Numéro 4 - Août 2002
 
Sarclo
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Crédit: F. Vernhet pour Chorus

 

L’AMOUR EST UN COMMERCE MAIS LA DÉCHARGE EST MUNICIPALE

1 CD EPM 1984842 (distribué par Universal)


01 Novembre 2001

0n aime chez Sarclo un visage tout barbouillé de sentiments forts: la joie devant le malheur des méchants, le désir des filles, la tendresse pour les enfants, l'indignation face aux péchés du sort, la gourmandise devant les plaisirs égoïstes à partager... On est obligé d'admettre qu'il suffit de lui ? ou d'Eicher, ou de Bühler ?pour aimer la Suisse. Chanteur à guitare au sourire féroce et au verbe énergique, il a élargi ici sa méthode. Jean?Christophe Maillard lui a fait un tapis de programmations et de petits bruits pour une dizaine de chansons, son collègue et compatriote Stéphane Blok l'a assisté pour trois chansons. Pour quatre autres, il a fait comme d'habitude, selon les recettes les plus artisanales du disque. Evidemment, on commence par être un peu désorienté par cette soudaine rénovation sonore, mais il faut bien admettre que les rythmiques synthétiques correspondent bien aux humeurs anguleuses de Sarclo (« Moi je veux bien faire chanteur tendre / Si tendre ça veut dire bander » dans Epaule de cochonne). Alors, une fois de plus, on se délecte de sa hargne antibourgeoise, de ses portraits vitriolés, de ses colères câlines, de ses élans de gros bon gars attendri, en attendant qu'il reparte en tournée.
 
Bertrand Dicale - Le Monde de la Musique
 

SARCLO, L'AMOUREUX DES COMPLAINTES

Ce chanteur suisse, croisement original de Georges Brassens et de Pierre Desproges, s'installe au Palais des Glaces.


07 Avril 1995

Sur disque, des arrangements un peu conventionnels ont parfois tiré vers la mièvrerie des chansons qui ne le méritaient pas. Mardi 28 mars, dans le cadre intime du Petit Palais des glaces, pour le premier concert d'une série qui s'arrêtera le 15 avril, Sarclo a démontré l'humour et le charme incisif de compositions qui bousculent gentiment l'image trop sage du "chanteur francophone de qualité".
Citoyen suisse, il hésita longuement entre l'architecture et la musique. En 1981, fraîchement diplômé de l'École Polytechnique Fédérale de Lausanne, il enregistre son premier disque, "Les Plus Grands Succès de Sarcloret", publié par les Productions Côtes du Rhône, créées pour l'occasion. Son amour de Brassens et de Dylan, des complaintes et des protest songs prend finalement le dessus. Six albums plus tard, c'est un garçon à la maturité avenante - genre de croisement entre Souchon et le sympathique "instit" Gérard Klein - qui affûte des mots mieux que jamais.
"L'amour de l'amour"
Sur scène, Sarclo et sa six cordes se contentent d'un complice. Guitariste d'exception, Denis Margadant a déjà officié derrière quelques grands noms de la variété française (Eddy Mitchell, Maxime Le Forestier). L'élégance boisée, la clarté de son jeu, son allant mélodique, s'accordent bien aux mots simples et frondeurs du chanteur helvète.
Exigeant, précis, l'auteur préfère les noms et les verbes aux adjectifs. Ses flèches n'en visent que plus juste. Les mots souvent viennent avant la musique.
Les chansons de Sarclo s'accompagnent de dialogues pince-sans-rire avec son public, de poèmes iconoclastes et d'aphorismes de son cru ("Le plaisir est une chose qui apporte bien des satisfactions"). On repère des thèmes permanents, "l'amour de l'amour" surtout, ou plutôt, l'amour des femmes, de l'érotisme grivois à la tendresse pure. Les hommes, lui compris, sont plus sévèrement décrits. L'humeur aigre-douce de sa fausse candeur passe facilement du bleu au gris.
La misanthropie rigolarde de Pierre Desproges n'est pas loin, mais Sarclo se défie de trop de méchanceté. L'enfance et ses souvenirs sont ses garde-fous, et les rêveries de cour de récréation lui inspirent quelques belles trouvailles poétiques ("T'es belle comme le Petit Larousse à la page des avions"). De là aussi s'échappent les moments les plus émouvants.
Chanson simple et pudique, Mon papa fit taire les rires pour touches juste. 'Je ne pensais pas que j'aimais mon papa / Au point d'écrire une chanson tendre / Pour lui dire que ça peut attendre / Qu'il peut partir une autre fois / Je ne pensais pas que j'aimais mon papa / Au point d'aimer les ambulances / Les infirmières et les silences / De nos visites faites à mi-voix"
 
Stéphane Davet - Le Monde
 

PORTRAIT / SARCLORET

Le sourire qui mord (ou quinze ans de chansons lumineuses, d'humour rebelle et de tendresse nue)


Janvier 1995

Le sourire qui mord (ou quinze ans de chansons lumineuses, d'humour rebelle et de tendresse nue)
Avec Thiéfaine, Sarclo est un des rares artistes francophones à être, de leur vivant, passés pour morts. Sauf que lui l'a fait exprès. Un copain journaliste a téléphoné dans les rédactions et tous deux se sont fort réjouis des réactions - d'abord affligées, puis carrément indignées dès que les farceurs ont révélé la supercherie. Faut-il être fou pour s'offrir ce genre de plaisir !... Surtout dans un pays aussi sage et propret que la Suisse. Pourtant, reconnaît l'intéressé, "J'ai plaisir à être Suisse, quand je prends un journal dans une caisse en pleine rue : je suis libre de payer ou pas. Cela a un côté ridicule, mais admirable. La Suisse est aussi le lieu où les francophones sont protestants ou calvinistes, ce qui donne la langue de Ramuz, de Gilles ou de Rocard. Mon seul suissisme est peut-être celui-là.
Ce n'est pas rien, à en juger par l'extrême exigence de son écriture. "Je n'écris pas pour la génération Chevignon, mais, comme l'a dit un journaliste québécois, pour des adultes consentants. J'écris des standards, des chansons faites pour durer. Plutôt que de la prétention, je crois que c'est du bonheur".
Issu d'une famille aristocrate, nanti d'un papa juriste, Sarclo a commencé par faire l'architecte dans les années 70, tout en cultivant un penchant certain pour la complainte et le protest song : Brassens, que sa mère lui a appris à aimer, et Dylan. avec eux, il a pas mal d'affinités : le mot qui amène la musique, le mordant, l'individualisme. Sarclo, lauréat des Journées Georges Brassens de Sète en 90, est le digne descendant, frondeur et trublion, de celui qui savait bien que "le pluriel ne vaut rien à l'homme". Cela ne l'empâche pas, d'ailleurs, de s'intéresser aux autres : l'une de ses chansons est dédiée à Desproges, il a monté une association pour la chanson en Suisse, a tourné avec Michel Bühler dans un spectacle consacré à Gilles.
Curieux de tout, épris de la vie, Sarclo a judicieusement intitulé son spectacle L'Amour de l'amour (et la chair à saucisse...) ; faut-il y voir les deux faces de la vie, l'une assez bleue, l'autre franchement caca d'oie ? Après tout, le nom de Sarcloret possède lui aussi deux faces : le mot "sarcler", un côté jardinier, secret et bucolique ; et le mot "sarcasme", les flèches qui fusent, impitoyables.
Plein de gros mots et de mots doux, l'émotion subtile et l'anarchisme assez rigolars. Ses spectacles, du reste, sont assez étonnants : la moitié de la salle peut rire et l'autre fondre en larmes. "J'aime quand le rire s'étrangle. Le rire, dit-on, est la politesse du désespoir : certains sont plus polis que d'autres". Qu'il évoque capotes ou crottes de nez, l'humour iconoclaste de Sarclo, loin de toute complaisance vulgaire et repue, est plutôt le symptôme d'une inquiétude, le garde-fou s'une fragilité qui refuse de s'étaler.
Comme Souchon, ce rêveur lucide a le don plutôt rare de faire jaillir de l'enfance des images composées de quotidien et d'émerveillement : "T'es belle comme le Petit Larousse à la page des avions" !
Dans cette poésie drolatique barbotent pêle-mêle une paire de bottes en caoutchouc, le vélo du champion local Albert Courageod, "une couleur sauvage, un son écru", et des lambeaux de tendresse pure arrachés à la pudeur : Je ne pensais pas que j'aimais mon papa / Au point d'aimer les ambulances / Les infirmières et les silences / De nos visites faites à mi-voix" ("Mon papa").
S'il est fier de ses mots, Sarclo se reconnaît peu musicien ; mais il a commis quelques jolies ritournelles et danses nerveuses, et il sait s'entourer. Benoît Corboz, spécialiste ès synthés, lui a apporté longtemps ses arrangements insolites. Aujourd'hui, sur scène, le guitariste Denis Margadant, qui réalisera les arrangements de son prochain album, impose en douceur sa luminosité multicolore, directe et élégante. "J'avais le choix : engager un guitariste ou un sonorisateur. J'ai pris un guitariste : au moins, pendant qu'il joue, il ne tripote pas les boutons".
Depuis quinze ans qu'il tourne et avec sept albums, la Suisse aime bien son Sarclo, mais en France, malgré plusieurs tournées et séries parisiennes, on ne connaît pas assez l'animal. Architecte, Sarclo a toujours abordé la chanson comme une nécessité intérieure, non comme un gagne-pain ; pratique pour suivre librement son rythme, mais nuisible aux résultats dits "quantitatifs". Plus profondément, sans doute a-t-il voulu se préserver.
Voici quelques années, dans les petits lieux, Sarclo chantait en charentaises, histoire de bien faire comprendre que là on entrait chez lui, dans sa bulle intime : à prendre ou à laisser.
Sa désinvolture à la Dutronc, sa dérision à rebrousse-poil ont longtemps dérouté, mais ces dernières années, Sarclo s'est risqué en solo. Après avoir pris, comme tout le monde, une flopée de musiciens, il a un beau jour découvert Richard Desjardins : ce gaillard tout seul, ça vous a de l'allure - de la vérité. Sarclo s'est donc sérieusement mis à la guitare. Bon, il ne se prend pas pour J.J. Cale, il connaît ses limites, mais il a gagné en souplesse. Sa voix a pris de l'impact (et de la justesse !), il parle moins et, surtout, différemment, an une complicité émue et amusée avec son public. "Sur scène, je suis maintenant, quelqu'un d'heureux et d'adulte". Il a aussi dénoué l'écheveau d'une vie personnelle "un peu embrouillée" ; il vit désormais en France, à quelques kilomètres de la frontière suisse, à Vulbens (où il a installé son propre label, les Productions Côtes du Rhône !), il a mis l'architecture de côté et s'est doté d'un vértiable entourage professionnel. Enfin, comme le dit une de ses nouvelles chansons, il a "la quarantaine rugissante, mais pas très méchanté"... Même si "la vie n'est pas toujours facile pour un gynécologue amateur" !
 
Pascale Bigot - Chorus n° 10 - hiver 1995
 

 


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