N° 11 - Mars 2003
 
Polo
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Crédit : Flavie Girbal

 

SATELLITE OF LOVE

Il y a 6 ans maintenant que l’ex-Satellite erre sur les chemins de la bohème. Troquant sa guitare saturée contre des chansons douces, pour un cabaret « sur le pouce » que l’on écoute dans la détente et la bonhomie environnante. Le lancinement poétique parfois farceur et le magnétisme discret de Polo berce notre sensibilité…


Thème astral
Si l’ex-protagoniste de la scène française indé a véritablement changé de répertoire et de style, c’est volontiers qu’il accepte de revenir sur sa période satellitaire et sur la rock attitude au sein d’un groupe cuivré et exubérant. De cette époque il dit qu’ « il fallait absolument que je monte sur scène avec une guitare électrique à donf… » Manifestement, les deux carrières se suivent sans se ressembler.
Depuis son premier album, Bienvenue dans l’Univers, l’ex-versaillais s’est inscrit en chansonnier et fait route seul. Cette révolution fait passer le Satellite d’une démocratie de groupe à un régime totalitaire. Sur ce sentier solitaire, il est désormais « le dictateur et le peuple à la fois ». Aussi, s’il n’a que de bons souvenirs de sa période en orbite, c’est en changeant de monde que Polo a voulu s’affirmer en solo. Bienvenue dans l’univers, alors que vous pensiez y être déjà… Invitation rhétorique comme flagrance que l’ancien agité garde la tête haute dans les étoiles.
A sa sortie, en 1996, l’album est doublement bien accueilli - par les professionnels comme par le public. Même si les puristes de l’alternatif ne s’y reconnaissent pas franchement, le public qui vient écouter Polo n’est pas une génération spontanée d’astronomes amateurs, on y retrouve aussi une partie de ceux qui gravitaient autour de son ancien groupe indé. Pour eux comme pour les autres certainement, la voie que prend la création musicale de Polo, alias Pierre Lamy, est aussi déroutante que les obscures raisons qui de Pierre ont donné Polo…

C’est pas du chiqué
A l’entendre, l’affinité de Polo avec la chanson ne date pas d’hier. Elle remonte à son enfance. On écoutait la radio à la maison, Dutronc chantait Paris s‘éveille et on entendait Brassens, et Brel. De même qu’à l’époque des Satellites, il écrivait déjà des poèmes et des chansons qu’il ne voulait pas exposer aux amplis survoltés. Ce sont ces chansons qui ont fini par donner son premier album. La contradiction qui fait passer Polo d’une formation en marge à la chanson, un style s’inscrivant dans toute une tradition, n’est dès lors qu’apparente et révèle une quête des émotions les plus authentiques.
Pourtant on a l’impression que Polo est finalement là où on ne l’attend pas. Et sous ses airs conquis de chansonnier ordinaire, auteur-compositeur-interprète comme de bien entendu, il paraît manier le paradoxal sans le prêcher, avec délicatesse, retenue et finesse. Ses albums s’imposent en douceur dans la subversion, comme si elle ne voulait pas qu’on lui prête attention. Mine de rien…
Car Polo ne s’est pas « rangé », il ne hurle plus comme il l’a fait dix ans avec désinvolture appuyant la postérité du Rice Cooker, mais il use à ravir de périphrases espiègles et simples et d’oxymores bouffons. A l’évidence, on y sent une fausse naïveté. Lorsqu’il interpelle les « idiots importants », dit que la mer est « un monde au bout des autoroutes » ou invite sa belle au voyage vers « ces jolies constructions / Qu’on voit sur les paquets de Camel. »
Les chansons de Bienvenue dans l’univers vagabondent sur des rythmes tziganes, des cuivres, des musiques douces et des comptines comme ses petites musulmanes. Que faire d’une comptine quand on a tant d’ironie : « deux petites musulmanes dans une école publique / C’est beaucoup trop ostentatoire et contraire à la république laïque ». Ironie qui dans la chanson éponyme moque la condition humaine vaine en comparaison à l’harmonie et l’éternité du monde supra-lunaire « Ici sur la terre, on a inventé un truc épatant / On l’appelle le temps / Ici sur la Terre / On trace des frontières / Et si on pouvait, même, on les allumerait pour les faire clignoter » Même ironie en coin qui devient tragique lorsqu’il s’agit de L’histoire d’une mouche, propulsée contre son gré dans une banlieue parisienne inamicale. Le décalage est aussi de mise dans La fée clochette, chanson à la mélodie sautillante et entraînante racontant les déboires d’un couche tard.

Titi amoureux de Paname
Le premier opus dans les bacs semblait faire de Polo un artiste qui s’était enfin trouvé, la première période punk sonnait comme une erreur et la chanson comme une évidence. Il était le chanteur des plaisirs simples, à la voix douce, aux images oniriques et aux mots qui s’accommodent comme dans les rêves, répétés à l’infini ( « les mailles / Serrées, délicates et pâles » ). Mais c’est ne pas saisir ce qui se dérobe…
« J’ai toujours eu horreur des chapelles » dit-il. Il a sa P.R.P., sa Petite Religion Particulière sur cette planète « où tout le monde croit en commun » il chante la crise, l’angoisse de la nuit, la détérioration, alors comment penser qu’il aurait pu se satisfaire du décor établi de la chanson… Il n’aime d’ailleurs pas qu’elle, il aime la variété, Brigitte Fontaine, Claude François, le strass, le disco et le crayon noir sous les yeux…
En 2000, Polo sort A Paris. Plasticien de formation, Polo confie à Pierre & Gilles sa pochette. ( quand Bienvenue… avait été illustré par le dessinateur Killoffer ) Le couple le transfigure en poulbot au visage de cire.
Déjà sur le premier album, le chanteur adopté par Ménilmontant avait repris une chanson sur un texte de Prévert interprétée par Yves Montant, En sortant de l’école. Cette fois-ci, avec le classique de la chanson française A Paris, c’est sous la plume de Francis Lemarque que Polo prend plaisir à chanter du Montant.
Sa version d’A Paris est largement remarquée, elle arrive même jusqu’aux oreilles de son auteur qui ne manque pas d’aller féliciter directement Polo et lui propose de travailler avec lui. Polo est touché, et inversement Lemarque honoré de se voir repris avec une chanson dont il ne semble pas mesurer l’importance et la renommée dans le répertoire français. Cette rencontre donnera une collaboration informelle pour une poignée de titres bientôt orphelins. Francis Lemarque décédera quelque temps après.
A bicyclette, A Paris, En sortant de l’école… « sont des chansons qui n’ont pas de couplet et pas de refrain, ce sont des sortes de mélodies sinueuses très jolies qui se chantent doucement, qui rebondissent sur les accords, qui s’immiscent entre les accords, je ne sais pas c’est un truc assez particulier. Ces trois chansons m’ont beaucoup influencé » reconnaît Polo. D’auteurs et de compositeurs différents, la personnalité de Montant est la seule charnière entre ces trois chansons.
Aussi, c’est en toute légitimité que l’on ose prêter à Polo le chuintement du monsieur, au reste il ne s’en défend pas mais gardez-vous bien d’y voir une quelconque coquetterie : « Au contraire, j’essaie de ne pas le faire, mais bon, chassez le naturel, il revient au galop » car c’est l’authenticité qui à coup sûr gouverne Polo.

Se jeter dans la scène
A Paris est un album très produit. C’est l’époque où Polo apprivoise les samplers, les boîtes à rythmes et les fait jouer sur ses mots. Malgré lui, parce qu’il a suivi ses envies musicales du moment et sa soif de changement, Polo déconcerte son public. « Cela aurait été plus intelligent de refaire un deuxième Bienvenue dans l’Univers au niveau commercial… On m’a reproché d’avoir été arriviste ou commercial, alors qu’en fait il s’est passé exactement le contraire. Je me suis complètement enterré commercialement parlant. C’était sincère. » Faute de toucher un public électro, il s’égare pour les amateurs de la chanson française. « Je me suis retrouvé vraiment un petit peu comme les immigrés qui ne se sentent pas vraiment français et pas vraiment non plus de leur pays. » Déracinement et déroute, qui font prendre à Polo les chemins de traverse.
Après la tournée successive à la sortie de l’album, Polo pour des raisons de goût mais aussi par contrainte abandonne les concerts avec formation et sillonne les salles de concert seul avec un violoncelliste, Olivier Daviaud dit « l’Oiseaulive » qui compose aussi pour lui. « C’est quelque chose que j’adore. Partir loin avec une guitare sous le bras et savoir que tu vas faire un concert » confie Polo.
« Patin-couffin » Polo s’est forgé un circuit alternatif de concerts et de contacts. De plus, son écriture, sa composition et sa méthode de travail s’en voient transformées. Le jeune satellite n’avait pas le même recul sur son travail… : « A l’époque c’était beaucoup plus instinctif, j’avais une idée et 10 minutes après c’était fini. La chanson était faite. Trois accords, et c’était terminé. » Deux ans sans sortir d’album l’ont amené à faire ce qu’il ne faisait jamais, c’est-à-dire baptiser ses chansons en scène. Il en compte désormais une vingtaine et apprécie les mettre à l’épreuve. Aujourd’hui Polo écrit à tout va et dans le cabaret réduit entièrement acoustique qu’il met en scène, avec ses bougies, sa table, ses fleurs, entre deux chansonnettes il s’essaie à la lecture d’alexandrins de son cru.

Age dÂ’or rustique
On y écoute Joël, poème nouveau né qui renouvelle un thème cher à l’ami Polo : L’enfance. Polo chante un monde de coquillages, de fées et de ritournelles .« Souvent je regarde les gens et j’essaie d’imaginer les enfants qu’ils ont pu être, qu’ils étaient etc… C’est un truc que je fais très souvent, et même, je ne le « fais » pas, ça me vient tout de suite… » C’est ce qu’il fait en regardant Joël, marginal croisé dans les affres sans paix d’une rame de métro, Sisyphe moderne qui éternellement quête et requête. « Connût-il un jardin où courait l'antilope / Était-il enfant Roi entouré de parfums / Ou bien enfant des coups et des brûlures de clopes / Qui s'endort à l'école dans le froid du matin ».
Pour le bambin bordelais qu’il était, trouver l’enfant c’est reconquérir une parcelle de paradis perdu et cette attention est omniprésente dans son œuvre : « C’est aussi le fait d’avoir moi-même un enfant qui fait que ça me passionne […] Je pense que l’enfance a un sens profond et qu’on doit vraiment être à l’écoute de ça. » Parmi les chansons que l’on peut écouter actuellement sur scène, Petit français livre, non sans humour, les impressions de quand le jeune Pierre Lamy en vacances à la campagne chez ses grands parents avait disons dix ans. Le décor rétro et champêtre colle bien à ce chanteur à tendances technophobes qui fredonne les voyages bohêmes, les jonquilles et les mariages d’Adam et Ève modernes au cœur de l’Ardèche. Dame nature, ses océans, l’univers et ses constellations… « J’adore la Nature. Finalement depuis le Moyen Age, on n’a pas écrit sur tellement autre chose que l’amour, la nature. »
Et c’est chez ce poète-là qu’il envisage la véritable subversion : « Le fait de choisir de vivre avec la poésie - comme unique bataille. Ca veut dire que […] tu suivras ta voie et tu seras fidèle à toi-même, parce que la vie est courte, et que je ne sais pas s’il y a quelque chose avant, après, qu’est-ce qu’on fout là, etc. Ce sont des questions importantes, et je suis content de passer ma vie à me les poser et à écrire. Je trouve ça assez subversif. [… ] Des fois, une vraie chanson d’amour, c’est-à-dire avec ses contradictions et ses ambiguïtés, c’est beaucoup plus subversif que de parler de je ne sais quel conflit qu’on ne connaît pas vraiment et dont on entend parler que par les médias. »
Polo en Sganarelle moderne au bon sens surréaliste chante les raisonnements qui conduisent sa caravane : « La lune rebondit sur la route, la route est au bord de la mer / La mer est un monde au bout des autoroutes et la terre est ronde / La terre est semblable à la lune, elle est comme un ballon qui plane / Et nous, on est comme dans un bateau à voile, on est comme… / Dans un aéroplane » (1)

Le mal du groupe
Adepte des concerts-plateaux, Polo entretient une relation rapprochée avec la nouvelle scène française et tout particulièrement avec les Ogres de Barbarck. Polo les considère comme « le premier groupe réellement alternatif, indépendant totalement de France. » et l’admiration est réciproque car les ogres et les ogresses depuis tout petits se sont nourris de la scène indé et des Satellites. Ils ont d’ailleurs adopté Polo comme « tonton » au même titre que Néry, l’ex-leader des VRP.
Avec ce dernier, le chanteur guitarrero a monté l’aventure délirante - dans la tradition « préverienne » - du Cabaret du Grand Poulet qui fin mai dernier réunissait sur la petite scène du Sentier des Halles Catherine Ringer, Bénabar, Higelin, la Crevette d’Acier, Arthur H, les Ogres de Barback et d’autres… Polo et Néry, en première partie, cuisinent sur scène et chantent à tour de rôle ce qui s’achève en gueuleton général et en bœuf avec les invités. Ces associations, trop rares en vérité dans le paysage de la chanson française, lui permettent de se produire et le font connaître petit à petit un peu plus du jeune public. Il débarque la guitare en bandoulière, le vibrato léger, le charisme dissimulé, les mots simples. Son génie ingénu et son surréalisme farceur se mettent dans la poche un public médusé.

Un troisième album est imminent. Au regard de ses dernières prestations, sans perdre de vue l’enfant qu’il était, Polo y sera plus grivois que de coutume, invoquant des Stances à la baise éternelle réhabilitant dans une cage dorée, la Célimène du grand siècle, précieuse et ménagère, dans une cosmologie en communion avec les éléments naturels et une ambiance résolument acoustique.

F.G., novembre 2002

(1) « La vie finit par la mort, la mort nous fait penser au ciel, le ciel est au-dessus de la terre et la terre n’est point la mer » Sganarelle, Dom Juan, IV, 2

 


 

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