BEST OF - Oct 2004
 
FÊTE DE LA MUSIQUE : OUI MAIS BON

FÊTE DE LA MUSIQUE : OUI MAIS BON



«La vie, c’est toujours amour et misère / La vie, c’est toujours les mêmes chansons.»
Paul Fort – Comme hier


En l’espace d’une petite génération, la Fête de la Musique s’est imposée en France (avant de faire plus d’une centaine d’émules à l’étranger), a confirmé sa vocation de grand rassemblement populaire placé sous le signe de la culture comme principe actif de la société. Culture dite mineure puisque nous parlons ici de chanson.

Partant d’une étude sur les pratiques culturelles des français confiée à Maurice Fleuret - Directeur de la Musique et de la Danse en 1981 – rapportant que 5 millions de personnes dont un jeune sur deux jouent d’un instrument de musique, Jack Lang « se prend à rêver de faire descendre les gens dans la rue ». Un rêve qui devient réalité le 21 juin 1982. Pour la première édition de la Fête de la Musique, tous les musiciens sont invités à s’exprimer dans la rue entre 20 h 30 et 21 heures. C’est un succès sans appel et inattendu qui voit se mobiliser bien au-delà de la demi-heure prévue des milliers de professionnels et amateurs de tous les genres musicaux.

Fort de ce succès, l’évènement revêtira les années suivantes des allures sociales fort encourageantes. En effet, la Fête entre dans les prisons – Téléphone jouera même à Fleury-Mérogis en 1985 – elle s’invite au chevet des malades dans les hôpitaux, rapproche les établissement scolaires et les écoles de musique, favorise les échanges ville / banlieue, etc.

Le 21 juin 2004 se déroulera donc la 22ème édition de cette institution récente. Inutile de dire que l’on ne critiquera pas une manifestation « culturelle » qui a fait ses preuves et dont l’ambition première et de pousser le quidam hors de chez lui et de l’inviter à festoyer avec son voisin. On ne portera donc pas un regard noir mais on peut cependant faire quelques observations, se poser un certain nombre de questions.

Au chapitre des observations, en premier lieu, on peut regretter le dévoiement dont est victime la fête. Créée avant tout pour laisser les amateurs s’exprimer librement, elle est devenue une vaste manifestation récupérée par les médias, télé en tête proposant des méga-concerts aux affiches bourrées à craquer de « stars » toutes aussi inintéressantes les unes que les autres. On sert la même soupe insipide que le reste de l’année. Des Garou-gorille, des Nolwenn, des Laam, etc. Censée être ouverte à la musique dans son ensemble, du Classique à la chanson populaire, la vitrine parlementaire fait chasse gardée au nom du sacro-saint profit. Comble du comble, tout ça se passe à la téloche. On veut bien créer du lien avec la population, mais un lien hertzien ou numérique… A condition qu’il rapporte gros surtout que ce jour-là la Sacem oublie ses droits d’auteur… Que penser des chaînes de radio publiques qui sacrifient de même la pluralité musicale sur l’autel de l’audimat ?

La Fête de la Musique s’offre à nous avant tout comme un symbole. Je n’ai rien contre les symboles, peut-être aident-ils à une prise de conscience sur une cause, un phénomène. On peut y voir aussi de la part de nos édiles l’aveu d’une tare, d’un échec. Un peu comme en établissant la Journée de la Femme, on avoue que l’égalité homme / femme n’est pas pour tout suite… Avec une once de provocation, on peut également voir dans ces symboles une forme d’hypocrisie. Un quelque chose de révoltant qui autorise au rassemblement populaire le 21 juin mais qui - en sous texte – proclame que le 22 c’est fini. Tout le monde reste chez soi, retourne devant sa télé pour ceux qui n’y sont pas restés la veille… Les mesures symboliques de la sorte n’ouvrent-elles pas sur un horizon grisâtre où l’on perçoit un peuple en état de liberté contrôlée ? Que penser du chanteur de rues qui le 22 juin se fera refouler par les forces de l’ordre parce que c’est interdit de « foutre le bordel en place publique » ?

Il est une chose essentielle que l’on doit reconnaître à la Fête de la Musique. Au hasard des rues, le 21 juin, il est donné à chacun de constater que la culture vivante existe formidablement. Ce n’est pas rien quand on voit comment celle-ci est superbement ignorée par les médias. Aussi, cette culture vivante envers laquelle chacun s’accorde à reconnaître son intérêt, ses vertus d’intégration, ses qualités, plutôt que de lui attribuer une vitrine démago pour quelques heures, ne pourrait-on pas lui donner les moyens de pouvoir s’exprimer toute l’année ? Quand on assomme les rares lieux de culture populaire à coups de réglementations assassines, ne feront-on mieux pas de favoriser leur développement ? Quand on met en place une politique de quotas pour la diffusion des œuvres françaises sur les radios, ne pourrait-on pas l’élargir en imposant que toutes les formes musicales soient représentées ou mieux représentées ? A l’heure où les artistes sont parfois obligés de scier la branche sur laquelle ils se trouvent pour préserver leur statut d’intermittents, j’ai comme l’impression que ce n’est pas pour tout de suite.

David Desreumaux – 07 juin 2004

 

 

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