N° 9 - Janvier 2003
 
Delerm Vincent
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Crédit : Mélanie Elbaz

 

VINCENT, FRANCOIS, MATHIEU ET LES AUTRES.

En l’espace d’un album, Vincent Delerm s’est installé sur les rails d’une carrière prometteuse. Son œuvre naissante baignée à part entière dans la chanson n’en est pas moins imprégnée d’une large culture cinématographique. Et d’un humour goguenard, décalé et pertinent.


La philosophie du K.O.
Dès le générique, il y a l’écho de cette irrésistible et inutile comparaison, cette anecdote dont on se dispense pour le moins : « Vincent Delerm est le fils de… » Comme s’il était indispensable de sortir de bonne famille pour être, comme si le talent avait à coup sûr à voir avec la naissance.
A la première séquence, il y a toute une panoplie de détracteurs. Ceux qui sans partage livrent Vincent Delerm à la vindicte publique, lui reprochant une forme de cabotinage, une stylisation exagérée du phrasé, proche de Miossec pour les moins durs, de Brigitte Bardot pour les plus rétifs.
Si de prime abord il semble y avoir ce côté indéfendable chez Delerm, à l’écoute attentive de son premier album, il serait plus que regrettable de camper sur cette vision en minuscule. Peut-être serait-il bon de s’interroger sur les raisons réelles qui procurent – chez certains - cette espèce de trouble, cette gêne qui pousse à la retenue, à l’indécision. Crier au génie ou moquer ? Comme chez Sarraute les « tropismes » provoquent l’angoisse, c’est bien ce sentiment d’inconnu, d’impalpable, de jamais vu qui induit une forme de malaise. Les « mauvaises » habitudes réclament des repères, des balises, des semblables. Là, il n’y en a pas. Delerm fait du Delerm, sans emprunter à quiconque. Et c’est dans cette brèche qu’il ouvre que d’aucuns s’égarent.

Le quotidien en partage.
Delerm fait du Delerm donc. Il a ce talent de savoir jouer de la fausse inconséquence. S’attachant à la devise, « trouver la légèreté en chaque chose », d’une plume effilée et précise, il écrit des chansons simples mais pas simplistes, trouvant systématiquement le point G de l’émotion. C’est là la force de cet auteur qui prend l’air du temps à son compte livrant des histoires personnelles dans lesquelles chacun se reconnaît. Les chandeliers Ikea, les bouquins d’Eric Holder, les Opel Vectra, Télérama, Thalassa, Fanny Ardant, Depardieu, les beaux-parents et leur blanquette qu’il évoque, renvoient non seulement à la banalité d’un quotidien qui appartient à tous mais insinuent avant tout le badaud dans l’univers Delerm. Il offre l’hospitalité à son auditeur-spectateur, l’invitant dans sa sphère, le considérant presque de la famille. Impression renforcée par l’existence d’une multitude de personnages anonymes, décrits sur un mode intimiste, comme cette mère d’un Chatenay Malabry mélancolique où la nostalgie d’une époque révolue le dispute à l’ennui. « Voici longtemps Elizabeth / Que je n’ai plus de vos nouvelles / Où avez-vous passé les fêtes / Comment vont Tom et Isabelle / Ici nous avons profité / De la présence des enfants / Et nous avons dépoussiéré / Nos vieux souvenirs de parents / Cécile avait fait des guirlandes / Rouges et dorées pour le 24 / Un pudding une truite aux amandes / Elle a revu un peu Agathe / Jean-Christophe lui ne change pas / Il a ressorti ses legos / Il vient de signer un contrat / Pour trois années à Toronto. »

Une mélancolie souriante.
La vie n’est pas toujours un long fleuve tranquille ; évidence qu’Etienne Chatilliez a démontrée de belle façon. Comme lui, Delerm s’arrête sur les écueils insignifiants du quotidien. Les petites obsessions, les questions futiles, les drames ordinaires comme celui de se faire plaquer par sa nana (Cosmopolitan). Portées par des mélodies d’une évidente mélancolie – au piano essentiellement - les paroles de Vincent Delerm, d’architecture classique, pourraient vite sombrer dans le néo-romantique niaiseux. Mais ce normand d’origine, à la façade ténébreuse et nonchalante, déjoue l’obstacle par l’alternative la plus délicate à mettre en œuvre : l’humour. Et il fait mouche ! Sans acharnement ni méchanceté, sans gros sabots. Delerm est nourri d’une culture musicale anglo-saxonne. Il porte en estime le fleuron de la pop mélodique britannique parmi lequel les Smith de Morrissey et Divine Comedy ont donné quelques lettres de noblesse. De ceux-là, - entre autres - Delerm retient la finesse british, l’humour « classieux » et décalé. Il parsème ses vers d’un cynisme élégant comme sur ce bref Slalom géant descendu en un temps olympique : « Une année sur deux / Nous allons prendre un verre / Elle revient comme les jeux / Olympiques d’hiver / Je suis venu en métro / Bah moi je suis en voiture / Il n’y a rien de plus beau / Qu’une cérémonie de clôture. » A 25 ans à peine, Vincent Delerm affiche une maturité surprenante. Avec une longueur d’avance, il évoque des soucis de trentenaires, ces petits gouffres humains qui généralement surviennent à l’heure des premières rides. L’idée d’un Delerm qui joue « au vieux » n’est pas loin.

La caméra cachée.
Vincent Delerm est diplômé de Lettres Modernes, auteur d’un mémoire de maîtrise sur François Truffaut. Rien de surprenant alors de le voir puiser dans ses acquis. Son album éponyme, paru chez tôt Ou tard, coule tel un film à sketchs ou une série de courts métrages. Onze séquences de longueurs variables déroulent la pellicule de scénarios sur mesures. Onze titres qui suffisent à créer l’univers Delerm, à poser les jalons d’une carrière sur un territoire encore inexploré. Une sorte de chanson-cinéma en noir et blanc, tendance rive gauche, où Fanny Ardant devient la carte postale animée d’un mythomane excentrique (Fanny Ardant et moi), où Irène Jacob vient donner la réplique au partenaire abandonné (Cosmopolitan), où Charlotte Carrington fait des projets de courts métrages, où Deauville sans Trintignant est un peu décevant. (Deauville sans Trintignant)
La structure des textes, la syntaxe adoptées participent largement de ce sentiment visuel. A la manière d’un générique, certains titres (Fanny Ardant et moi, Le monologue shakespearien, L’heure du thé.) se referment par les vers liminaires. Les refrains apportent un angle différent à la narration, éclairés par une variation mélodique.
Delerm économise les mots, alternant description, narration et discours. Il en ressort d’authentiques plans-séquences. La chanson devient tout à coup visuelle, murmurée par une voix basse, soutenue par un piano qui colle en diable à cet univers de proximité. « A l’entrée du zoo / Tu sais j’attends des jumeaux / J’espère qu’y aura des éléphants / Et ta mère elle est au courant / Ca c’est des genres de wapitis / Pour l’instant je lui ai encore rien dit / Et devant la cage des gibbons / Ah bon. »

Une profondeur de chant.
Sur scène, le « jeune vieux » enfonce le clou. Sur de légers accords, il introduit ses chansons par quelques digressions verbales hilarantes, une manière de fil rouge où chacun de ces intercalaires répond au précédent, dévoilant un élément complémentaire qui contribue à reformer le puzzle narratif de son univers. Qui contribue de même à l’enchaînement des plans de tournage, au montage de son film-récital. Parfois, une voix off, la sienne, vient faire l’état des lieux psychologique du chanteur. Celui-ci, pince-sans-rire, gratifie la situation de quelques mimiques figées qui déclenchent un rire homérique dans la salle, comme lorsqu’il plaque une fausse note au moment où sa conscience sonore lui suggère de « faire quelque chose d’authentique » parce que le public aime ça. A l’évidence, il a aussi une casquette de comédien ce Delerm. Comique élégant, du genre muet en noir et blanc, - façon Buster Keaton - il superpose deux filtres, emboîte un film sur un tour de chant. Sur un fond de quotidien réel et banal, le décalage de Delerm ajouté à l’inattendu de sa gestuelle projettent parfois une pellicule aux frontières du burlesque.

Il n’aura fallu qu’un disque de 35 minutes à Vincent Delerm pour imposer un style. Son style. Une sélection de 35 minutes puisée dans un stock d’une quarantaine de chansons. Une chanson « nouvelle-vague » qui néanmoins rembobine un certaine tradition du genre. Une certaine tradition qui se voit liftée d’un nouvel avatar. Un nouvel avatar d’une insolente jeunesse. Une insolente jeunesse pour une œuvre à la douce saveur surannée. Une douce saveur surannée concubine d’un humour tiré à quatre épingles.
Alors Vincent, quand est-ce que vous faites un autre disque ?

 


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