Numéro 4 - Août 2002
 
Agitation Verbale
Tribune Libre sur L'art-scène: mode d'emploi.
(David Desreumaux / 08 juin 2002)
Compte rendu de l'affaire Mass Hysteria
(Ruda Salska / 24 juillet 2002)
Où sont les jeunes ?
(David Langlois-Mallet et Gaëlle Bohé pour Politis n° 705 / 20 juin 2002)
Les partis extrêmes dans le même sac !
(Paco Tizon / 17 juin 2002)
Louange à la Vème république
(Paco Tizon / 07 mai 2002)
Quatre textes pour une actualité
(Vincent / 07 mai 2002)
Pour une gauche de gauche.
(Pierre Bourdieu / 24 avril 2002 (08/04/98))
Présidentielle 2002 : Le sens de la bataille !
(David Langlois-Mallet / 23 avril 2002)
Soleil noir.
(David Desreumaux / 22 avril 2002)
Qui sème le vent sécuritaire récolte la honte lepéniste!
(Réseau contre la fabrique de la haine / 21 avril 2002)
Grande vaisselle et arrières-goûts
(Nicolas Bacchus / 5 avril 2002)
Pa(c)s de vagues
(Nicolas Bacchus / 5 avril 2002)
La peur
(Nicolas Bacchus / 23 mars 2002)
Où sont les jeunes ?
- 20 juin 2002

OU SONT LES JEUNES ?

Le 21 avril au soir, la France est sous le choc : Jean-Marie Le Pen affrontera Jacques Chirac au second tour de l'élection présidentielle. Aussitôt, dans la rue, des manifestations spontanées s'organisent, où les jeunes sont particulièrement actifs. Ils se regroupent, au fil des jours, en collectifs : Mouvement spontané, Champ libre, Le XXe en colère ou Construisons la démocratie. Eux qu'on croyait dépolitisés proposent de nouvelles façons d'envisager la politique, hors du carcan des partis. Non, ils n'ont pas disparu avec les législatives. Ils sont ailleurs. Aux partis de gauche de savoir les convaincre.



Dans les partis de gauche, après le choc du premier tour de l'élection présidentielle, on semble se dire qu'à quelque chose malheur est bon. Ils ont tous enregistré une vague d'adhésion. Ainsi compte-t-on 2 500 nouveaux Verts dans un parti qui en revendiquait 10 000. Un record ? « Pour nous ce n'est pas mal », commente-t-on modestement au siège du parti écolo. La LCR, quant à elle, estime que le parti trotskiste doublerait si tous ceux qui ont pris contact adhéraient. Elle envisage même de créer une carte d'adhérent. En comparaison, les 1 600 adhésions au PCF et les 6 000 néo-PS, qui ne sont pas négligeables, sont moins spectaculaires : ces mouvements revendiquaient déjà 150 000 adhérents chacun. Les motivations des nouveaux venus ? Le rejet du Front national, le désir de « faire quelque chose », mais aussi, au PCF, « le soutien financier au Parti » ou, au PS, la mauvaise conscience. Mais au soir des législatives, tout le monde est dégrisé. Le courant d'adhésions ne fait pas les succès électoraux.

Pourtant, une partie de la jeunesse a senti le besoin de manifester différemment son engagement en politique. « On a tous le sentiment que la politique nous échappe, parce qu'on la laisse échapper. Mais je n'ai pas envie d'adhérer à un parti, explique par exemple Gabrielle, 24 ans. Ils ont tous repris le système d'organisation capitaliste, les leaders sont toujours les mêmes, n'écoutent pas leur base, les problèmes sont faussés par la pyramide de décision. » Mouvement spontané, Champ libre, Le XXe en colère, Construisons la démocratie : ces petits collectifs ont vu le jour autour des sociabilités de café, des réseaux amicaux ou des rencontres de manifs. Leurs buts ? 'uvrer pour la création d'une démocratie responsable, qui écoute et respecte ses citoyens, ramener les gens à l'engagement, recréer du lien, redonner la parole au peuple. Et aussi, tout simplement, se retrouver ensemble, acteurs plutôt que spectateurs. Un rapprochement humain nécessaire dans une société assez déboussolée pour inviter Jean-Marie Le Pen à concourir à la représentation suprême, et assez cynique pour se contenter d'un Président discrédité.

Quatre collectifs spontanés, habités par une même soif de pratiquer la démocratie. Si chacun a son mode de fonctionnement et ses particularités propres, leurs démarches se recoupent parfois, se complètent souvent. Le Mouvement spontané joue la carte de l'agit-prop, et secoue médiatiquement la politique avec des propositions concrètes. Comme la création d'un système d'expression citoyenne en réseau, dans lequel chaque commune aurait sa Maison du peuple, un espace nouveau entre la mairie et la MJC, « pour que les citoyens puissent reprendre goût ensemble au débat politique ».

Les copains de Champ libre s'inscrivent dans une démarche plus culturelle. Ce n'est pas un hasard s'ils se sont rencontrés dans les squats d'artistes : ces « artivistes » veulent que les citoyens se réapproprient l'espace public, par des interventions artistiques, culturelles et sociales. « Il s'agit de pousser à la formation d'un tissu d'initiatives dense, de créer des lieux de vie humains et animés, où les politiques sectaires n'aient pas leur place. » Au XXe en colère, pas de manifeste ou de revendications communes, c'est autour de manifestations et d'actions de quartier qu'on fédère les énergies. Sans leaders ni représentants, chacun fait l'expérience de la confrontation des idées, des personnalités, des interrogations. Enfin, les enseignants de Construisons la démocratie s'investissent davantage dans la pédagogie républicaine, en allant tracter sur les marchés une bonne parole politique, qui n'a rien d'une remise en cause de la social-démocratie.

Des initiatives qui ont en commun de considérer que la politique se partage mieux aujourd'hui dans ses marges, dans la société plutôt que dans le champ politique proprement dit. Pour Erwan Lecoeur, sociologue spécialiste du Front national, « la question est de savoir ce qu'ils vont devenir. On peut prévoir que, d'ici environ six mois, les instigateurs des mouvements spontanés vont sentir leur épuisement et chercher de nouvelles perspectives dans les partis politiques. Ils croiseront alors le reflux des encartés d'avril, déçus par des structures qui n'avaient rien prévu pour leur accueil. Un mouvement croisé de militants contrariés qui, s'ils se rencontrent, pourraient former une génération politique comparable à celle apparue après 1968 ».

À la différence de la politique de représentation, qui demande surtout la croyance en l'efficacité de la délégation, la politique joyeuse des collectifs spontanés exige d'abord la participation. L'expression partagée plutôt que la politique par procuration ! Proche des mouvements sociaux sans s'éloigner des urnes, cette expérience citoyenne des jeunes collectifs préfère l'aventure culturelle au rapport de forces politique. Reste à savoir si ces hardiesses d'apprentis agitateurs seront suffisamment contagieuses ou créatives pour produire du sens collectif au-delà des terrasses de Ménilmontant. S'ils sauront propager leur désir de politique ou si leurs communautés se refermeront. Pour le moment, tous insistent sur ce partage autant que sur le besoin d'être ensemble. L'envie d'une politique comme « je de société » ?

 

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