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Un air de Bacri/Jaoui (11/2003)
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Encensé ou critiqué, il ne fait nul doute que le tandem Bacri/Jaoui est devenu, en 10 ans, l’une des figures du cinéma français actuel. Une de ses forces également. Smoking/No smoking, un Air de famille, On connaît la chanson, le Goût des autres. Ces quatre films ont remporté le César du meilleur scénario. Et quand ce n’est pas un César, un Molière vient compléter la panoplie (Cuisine et dépendances, un Air de famille). Pourtant, malgré cette reconnaissance et leur notoriété grandissante, la discrétion semble être l’une des qualités de ce couple d’auteurs. Il est relativement peu présent dans les journaux et les magazines alors que leurs deux derniers films ont traîné, dans les salles obscures, plus d’un million et demi de spectateurs chacun. |
Les détracteurs du tandem Bacri/Jaoui « accusent » bien souvent les auteurs de « schématisme didactique ». Comme si le sous-titre du Goût des autres devenait un slogan répétitif pour chacun de leur film : « On est toujours le beauf de quelqu’un ». Ni l’un ni l’autre ne rejettent cet aspect didactique : « tout notre travail consiste […] à construire les personnages qui viennent servir notre démonstration, et, à les approfondir de façon à ce que l’aspect théorique ne soit pas perceptible » (Télérama). Et pour ce faire, leur stylo aiguisé perce chacun de nos défauts : problème de communication, relations humaines, mauvaise écoute de l’autre, déprime, cap difficile, bilan de vie, bilan médical, hypocrisie des sentiments, matérialisme… Autant de thèmes humanistes qui décortiquent nos âmes. Sans mépris ni suffisance, les films proposent une critique constructive de nos comportements quotidiens. A l’ère de la télé-réalité, il est bon de voir le « cinéma réalité » de Jean-Pierre Bacri et Agnès Jaoui. En effet, si la télé réalité prétend nous montrer la vie, la vraie, elle se révèle être un montage tendancieux et un tissu de faux-semblants. Le cinéma, quant à lui, est le lieu par excellence de l’évasion de l’esprit, de l’imaginaire. Pourtant, les films de Bacri/Jaoui nous ramène au cœur de nos propres vies. Les personnages sont complexes, authentiques et imparfaits. Les situations tendres, agaçantes ou comiques. Pourtant, on ne ressort ni triste, ni désolé de s’être frotté à cette réalité. On est même ému tant on reconnaît dans telle scène, tel personnage ou phrase, quelque chose qui nous est propre, quelqu’un qui nous est proche. |
Les mauvaises langues ont souvent dit que ce succès était intimement lié à la réalisation des scénarii par Resnais, Muyl ou Klapisch. La sortie du Goût des autres, en 2000, les a fait mentir. Toutefois, il est évident que la prise de risque de ces réalisateurs ont largement contribué à ce succès. Alain Resnais, plus q’un autre. Dans Smoking/No smoking, seuls deux acteurs se partagent plusieurs rôles, 5 à 6 chacun. L’histoire s’enchaîne différemment, et à la façon de poupées russes, sitôt que l’héroïne choisit ou non de prendre une cigarette dans un paquet posé sur la table du jardin. Décors, lumières, mise en scène mettent en valeur de façon exceptionnelle le jeu de Sabine Azema et Pierre Arditi. |
Avec On connaît la chanson, autre pari, autre succès. Le scénario intègre des chansons dans leur version originale au milieu de la narration et des dialogues. Le résultat est absolument (d)étonnant. Force est de constater l’importance des chansons dans l’inconscient populaire. Grâce aux chansons, les instants qui renvoient au rêve et à l’imaginaire sont tracés avec subtilité et sobriété, ce qui n’empêche pas quelques effets comiques décalés. Pour mémoire : André Dussolier qui chante Vertige de l’amour d’Alain Bashung en garde républicain ! Un pur délice. Loin de la comédie musicale légère et superficielle, les personnages du film se livrent en profondeur. Les chansons rendent visibles en image les non-dits et les pensées inconscientes des protagonistes. Elles sont comme des parenthèses. Le mot qui précède la chanson rejoint bien souvent celui qui suit dans le dialogue. L’omniprésence des chansons permet également un certain recul, une mise à distance ironique. Le film commence avec un officier allemand qui refuse de brûler Paris et entonne « J’ai deux amours, mon pays et Paris ; par eux toujours, mon cœur est ravi ». La chanson de Joséphine Baker devient un baume sur le cœur de l’Histoire, comme les autres chansons du film le sont pour les personnages. |
De scénarii variés en réalisations originales, Jean-Pierre Bacri et Agnès Jaoui aiment jouer avec l’espace et les lieux. Ces lieux tiennent une place prépondérante dans chacun de leurs films. D’abord, parce qu’ils sont liés au dénouement de l’histoire. Dans On connaît la chanson, la soirée de crémaillère ressemble à une scène de dénouement d’un roman d’Agatha Christie. Tous les convives sont réunis pour assister aux déductions d’Hercule Poirot et connaître l’identité du coupable. Les masques tombent. Les apparences se dissipent. Ce qui avait été construit sur le mensonge (relation Lambert Wilson/Agnès Jaoui, appartement de Sabine Azema, métier de Bacri) finit par sombrer alors que ce qui semblait incertain s’améliore sur la base de la sincérité (relation Agnès Jaoui/André Dussolier, hypocondrie de Bacri, nonchalance d’Arditi). Ensuite, toutes les histoires de leurs films s’articulent autour de quelques lieux prédéfinis voire un seul. Bien sûr, Cuisine et dépendances et un Air de famille sont avant tout des pièces de théâtre, l’unicité de lieu s’impose de fait. Toutefois, l’adaptation cinématographique conserve ce trait. Avec les deux films suivants, On connaît la chanson et le Goût des autres, une diversité de lieux apparaît mais elle reste en marge. Les lieux sont peu nombreux et les espaces cloisonnés. De l’appartement de Sabine Azéma (On connaît la chanson) à la bonbonnière ou la voiture du chef d’entreprise (le Goût des autres), ces espaces restent définis, identifiables et personnalisés. Les personnages en semblent d’ailleurs prisonniers. Chacun reste figé dans son monde, son home, sa sécurité. C’est là que « les autres » interviennent. |
Depuis leur premier film, Jean-Pierre Bacri et Agnès Jaoui nous ont offert une magnifique galerie de personnages truculents. Chacun d’eux a été servi par des acteurs remarquables à tel point que l’identification acteur/personnage est très forte. Pourtant, depuis le début on retrouve peu ou prou la même équipe : Jean-Pierre Daroussin, Pierre Arditi, Sabine Azema, Sam Karman, et, dernièrement, Lambert Wilson, André Dussolier. Les films de Bacri/Jaoui s’enrichissent de façon évidente grâce au travail de ces acteurs. Si leurs quatre premiers films ont une réelle dimension comique, Le Goût des Autres semble plus complexe dans le choix du registre. Dans un premier temps, le film est une comédie acidulée, les personnages sont dessinés à gros traits, puis un virage nettement dramatique (sans l’être trop) s’amorce. Ce choix dramatique est heureux, il donne plus de force et de profondeur aux personnages comme au film. Les personnages se dévoilent comme des tableaux dans une spacieuse galerie. De loin, on aperçoit des formes et des couleurs dominantes. Mais, au fur et à mesure que l’on s’approche, on distingue le raffinement des traits, les subtilités de la palette et le talent de l’artiste. Même chose pour On connaît la chanson. Le ton est celui de la comédie mais les personnages n’ont pas une réelle dimension comique puisqu’ils luttent tous contre leurs démons et leurs angoisses (hypocondrie de Nicolas, dépression de Camille, nonchalance de Paul). |
Dans chacun de leurs films, Jean-Pierre Bacri et Agnès Jaoui naviguent à la frontière entre des personnages presque clichés (beauf, intellos, serveuse, bodygard), et, une étude psychologique plus subtile qui analyse de façon juste les rapports humains. Les personnages démontrent leurs complexités au fil du scénario, ils dévoilent leurs ambiguïtés et leurs contradictions, mais, aussi leurs malaises et leurs solitudes. Ce sont des individualités qui n’existent et ne s’améliorent qu’au contact d’autrui. L’univers des uns croisent le goût des autres de façon parallèle et sans se côtoyer, jusqu’au jour où, cigarette ou non, le destin s’en mêle et la rencontre se fait. C’est alors la collision. Chacun est confronté à ses propres remparts, aux murs de son propre espace. Dès lors, deux possibilités. Soit le palier de l’autre est franchi, c’est le risque que prennent le chef d’entreprise et l’actrice (le Goût des autres), le frère et la sœur (un Air de famille), soit chacun reste dans son espace clos comme Manie et Moreno (le Goût des autres) mais la solitude en plus. Aller vers l’autre se révèle alors courageux et salvateur. Dans le Goût des Autres, le récit de ces destins croisés ne nous laisse aucune réponse ni morale. Un peu comme la vie. De même, peu d’indices sont délivrés sur le futur des personnages. Dans On connaît la chanson, Alain Resnais cultive une certaine ambiguïté. L’histoire se construit sur des apparences, des tromperies (faux rhume de Lambert Wilson) avant d’être éclairée par la vérité. Le film laisse une impression de fin heureuse, pourtant aucun indice concret ne nous permet cette déduction. |
Depuis le Goût des autres, Agnès Jaoui et Jean-Pierre Bacri ont poursuivi leur carrière en solo (24 heures de la vie d'une femme, Une femme de ménage). Actuellement, le tandem prépare son sixième film dans la même configuration que Le Goût des autres : écriture à quatre mains, réalisation par Agnès Jaoui, et, Jean-Pierre Bacri devant la caméra. Comme une image devrait être présenté sur nos écrans au printemps 2004. Par ailleurs, le tandem a décidé, depuis peu, d'élargir son champ d'action pour se lancer dans la production en créant les Films A4. Courts et longs métrages, la société devrait également financer des projets de jeunes réalisateurs. |
Scénaristes reconnus, râleurs, donneurs de leçon, Jean-Pierre Bacri et Agnès Jaoui dérangent autant qu’ils suscitent l’admiration. C’est toujours un plaisir de les voir bousculer les conventions et les règles du consensuel en donnant un léger coup de pied dans la très grande et très proprette famille du cinéma français. Et puis, leurs coups de gueule contre la toute puissante culture américaine suffit à mon affection. Surtout lorsqu’un l’un de leurs films concurrence les superproductions au box office et se retrouve nominé aux Oscars… Ironie ou Paradoxe. Telle est la question.
Marion Dieuloufet - Novembre 2003 |
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