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Quatre livres, 2 DVD : 6 bonnes raisons de se régaler (06/2004)
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Les âmes grises de Philippe Claudel |
Les âmes grises est un formidable polar. Le récit commence le jour de la découverte du corps de la petite Belle de Jour, fille du cafetier du village. L’histoire de ce meurtre est reliée à des évènements par des flash-back qui nous plongent au cœur de la vie des gens. Le récit est un va et vient sans cesse entre plusieurs temporalités. Les personnages sont ciselés à merveille. Le juge et le procureur sont certainement les deux bijoux de ce roman. Leur vie, leurs zones d’ombre, leurs attitudes sont décrites avec une précision d’orfèvre. Dès leur apparition dans l’histoire, ils prennent une réalité troublante et concentrent les tensions. Ce sont des ennemis respectables. Ils se détestent mais par leur fonction, restent polis. La respectabilité de l’un résidera au final dans le silence de l’autre. Les scènes de rencontre entre eux, au restaurant notamment, sont de véritables plans cinématographiques. Mais, tous les personnages et les lieux semblent passés, comme toujours habillés de noir et blanc, de flou. Le titre du roman les réduit à jamais : les âmes grises. « Ils se disaient des propos de rien mais avec le ton de ceux qui savent, l’un pour connaître les âmes (le curé), l’autre pour en avoir fait le tour (le procureur) ». Les habitants du village s’opposent dans leur monotonie et leur absence de couleur au rouge sang de la guerre. Cette guerre est l’Arlésienne du roman, une réalité quotidienne qu’on ne veut pas voir et qu’on ne voit pas. Elle est le décor caché derrière la colline du village. Cette guerre lointaine est pourtant omniprésente. De son cortège de blessées et de prisonniers aux soldats (trop ?) rapidement arrêtés pour le meurtre de la fillette, la guerre s’insinue peu à peu au cœur du village et de ses habitants. Aussi lointaine que l’ont voulu les gens du village, la guerre influe sur la vie de chacun d’eux. L’écriture, la description et la mise en situation des personnages et/ou de l’intrigue sont certainement les qualités premières du roman. Mais au-delà , l’auteur nous fait voyager au cœur des hommes dans leur médiocrité première ainsi que dans leurs plus grandes souffrances. Des hommes qui parfois ont bien du mal à vivre malgré certaines béquilles : « on a les chapelets qu’on peut ». Comme les gens du village, nous regardons les autres dans leur apparence première. Elle se pose devant nos yeux comme une paire de lunettes. On pense voir clairement, mais si on prend la peine de les enlever, on n’y voit un peu plus flou mais la dimension aux choses et aux autres est plus réelle. Tout au long du roman, l’apparence cache des douleurs, des abîmes de sanglots et parfois aussi des crimes. Mais les crimes, comme l’apparence, ne sont pas toujours ceux que l’on croit. Le crime le plus insupportable est celui qu’on ne se pardonne pas soi-même. Chaque personnage est hanté par cette culpabilité. C’est ce qui nous relie à cette formidable intrigue, c’est qui retient le lecteur en haleine, c’est aussi ce qui l’émeut. « Si j’avais de belles casseroles en cuivre, je les accrocherais tout comme, et ça produirait le même effet, le sentiment que le monde n’est pas si laid, qu’il y a parfois de petites dorures et qu’au fond, la vie, ce n’est rien d’autre que la recherche de ces miettes d’or. » |
Le potentiel érotique de ma femme de David Foenkinos |
C’est sans conteste un roman fantaisiste. L’histoire est amusante, on suit avec plaisir le chemin d’Hector, de sa vie de collectionneur à sa vie d’homme marié. Point d’ancrage de tout le roman, la maladie d’Hector : la collectionnite aiguë. Hector collectionne en effet aussi bien les étiquettes sur le melon, les badges de campagne électorale que les bruits à 5h du matin. Tout est prétexte à constituer une nouvelle collection et assouvir son plaisir. Hector paraît comme un être décalé, parfois ridicule mais finalement humain. Sa maladie cache de petits tracas bien familiers à tous. Le roman possède une forme d’originalité indéniable qui doit beaucoup au style de son auteur. David Foenkinos manie les parenthèses comme Zorro manie son cheval et son sabre. Il n’hésite pas à transcrire le questionnement intérieur du lecteur de façon amusante parfois en s’apostrophant lui-même. On n’est donc pas étonné de l’utilisation de quelques « on » et quelques « nous » qui impliquent le lecteur et l’auteur dans un jeu d’humour. De ce fait, le lecteur est en lien direct avec l’action et devient le spectateur amusé des mini-sketchs qui parsèment la vie quotidienne du héros. L’auteur se fend ça et là de quelques jolies tournures et de traits d’humour intelligents. Son style clair, simple et créatif fait de la lecture un plaisir. Il n’en reste pas moins que l’histoire manque de contenu et de consistance. Mais, à n’en pas douter, l’envie de vous prélasser fera du « potentiel érotique de ma femme » le meilleur compagnon de vos après-midi d’été. |
Mammifères de Pierre Mérot |
Le style est volontairement insolent, amer et cynique. Mais il est aussi drôle. L’oncle est un quarantenaire instable qui glisse vers les bas fonds des bouteilles alcoolisées comme dans ceux de la vie et des rues de Paris. D’histoire d’amour en filles de passage, cet homme choque tant il est cinglant et cru. Son regard n’épargne ni sa propre personne ni ses contemporains. Le héros s’enfonce dans une dépression alcoolisée et perverse qui le pousse un peu plus vers le point de rupture sans jamais l’atteindre. « Aimer est exceptionnel. Ne pas aimer est la règle. Accepter cette règle devrait donner un début de bonheur ». L’oncle sait que le bonheur n’est rien d’autre qu’un concept vaguement bourgeois qui s’apparente plus à une richesse matérielle qu’à une authentique joie intérieure. Il passe dans le livre, comme dans sa vie, sans grand succès, sans grande envie. « L’oncle n’a aucun honneur, ses résolutions du matin s’effondrent au crépuscule comme du sable. » On peut reprocher à l’auteur de vouloir parfois trop appuyer sur le caractère cru de certaines choses mais il a l’honnêteté de décrire les zones d’ombre de chaque être humain. Leur détresse intérieure est un cri dont l’écho se heurte, dans un tourbillon sans fin, aux parois de son hôte. Le roman est un regard lucide sur les relations humaines et l’amour. Les êtres humains participent tous de ce « jeu », et - cynisme de l’auteur oblige - l’homme reste un animal, avec ce que cela suppose comme loi du plus fort. Loin des clichés qui font de l’amour un décor rose bonbon de poupée Barbie, il en décrit les rouages, la complexité et la perversité. La dépendance à l’alcool ou à une femme est la pire des souffrances puisqu’elle procure « une chose et son contraire, c’est à dire le plus grand plaisir et la plus grande souffrance ». L’oncle semble être l’ombre de lui-même, il ne semble pas y avoir d’élément catalyseur à son état, mais plutôt une accumulation, une forme de dépression moderne. L’auteur nous livre en ce lieu ses plus jolies formules : « s’il est possible de mourir – de mourir physiquement – d’un manque d’amour, alors l’oncle est en train de mourir ». Ou encore « le diagnostic montrera que sa maladie est venue à maturité : il sera mort d’un excès de manque d’amour. » Le roman est une lumière acre, un éclairage de ce que chacun tente d’oublier ou ne pas voir le matin devant le miroir. |
Mad about the boy dÂ’Emmanuel Adely |
Ce texte très court peut se résumer en une expression “un grand cri d’amour”. Ce livre est une longue et unique magnifique phrase sans ponctuation. Les sentiments de joie et de souffrance se côtoient et se mêlent entre eux à s’y confondre comme s’y confond le sexe du narrateur, tantôt féminin, tantôt masculin. Ce mélange du genre féminin/masculin ne fait que renforcer l’universalité du thème de l’amour. C’est aussi une manière d’inclure le lecteur dans le tourbillon de sentiments contradictoires. Y a t’il une histoire ? Non, pas forcément, c’est plutôt l’histoire de l’amour, celui qu’il ou elle porte à Jean, un jeune homme plus jeune qu’il ou elle. Et comme dans toutes les histoires d’amour, résonne un écho lourd de sens : l’attente. « Je l’attends à chaque instant je l’attends il n’y a pas un instant qui n’aille vers lui. » L’espoir accroché à la sonnerie du téléphone qui ne sonne pas. Cet espoir immense dans lequel le narrateur y met sa personne toute entière et sa vie. Une mise à nu terrible. Rien d’autre ne semble compter. Rien ne semble plus important que cet appel, que Jean. On en vient même à douter de l’existence d’une telle rencontre, d’un tel amour, de Jean lui-même. Ce texte est une immense gifle à la fois dans la violence du sentiment que dans le style de l’auteur. A lire absolument. « Traversant la vie sans faire de bruit je suis née le soir où je l’ai rencontré c’est lui qui m’a mise au monde. » |
A la prochaine de Kent |
Quel plaisir, quel bonheur de retrouver Kent ! Quelle joie de le voir face à son public même si, pour nous, il reste encadré par la petite lucarne de la télé ! Ce DVD très bien ficelé est un magnifique prolongement au plaisir qu’on a ressenti en voyant Kent en concert. C'est un rendez-vous avec un ami. A chaque apparition, Kent est une bouffée d’air, un grand bol d’oxygène pur. Tout est empreint d’humanité et de sympathie. Stop aux vitamines artificielles et aux aspro ! Le DVD de Kent est le médicament qu’il faut à votre âme pour lutter contre la morosité ambiante. C’est une promesse. Comme le titre « A la prochaine. » Des chansons du dernier album portées par des mélodies somptueuses aux anciens « tubes », le voyage est des plus agréables pour les yeux et les oreilles. Le formidable accordéon d’Arnaud Méthivier lâche ses notes fortes tantôt comme une berceuse (Je ne suis qu’une chanson) tantôt comme un écho des mélodies de l’enfer (Les Eléphants). Magnifique. Bluffant à chaque fois. Sans compter le scintillement des touches de l’accordéon comme autant d’étoiles dans la salle. Avec ce DVD, vous pourrez naviguer en vrai commandant de vaisseau, en choisissant votre plan de navigation parmi les 25 chansons offertes. Notons la jolie interprétation à la guitare sèche de Juste quelqu’un de bien et la venu d’Enrico Macias et de la Grande Sophie comme invités du DVD. N'hésitez plus : embarquez dans l’aventure humaine ! Petit plus du DVD : vous pouvez passer et repasser la séquence du légendaire déhanchement qui fait la renommée de Kent en matière de danse !
A lire aussi sur l’Art-scène : dossier Kent dans la rubrique Artiste |
La trilogie amoureuse de et par Philippe Caubère |
Que dire de plus que l’Art-scène n’ait pas dit sur Caubère ? Rien. Ah si ! La sortie de La trilogie amoureuse en DVD était très attendue des spectateurs fidèles du Roman d’un acteur. Elle est là … Profitez-en... Vous ne le regretterez pas. Pour rappel… Philippe Caubère est seul en scène. Aucun décor ne l'accompagne. La performance est des plus géniales. Avec la trilogie amoureuse, le spectateur suit les débuts de Ferdinand au Théâtre du Soleil, ses illusions d’acteur et ses désillusions d’homme face à l’amour. On retrouve avec plaisir la panoplie de personnages : Clémence, Max, Bruno, Ariane, Violaine et la série de Jean… Grâce au Roman d’un acteur, depuis 20 ans, le spectateur plonge de plein pied dans les péripéties picaresques de Ferdinand/Caubère. Savoir que les formidables spectacles du Roman d’un acteur sortent peu à peu en K7 vidéo et DVD rassure quant à la trace que laisse Caubère dans le monde du spectacle vivant. "Mon Dieu, maman, mesdames, messieurs, c'est affreux, parce que je vais risquer ma vie, jouer ma vie et personne ne le sait."
A lire aussi sur l'Art-scène : dossier Caubère (Reflet Alternatif, janvier 2003)
Marion Dieuloufet - 5 juin 2004 |
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