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Une décennie de rébellion zapatiste (01/2004)
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I/ « La lutte armée, ça va… Quand t’as pas d’autres choix » (Renaud, Adios Zapata) |
Dans la nuit du 31 décembre 1993 au 1er janvier 1994, il y a tout juste 10 ans, l’armée zapatiste de libération nationale a investi les plus grandes villes du sud du Chiapas au Mexique (San Cristobál de las Casas, Las Margaritas, Altamirano, Comitán et Ocosingo), pour faire entendre ses revendications. Avant cette rébellion, la plupart des occupants de cette planète ne savaient pas que ce qu’était le Chiapas ni où il se situait. A regarder de plus près, on comprend mieux l’acharnement du gouvernement mexicain à vouloir le soumettre depuis une décennie en écrasant la rébellion. Les richesses naturelles y sont nombreuses : pétrole, énergie hydraulique, bois, café… |
Le choix du 1er janvier 1994 n’a rien d’anodin. Il coïncide avec l’entrée en vigueur de l’Alena, l’accord de libre échange entre le Mexique, le Canada et les USA. Dans son ensemble, ce traité transformait le Mexique en sous-traitant et offrait, aux USA, une arrière cours de main d’œuvre à bas prix et de belles perspectives de délocalisation. « Le gouvernement n’a pas d’argent, il est en crise et ne souhaite pas investir dans ce qui ne lui rapporte rien. Il a une mentalité de chef d’entreprise » (le sous-commandant Marcos, 1995). Le fait est que, contrairement à l’Alena, les Indiens paysans du Chiapas ne produisent pas de réels bénéfices. Il était donc plus facile pour le gouvernement mexicain de faire comme s’ils n’existaient pas, jusqu’à les oublier, perdus dans leurs montagnes et leur misère. |
Mais le réveil, ce 1er janvier 1994, a été brutal et violent comme une soudaine rage de dent. Comment oser réveiller le monde en sursaut alors même qu’il cuve son champagne de la veille ? Et surtout pourquoi ? Les revendications de l’EZLN sont simples, et, ressemblent à s’y tromper à la liste exhaustive des droits fondamentaux de la Déclaration universelle des droits de l’homme et du citoyen : travail, toit, terre, alimentation, santé, éducation, indépendance, démocratie, justice, liberté et paix. Aujourd’hui, la plupart de ces revendications n’ont trouvé aucune issue. En une décennie de lutte armée et intellectuelle, le conflit n’a trouvé aucun dénouement. |
Le cessez-le-feu fut pourtant déclaré le 12 janvier 1994, soit 12 jours à peine après le début de la rébellion. Si l’EZLN le respecte depuis 10 ans, on ne peut pas en dire autant du gouvernement mexicain. Peu de jours après le cessez-le-feu, l’armée larguait des bombes sur les montagnes du Chiapas. Les conditions extrêmes de ces montagnes (humidité, moustiques, maladie) rendent le terrain impraticable pour les hommes de l’armée gouvernementale. Seuls les Indiens s’aventurent à y vivre. Le choix stratégique de l’EZLN est tout autre. Dès le début de la rébellion, elle a joué la carte du cyberactivisme pour alerter la communauté internationale et obtenir son soutien ou, du moins, un écho au-delà des frontières mexicaines. La mobilisation est rapide et forte. Des manifestations de soutien à l’EZLN et au sous commandant Marcos se multiplient à l’intérieur du pays et deviennent quasi quotidiennes. Dès lors, le gouvernement perd sa légitimité à chaque nouvelle attaque puisque aucune riposte armée n’est amorcée dans le camps adverse. Très vite, les attaques ouvertes laissent place à une forme plus sournoise du conflit. |
Tout d’abord, le gouvernement accroît la présence de l’armée aux abords des communautés puis il fomente des attaques surprises par des groupes paramilitaires. En décembre 1997, 70 paramilitaires affiliés au Parti Révolutionnaire Institutionnel - au pouvoir depuis les années 20 - attaquent le village d’Acteal. 45 personnes sont tuées. La plupart sont des femmes et des enfants. En 1998, 16 autres mexicains sont victimes de nouveaux assauts. Négociation, trahison, assauts, harcèlement des populations, non-application des accords signés, le gouvernement ne choisit pas de ligne claire entre force et négociation mais reste fermement décidé à en finir avec la rébellion. Ironie s’il en est, Marcos, l’insurgé, donne à ce même gouvernement de bien belles leçons de civisme et de paix, lors de ses déclarations : « le gouvernement doit offrir à l’opposition d’autres espaces que la voie armée pour qu’il y ait une alternative pacifique et civile ». |
De plus, grâce à une campagne de désinformation, le gouvernement a tenté de déstabiliser la sympathie grandissante des mexicains et de la communauté internationale pour la rébellion. Jouant le fantôme du communisme, il a tenté de manipuler l’opinion en lui faisant croire que les blancs et les métis tenaient les ficelles. A plusieurs reprises, le sous-commandant Marcos a dû rappeler les fondements de la lutte zapatiste : « Notre guerre n’est pas une guerre militaire mais une guerre pour se faire entendre. Contrairement à ce que le gouvernement a avancé, ce n’est pas une conspiration mondiale qui a initié le soulèvement mais la pauvreté ». Le paradoxe de cette lutte zapatiste tient au fait que l’EZLN n’a pas d’objectifs politiques ou de volonté de gouverner. Elle souhaite des réformes, des changements. Elle a refusé publiquement tout appui militaire extérieur étouffant par là -même les rumeurs d’un éventuel financement extérieur de la rébellion. En 1995, Marcos demande que « l’aide extérieure [soit] orientée vers la construction d’une paix nouvelle et non vers une nouvelle guerre ». Et de rajouter : « la meilleure façon d’aider l’EZLN, ce n’est pas d’aider sa force militaire, mais d’aider les communautés ». Depuis quelques années, le conflit s’est installé dans ce qu’on appelle « la guerre de basse intensité », utilisée par les USA dans de nombreux conflits. L’armée occupe aujourd’hui les communautés pour empêcher les paysans de cultiver leurs terres. Le gouvernement mexicain utilise l’arme de la faim et de la misère pour affaiblir les résistances et surtout diviser l’intérieur de la rébellion. |
Les ripostes de l’EZLN ont été pour l’essentiel médiatiques. Rapidement, les déclarations de l’EZLN par l’intermédiaire du sous-commandant Marcos sont devenues des évènements qui ont fait écho bien au-delà des frontières mexicaines. Le talent d’orateur de Marcos et son charisme n’y sont certes pas étrangers. Toutefois, malgré sa volonté de communiquer et de faire connaître sa lutte, l’EZLN a gardé le silence sur des périodes assez longues (ex : entre 1999 et 2000 et entre 2001 et 2003). Pourquoi ce silence ? L’EZLN réclame, en priorité, l’application des accords de San Andrès signés en 1996 ainsi que le démantèlement de 7 bases militaires, la libération des prisonniers zapatistes et le vote de la loi de la Cocopa (Commission pour l'accord et la pacification). La marche « Couleur Terre » de mars 2001 autorisée par le président Vicente Fox semblait être le signe d’une ouverture de la part du gouvernement. Le sous-commandant Marcos est entré libre et - chose exceptionnelle dans cette situation - sans arme dans la capitale mexicaine. La désillusion a vite rattrapé l’optimisme ambiant des manifestants et le silence résonna de nouveau du côté de la forêt lacandone. |
Lors de cette marche, le sous-commandant Marcos a répondu à José Bové par une phrase pour le moins paradoxale : « vous représentez ce que nous souhaiterions être ». Initiateur d’un élan mondial, il est vrai commencé par les armes, Marcos fait aujourd’hui le vœu que la résistance se poursuive par la voie sociale, « sans être prisonniers d’une cagoule ou rattachés à une arme à feu ». Si la partie militaire de l’EZLN sera toujours prisonnière de sa cagoule, la partie civile est porteuse de projets. « L’EZLN ne s’est pas soulevée pour finir au gouvernement ». C’est la raison pour laquelle, l’EZLN a rompu le silence fin 2003 et a annoncé la fin des aguascalientes, et, la création des caracoles et des juntas de buen gobierno. Ils sont la mise en application directe, sur le terrain, du projet social de l’EZLN. Les paysans y gèrent à la fois leurs terres, leurs récoltes, la distribution et le commerce. Ils administrent leurs biens avec l’approbation de l’ensemble de la communauté.
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II/ DÂ’autres mondes possibles |
« Vous avez ouvert la voie à toutes les résistances à travers le monde »(José Bové au sous commandant Marcos, mars 2001) |
Depuis la fin des années 80, la chute du bloc communiste, du mur de Berlin, et, la disparition d’un monde bipolaire, ont eu un impact fort sur les mouvements politiques, notamment de gauche. « Une partie de la gauche s’est repentie de son passé adoptant une attitude cynique face au pouvoir, une autre partie s’est livrée au cannibalisme politique en considérant que l’ennemi principal, c’est l’autre gauche » analyse le sous commandant Marcos en 1995. Aucune alternative ne semblait alors s’opposer au capitalisme brutal. L’EZLN prouva q’une autre voie était possible. Le sous commandant Marcos reste l’éclaireur éclairé dans la lutte et la résistance contre la globalisation. Il a permis l’émergence d’un secteur social qui, lassé des recettes et grandes théories, reste désireux de changements, notamment dans la manière de faire de la politique. |
Lors de la marche de mars 2001, le sous commandant Marcos a rencontré un autre homme à la pipe célèbre – non, pas Georges Brassens - José Bové. Nos deux Don Quichotte à l’assaut des moulins à fric du néolibéralisme se sont échangés, fallait s’y attendre, des paroles respectueuses. « En combattant pour le droit des peuples indiens à leur culture, à leur terre et à leur dignité, et en luttant en même temps contre l'entrée du Mexique dans le modèle global des État Unis, vous avez montré que ces deux combats étaient un seul et même combat. Par ce combat, vous avez ouvert la voie à toutes les résistances qui existent aujourd'hui dans le monde contre la globalisation » (José Bové). Cette armée zapatiste descendue des montagnes du Mexique a, il est vrai, initié un élan de lutte dans le monde entier. « Au niveau mondial, notre rôle est de rappeler que l’histoire n’est pas finie, qu’il est toujours possible de se battre, que c’est nécessaire et que ça en vaut la peine ». En résumé : no résignarán. Le capitalisme forcené, la globalisation et la mondialisation n’apparaissent plus comme fatals ou incontournables. Et ce, malgré la disparition du communisme de l’est. |
« Changer le monde sans prendre le pouvoir » |
Ce matin de janvier 1994, l’EZLN a, mine de rien, bouleversé le petit monde bien rôdé des capitaux et de la bourse. Le monde commençait à oublier que le libéralisme n’était certes pas inéluctable mais qu’en plus d’autres chemins étaient possibles. Du moins, qu’il fallait faire l’effort d’y penser. Ces guérilleros mexicains ont été porteur d’espoir. Ils sont à l’origine d’un débat dont l’onde de choc s’est propagée - qui l’eut cru - dans le monde entier. « Le mouvement zapatiste possède une ouverture suffisamment importante pour que s’y retrouvent tous les mouvements opposés au pouvoir ». Depuis 10 ans, l’idée a fait son chemin. On assiste à une multiplication d’actions. De nouveaux visages sont apparus sur la scène médiatique (José Bové pour n’en citer qu’un), une autre conception du monde s’est esquissée. Les regroupements citoyens, les associations telles qu’Attac (crée en 1998), les mouvements anti puis alter mondialistes, trouvent leur naissance ou leur renaissance dans ce souffle qu’a apporté l’EZLN. |
Peut-être que ces mouvements auraient éclos sans cette rébellion. Mais le feu aurait-il brûlé aussi vite et avec autant de force ? La médiatisation internationale de cette lutte zapatiste et le réveil social d’une partie des citoyens du monde ont permis la création et la multiplication de manifestations telles que le Forum social mondial de Porto Alegre, le rassemblement du Larzac, les contre-sommets du G7 ou 8… Qu’elles se tiennent à Gênes, Seattle, Barcelone ou Bangkok, ces manifestations sont le fruit d’une même réflexion : un partage équitable des richesses, le maintien des droits fondamentaux, l’accès à l’éducation, aux soins, à la justice… « Tout pour tous ». Aujourd’hui, le colosse n’est pas encore à terre. Le premier coup de pied de 1994 n’a peut-être fait qu’une petite égratignure dans le socle. Mais grâce à une mobilisation constante et croissante depuis une décennie, de l’air commence à s’infiltrer dans la fêlure. |
III/ « Marcos ? Invraisemblable guérillero-humoriste » (Charlie Hebdo, 27/12/1995) |
« Commander en obéissant » |
Si l’EZLN a ainsi marqué l’histoire du Mexique et ouvert une voie à l’alter-mondialisation, c’est sans nul doute en partie grâce à son représentant charismatique : le sous-commandant Marcos. En 1995, Charlie Hebdo le qualifiait ainsi : « cet invraisemblable guérillero-humoriste prouve qu’une lutte peut être pacifique, armée, politique, littéraire , lucide et utopique, locale et internationaliste ». En février 1995, le gouvernement mexicain a tôt fait d’annoncer la possible ou probable identité du sous-commandant Marcos. Il serait Rafael Sebastian Guillen Vicente, professeur d’université, blanc, disparu depuis le milieu des années 80. Quelle importance de connaître sa véritable identité ? Un passe-montage mité, une vieille casque aux trois étoiles décolorées, une pipe au bec, un regard rempli d’humanité et de très beaux textes ne suffiraient pas ? Pourtant, la force du héros est là . Le sous commandant Marcos, dans sa lutte entamée il y a 10 ans, s’est rapidement imposé comme un symbole international voire une icône. Il n’est pas rare de voir des drapeaux ou des tee-shirts à son effigie. Un peu comme le Che… |
« Nous sommes tous Marcos » |
Lors de ses premières déclarations, Marcos a expliqué pourquoi son armée et lui avaient choisi de se masquer le visage : « pour qu'on nous voie, nous nous sommes masqués le visage; pour qu'on nous donne un nom, nous avons pris l'anonymat; pour avoir un avenir, nous avons mis notre présent en jeu; et, pour vivre, nous sommes morts ». Quelle que fut l’identité de Marcos avant, elle n’a plus lieu d’être aujourd’hui. Le choix de ne pas réintégrer la vie civile s’est effectué le 1er janvier 1994. Le but de l’EZLN était (et reste) de résoudre les problèmes des communautés indiennes et de transformer en profondeur le Mexique en initiant des réformes. Il n’y a apparemment pas de retour possible pour ces soldats. Pour ceux qui insisteraient pour savoir qui il est, Marcos a une réponse toute faite :
« Tu veux savoir qui est Marcos ? Qui se cache sous son passe-montagne ? Alors prends un miroir et regarde-toi. Le visage qui s'y reflète est celui de Marcos. Car nous sommes tous Marcos... » (Sous-commandant Marcos). Au-delà du Chiapas et des Indiens, le sous-commandant Marcos, nous invite à être Marcos où que nous vivions. Savoir s’opposer au néolibéralisme, dénoncer les injustices sociales et proposer un autre projet de société. En cela, chacun de nous peut être un Marcos, à son échelle, dans son pays, sa ville son association ou son entreprise. |
« Communiquer, ce n’est pas seulement parler la même langue, c’est aussi partager une conception du monde » |
Marcos est sous commandant de l’EZLN, il représente les commandants de cette armée. Alors, Marcos, VRP de la rébellion mexicaine ? Personnage crée pour servir une cause ? Marcos ne vend rien, il offre au Mexique et aux indiens d’autres perspectives, et, au monde d’autres choix possibles. Tout au plus, il est une fenêtre : « pour que le monde extérieur voie ce qui se passe à l’intérieur, et que le monde intérieur voie ce qui se passe à l’extérieur. […] En soi, Marcos n’a aucune valeur, pas plus qu’une fenêtre quand il n’y a rien à regarder » (Marcos, Charlie Hebdo 27/12/95). Il transmet la parole des Indiens avec grand talent, mais, il reste un traducteur, un messager. Présent à leur contact depuis le milieu des années 80, il a appris à vivre dans la montage, s’est imprégné de leur mode de vie et de leurs idées. Il tient à être l’exact reflet de ce que les Indiens veulent dire et non de ce qu’ils devraient dire. La personne cachée sous le passe-montagne de Marcos laisse ses convictions de côté lors de ses déclarations. Par exemple, contrairement aux Indiens, Marcos n’est pas croyant. Mais parfois, aux détours d’un Post Scriptum, sa personnalité se révèle un peu. Orateur, dessinateur, caricaturiste, satiriste, chroniqueur, le sous-commandant Marcos aurait une place de choix sur France Inter ou dans Charlie Hebdo. |
En attendant sa reconversion, j’adresse une prière directement au sous-commandant insurgé Marcos :
« Welcome Marcos, ici, c'est craignos,
On est quelques uns , je crois
Un copain à moi et pis moi
A espérer
Qu’tu vas venir avec ta cagoule et ton armée
Nous délivrer »*
Mais si tu venais, tu voudrais peut-être pas rester...
Marion Dieuloufet, 1er janvier 2004
*(Parodie de la chanson de Renaud, Welcome Gorby)
Un glossaire très pratique : http://www.sipaz.org/glossf.htm
Zi official site of EZLN : http://www.ezln.org
Pour se tenir au courant, en français : http://www.zapata.com/site/
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