Virginie Despentes. Une magicienne qui débarque là où on ne l'attend pas.
Pour la première fois, le personnage principal est un homme. Il s'appelle Bruno, il a la trentaine, il est claustrophobe et plutôt paumé. Un jour, Alice Martin, une ex du lycée, lui apprend qu'il est père d'une fille de 13 ans, Nancy. Le monde s'écroule pour lui, et comme si ça ne suffisait pas, il se fait larguer, virer et abandonner. Mais il décide de rencontrer sa fille et leur relation devient vite plutôt idyllique. Alice en est désabusée, elle qui a toujours suivi le chemin qu'on lui a indiqué, elle qui se retrouve finalement encore plus paumée que Bruno. Parallèlement, le père devient un vrai père, un père idéal.
Bien que dans ses précédentes œuvres elle ait toujours porté, mine de rien, un regard très critique sur la société (qui serait en fait la justification des actes de ses héroïnes), elle lâche carrément, dans Teen Spirit, une analyse acerbe et désespérée du monde actuel. Une réflexion, une critique, quelque chose de moraliste, mais surtout tellement réaliste…
Avant tout, il s'agit d'une histoire d'aujourd'hui, la confrontation de la génération désenchantée des parents, face à la génération néant des ados.
Un livre plein de tendresse et de sagesse. Et plein d'humour aussi, même si la vision de l'avenir y est plutôt sombre.
Là où il n'y a aucune surprise, c'est que Virginie Despentes a encore conçu un chef d'œuvre !
v.e.
Teen Spirit, de Virginie Despentes
Ed. Grasset, 222 pages, 16 €
Extraits :
« J'ai passé la journée à regarder les programmes pour mômes. Ca déversait ferme de la daube, dans les chirauds des petits enfants…
Bouffer le cerveau aux moins de douze ans, s'assurer qu'ils prennent l'habitude de boire ce qu'il faut de coca par jour, pénétrer tous les crânes de gosses pour y enfoncer des mensonges : le bonheur, c'est être conforme, ça s'obtient en se payant des trucs, et pour ça il faut obéir, rentrer dans tous les rangs, que rien ne dépasse de non monnayable, et surtout ne jamais faire chier, être convenable c'est être heureux et être le premier, y a pas mieux. Une société d'adultes s'abattant sur ses propres enfants, en tout cynisme, les détruisant avec ardeur. Puisque tout ce qui compte, au final, c'est de satisfaire le chef du dessus : as-tu bien vendu tes burgers tes cd tes dvd tes baskets tes sacs à dos tes figurines tes beaux tee-shirts. Les as-tu vendus massivement, les as-tu vendus assez cher ? Que le chef du dessus soit content de tes résultats. Toute réflexion annexe sera taxée d'anachronisme et chassée d'un mouvement d'épaules. »
(pp 59-60)
« Nancy a insisté pour nous faire une chorégraphie, sur un morceau de Britney Spears. J'ai gardé ma grande gueule fermée en la voyant sortir son disque. J'avais envie de lui foutre la paix. C'était bien la première personne avec qui ça m'arrivait depuis des années, depuis que j'avais son âge, environ. A part elle, tous les gens que je croisais, j'avais envie de les prendre à part et leur expliquer les yeux dans les yeux pourquoi ils déconnaient et à quel point ils essayaient de ne pas s'en rendre compte et qu'ils feraient mieux d'arrêter de se baratiner.
J'ai failli m'étrangler quand elle a commencé de danser. Je m'attendais à un truc comme on en faisait au centre aéré, déguisés en marguerite, en robin des bois ou en diablotin. Pas que j'avais un souvenir exact du genre de pas exécutés, mais il me restait une sorte de goût d'ambiance. Je m'attendais à ce qu'elle tourne sur elle-même sur la pointe des pieds, ou qu'elle sautille en levant les bras. Mais elle s'est transformée en parfaite petite salope, sous l'œil indifférent d'Alice. Elle tortillait des fesses, faisait des bisous en l'air, descendait en jouant du bassin puis se redressait, toute lascive. J'étais pétrifié. Quand elle a terminé, sa mère a applaudi, mollement. De toute évidence, l'aspect démoniaque de la scène la laissait insensible. Ca devait se voir que j'étais choqué, car Nancy a éclaté d'un grand rire, ravie :
- On dirait que papa aime pas trop mes chorégraphies ! »
(pp 112-113) |
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