N° 11 - Mars 2003
 
Reflet alternatif
Branagh in Love (03/2003)
Nicolas Bacchus vitupère au Point (03/2003)
LUZ : Claudiquant sur le dance floor (02/2003)
Pouvoir de Lire et Droit de Dire (02/2003)
La Punkitude (01/2003)
Philippe Caubère : Présentation (01/2003)
Philippe Caubère et la politique (01/2003)
Philippe Caubère: 68 selon Ferdinand (01/2003)
Philippe Caubère: repères chronologiques (01/2003)
Juliette GRÉCO (12/2002)
Labels et la Bête. (12/2002)
Woody à tout prix (12/2002)
Fermin Muguruza (12/2002)
Autour d'Orsay et des impressionnistes. (11/2002)
Le Festi' Val de Marne. (11/2002)
Le Rock Identitaire Français (11/2002)
Le Glaz'art. (11/2002)
Jacques Prévert ou la bonne parole. (10/2002)
Au Limonaire. (09/2002)
Les Frères Brothers. (09/2002)
La rentrée théâtrale 2002. (09/2002)
Festisis 2002. (09/2002)
ATTENTION ! Salles en voie de disparition. (08/2002)
Une journée avec la Ruda Salska (08/2002)
La chaleur d'Avignon. (08/2002)
Histoires de vies brisées : les doubles peines de Lyon. (07/2002)
Renaud: Le mauvais sujet repenti. (06/2002)
Virginie Despentes ou l'art de toujours surprendre ! (06/2002)
La Fête de la Musique. (06/2002)
Demandez le programme ! (04/2002)
Pouvoir de Lire et Droit de Dire (02/2003)

Une fois sorti des bancs d’écoles, il n’est pas aisé de se replonger, de plein gré et avec joie, dans ce qui ce qui nous est apparu comme une corvée les 15 dernières années. Pauvres êtres humains prédestinés à la lecture. L’apprentissage commence tôt.
Ce sont d’abord des parents qui nous voient, dès notre premier « areuh », déchiffrer toute La Pléiade. Ensuite, ce sont ces mercredis de nos années primaires passés à étudier la Bibliothèque Rose au lieu de regarder le club Dorothée. Enfin, le lycée où se croisent ces tristes forçats enchaînés à leurs fiches de lectures. L’Education Nationale tente, en quelques années, de survoler l’essentiel, le primordial, la quintessence de la Littérature française des 6 derniers siècles. Elle a bien du mérite, l’Education Nationale, d’essayer d’intéresser les enfants, puis les ados, à la Littérature avant que le monde de l’entreprise et du travail leur en retire le temps et l’envie. Par la suite, si on a la chance de faire des études supérieures, il est rare de recroiser Molière, Corneille, Aragon ou Montaigne sur les chemins des écoles de commerce ou d’ingénieurs. D’autres grands noms se côtoient – Liebnitz, Galbraith, Keynes - mais, la littérature de ces écoles reste ciblée, comme leur fonction. Peu de chance, donc, de lire l’Argent de Zola en école de commerce, par exemple.

 

Face aux contraintes économiques actuelles, il est courant d’entendre que lire (enfin, lire des trucs dits d’intellos) n’est pas ce qui donnera du travail à nos enfants. Ça ne les prépare pas à ce monde là. C’est vrai. Mais reste à savoir si on fait des enfants pour qu’ils soient « adaptables » au monde du travail, ou, si on fait des enfants pour qu’ils deviennent des êtres humains accomplis au milieu de leurs semblables. La réalité économique a, à ce point, pris le pas sur l’humain qu’on oublie ce pour quoi il est fait. La Littérature persiste dans sa résolution d’aider les êtres humains, de les accompagner sur d’autres chemins et de leur montrer d’autres vérités. Elle est, un peu, un soldat d’une armée invisible qui depuis des siècles, quel que soit le continent, pousse l’Homme vers l’avant, le guide sur le chemin de son ouverture aux autres, de sa réflexion. « Un livre quand ça marche, ça nous modifie. Peut-être d’une façon microscopique mais ça modifie quelque chose. Et cette modification en réalité, c’est une ouverture. Ca permet de saisir autre chose du monde » (Philippe Val). Il est bon de rappeler que, parce qu’ils ont ce pouvoir, les livres sont si dangereux aux dictateurs du monde.
 

Tenir un livre dans ses mains, c'est tenir une promesse. C'est le début d'une intimité. Elle peut devenir passion, déchirure, plaisir, dégoût. Ce qui est sûr c'est qu'elle ne laisse pas indifférent. En paraphrasant ce qu’Henri Tachan dit du piano dans la chanson du même nom :
Un livre…
« Ça tient les mains au chaud
et ça tient chaud à l’âme (…)
»
Un livre
« Mais oui c’est transportable
J’en ai un dans mon ventre, j’en ai un dans mon cartable (…)
»
Un livre
« C’est là comme un ami
ça donne son silence, ça vous veille la nuit
»

Ce mois-ci, L’art-scène souhaite vous faire partager la lecture de six œuvres contemporaines, et, espère que le chemin vous mènera à la découverte de leurs auteurs, et, pourquoi pas, de vous-mêmes.


 

1/ "Ceci est l’air commun où baigne le monde". Walt Whitman

Dolce agonia. Nancy Huston. 2001

 

A première vue, c'est un livre épais. 497 pages. Un pavé.
On craint la foulure si nos mains s'en approchent. Cependant, le format particulier des Editions Actes Sud nous rassure sur ce point, et, Nancy Huston aura tôt fait de piquer notre intérêt. Nancy Huston est une virtuose de l'intime. Dolce Agonia n'y déroge pas. Elle convie le lecteur à pénétrer au coeur – et dans le coeur - de ses personnages. Il entre peu à peu dans leur jardin secret pour partager leurs réflexions et leurs émotions.
Dès la première page, Dieu – assis au bord du monde, pour l'occasion – tente d'expliquer son oeuvre, son action sur les hommes; en un mot, sa toute puissance. Pour cela, il propose au lecteur de participer, en invité silencieux, à un repas de fête, un soir de Thanksgiving, aux Etats-Unis. Un groupe d'amis quinquagénaires s'est, en effet, réuni chez Sean Farrel, poète, professeur à l'université, et, homme un brin désabusé par la vie. Au fil de la soirée, la neige étend son épais manteau obligeant les convives à passer la nuit ensemble. Le lecteur s'installe progressivement dans le huis clos.

Les conversations sont assez courtes, les non-dits nombreux. De fréquents flash-backs introspectifs racontent, à la première personne, certains évènements passés sous silence au cours de la soirée. Un mot ou un objet devient le prétexte pour passer d'un personnage à l'autre, d'une intériorité à l'autre. Ne signifiant pas la même chose pour chacun d'eux, ce mot n'entraînera pas le même récit, ni la même introspection. Le lecteur bascule alors d'un monde intérieur à l'autre, comme si chacun des personnages avait laissé une porte ouverte à cet effet. Il les accompagne sur le chemin du souvenir, dans leurs pensées les plus profondes et dans leurs émotions les plus fortes et les plus secrètes. Le lecteur foule un pays vierge et inexploré de toute autre; celui que chaque être humain est seul à connaître.

 

A chaque fin de chapitre, Dieu choisit un des personnages et décrit, en deux courtes pages, les années qui suivent la soirée jusqu'à sa mort. La description est précise, exhaustive et distanciée. Le lecteur assiste, impuissant, à ce déroulement rapide et sans humanité de la vie et de la mort de chacun d'eux. C'est la douche froide. L'effet est d'autant plus redoutable que la sentence est irrévocable, la fin inéluctable. Progressivement, le malaise s'insinue. Qui sera le prochain? Quelle mort, Dieu, lui aura t'il choisi? Quand ? Le paradoxe est saisissant. Plus on avance dans le roman, plus on précipite la mort d’un des convives. Tourner une page, c'est participer à l’écrémage, c'est se rendre complice de meurtre. Nancy Huston met si bien en valeur l'humanité de ses personnages et la réalité des faits qu'au-delà du paradoxe, le lecteur se sent irrémédiablement ramener à sa propre intériorité, sa propre histoire. Il doit affronter ses émotions et ses peurs. Dieu l'observe peut-être. Et si son nom figurait sur la prochaine page?

Au lendemain de la soirée, le soleil chauffe peu à peu le paysage de neige. Les convives dorment encore. Seul le bébé est éveillé. Autant de symboles du renouveau. La jeunesse, le matin, la neige. Un nouveau début? Après cette soirée, plutôt le début de la fin pour chacun des convives. Le lecteur imagine déjà leur départ, chacun retournant à sa vie, ignorant tout de ce qui l'attend. Son cœur est alourdi par le secret. Il sait.
Dieu nous a fait le cadeau, à nous lecteur, de partager ses connaissances. Il nous a élevé à sa puissance, pour aussitôt nous l'ôter et nous ramener à notre condition de mortel. Nous ne sommes pas libres. Seul, Dieu l'est. Il nous avait prévenu dès la première page. Le constat paraît amer, mais, en fait, Nancy Huston énonce une évidence. L'être humain n'est pas tout puissant. Il n'a pas la maîtrise de sa vie. Toutefois, sa condition humaine lui confère le plus grand des pouvoirs : celui de profiter de l'instant. Non pas parce qu'il pourrait être le dernier, mais parce qu'il nous enrichit et qu'il est notre humanité. Ecoutez Nancy Huston vous murmurer : « Hypocrite, lecteur, mon semblable, mon frère ».


 

2/ Réalité / Fiction : confusion des genres ?

1984 George Orwell. 1950

 

Quand on ne sait pas qui est George Orwell, ni quand il a écrit ces romans, on peut trouver sont travail "intéressant", "inventif", "anticipatif", un brin "bizarre". Mais quand on sait que c'est à la fin des années 40 qu'il imagine l'année 84 et qu'il pense l'évolution de notre société, il devient révolutionnaire, prophétique. 1984 a un tel impact et une telle résonance dans notre société que l'expression "Big Brother is watching you" est connue de tous aujourd'hui, et, signifie encore "l'observation secrète de la vie privée". Dans 1984, George Orwell impose très rapidement au lecteur une ambiance et une atmosphère lourde au point qu'il se sent facilement oppressé jusqu'à refuser l'immersion totale. Pas un endroit ne semble à l'abri du regard de Big Brother ni à l'abri de la milice, de la Police de la Pensée. "Le crime de penser n'entraîne pas la mort. Le crime de penser est la mort." Voilà comment Winston Smith, le héros, décrit le monde dans lequel il vit dès le début du livre.
Winston a un lien de parenté fort avec Montag, le héros de Farenheit 451 de Ray Bradbury. En effet, ces deux héros vivent sous un système totalitaire qui régit leurs moindres faits et gestes et s'insinue jusque dans leurs systèmes de pensées. Dans 1984, sont présentes toutes les figures d'un régime totalitaire : distinction sociale par l'uniforme, pouvoir de la terreur, torture, dictateur que personne ne connaît, délation, surveillance, trahison... Winston est observé en permanence - et où qu'il aille - par l'oeil de Big Brother. Montag, lui, subit l'omniprésence des écrans de diffusion. Tous deux finissent par transgresser l'ordre établi. Les livres sont bannis dans leurs deux sociétés.

Il y a des années - Winston lui-même ne se souvient pas quelle année précisément - Big Brother a sauvé le monde. Ce fut l'année 0, l'avènement de Big Brother. Aujourd'hui, Big Brother protège la population de la faim et de ses ennemis, et, la Police de la Pensée les protège d’éventuels écarts de conduite. En suivant les pensées de Winston et en évoluant avec lui, le lecteur comprend vite la perversité du système – outre le totalitarisme. Elle passe avant tout par une modification permanente de l'histoire. La population perd tout repère temporel, elle fait confiance à sa seule source de données. Par exemple, un jour, c'est la guerre contre tel pays, le lendemain contre un autre mais en alliance avec le premier. Sans autre forme d'explication. Et l'information est diffusée comme une réalité pure, un axiome indubitable. Tout le monde accepte. Il n'existe aucune preuve du contraire. Le travail de Winston consiste justement à remettre à jour les informations, sans lui même connaître la réalité. En fin de compte, Big Brother maîtrise le présent parce qu'il modifie et recrée sans cesse le passé.

 

Il est intéressant, voire terrifiant, de constater les résonances de 1984dans notre temps et notre société. Orwell nous fait comprendre que la maîtrise de l'information est la principale conquête dans la prise de pouvoir. Cela explique peut-être comment, et surtout pourquoi, une société de traitement des eaux est devenue Vivendi, leader mondial de la communication, maîtrisant à la fois les informations et leur diffusion. Par ailleurs, Winston est-il vraiment si éloigné, dans les faits, de Nolween, Steevy, Loana et autre popstar? Son télécran est-il si différent des caméras du loft ou de nos propres télévisions? Un point, tout de même, les éloigne : la volonté. Nos héros de la télé-réalité sont, à leur charge et contrairement à Winston, conscients de participer à ce simulacre de vie. Ils sont heureux d'être regardés, épiés, surveillés. Ils ont fait ce choix. Peut-être pensent-ils même maîtriser, ou avoir maîtrisé, leur image, puisque c'est la réalité qui a été filmée. Mais est-ce bien la réalité qui est diffusée? Tout ne serait pas scénarisé, programmé, coupé et monté? Y aurait-il de la place pour le hasard? Personnellement, je reste convaincue que le hasard est un risque financier que des producteurs et des diffuseurs ne se permettent pas. De plus, il me semble que leurs programmes devraient susciter la réflexion, poser des questions au lieu de marteler une réalité aussi fausse que leurs intentions.
En effet, ce qui m'effraie aujourd'hui, ce n'est pas l'abrutissement du téléspectateur devant son poste, mais plutôt la pensée que ceux qui s'approprient l'information et les moyens de la diffuser préparent le terrain pour pire encore. Par graduation et palier successif, nous devenons des Winston acceptant l'information donnée comme postulat et vérité pure. George Orwell serait, sans doute, triste de constater qu'au lieu d'écrire une fiction, il eut une prémonition.

 

Autre oeuvre de l'auteur : La Ferme des Animaux. 1945
La ferme des animaux pourraient se raconter comme un conte à des enfants. Par certains côtés, le livre ressemble à une fable de La Fontaine parce que trois ingrédients essentiels sont présents : les animaux, la morale de l'histoire et l'application de la situation à notre vie ou société.
C'est l'histoire des animaux de la ferme du Manoir qui travaillent dur toute la journée dans les champs. Même s'il les nourrit, le maître reste dur et sévère. Un jour, les animaux décident de se révolter et chassent le propriétaire en jurant ne plus côtoyer un seul humain. Ils proclament des lois sous forme de commandements et les inscrivent sur le mur de la ferme. Les cochons sont plus intelligents, ils gèrent donc l'exploitation en collaboration avec les autres animaux. Ils ne travaillent pas et s'installent dans les bâtiments de l'ancien propriétaire. Lors des réunions, les décisions sont prises à l'unanimité des voix que neuf molosses canins se chargent de faire respecter. Le travail est beaucoup plus rude, la nourriture plus rare qu'avec l'ancien maître mais les animaux sont quand même heureux parce qu'ils sont libres et qu'ils ont choisi cette vie. De jour en jour, de façon incompréhensible – les animaux ne savent pas bien lire - les commandements disparaissent pour n'en rester plus qu'un : « Tous les animaux sont égaux mais certains sont plus égaux que d'autres. »
Le jour vient où le chef des animaux, Napoléon, pactise et trinque avec le propriétaire humain d'une autre ferme. Les animaux observent la scène de l'extérieur, et, stupéfaits, constatent que finalement, il n'y a guère de différence entre le cochon et l'humain. George Orwell nous donne là une belle leçon. Parfois, sous couvert de liberté et de justice, on participe à l'avènement du pire.
Un peu comme ce jour de mai 2002, deuxième tour de l'élection présidentielle. Aujourd'hui, en regardant tour à tour Sarkosy puis Le Pen, ne sommes-nous pas - comme ces animaux – stupéfaits de la ressemblance?

 

Matin Brun. Frank Pavloff. 2002

Le livre fait 12 pages. Il coûte un euro. Le prix de la prévention. N'ayons pas peur des mots : le prix de la liberté. Incontournable. Un condensé d'essentiel. Il faut lire ces 12 pages pour comprendre comment le monde, la société, la France peut basculer du jour au lendemain dans la dictature. Percutant, ce livre sait frapper là où il faut pour dire « attention », pour susciter une veille attentive et citoyenne de la société. Espérons que l’impact de ce livre saura prévenir et empêcher les évènements du type 21 avril 2002.


 



3/ Constuire ou combattre le futur

L'avenir n'est pas écrit. Fabrice Papillon. 2001

 

Lorsque j'ai vu le nom de Jacquard associé à celui de Kahn, sur l'étalage de la librairie, je me suis arrêtée pour lire le quatrième de couverture. Moi qui les pensait d'accord sur tout, on m'annonce des divergences. Qui plus est sur des sujets importants de notre société. Et puis, le titre est suffisamment intriguant pour être prometteur. Fabrice Papillon est un journaliste passionné par la génétique et l'éthique des sciences. Il a souhaité, dans ce livre, la rencontre de ces deux scientifiques pour un débat unique. Au cours de l'entretien, Axel Kahn et Albert Jacquard vont s'expliquer, rendre compte, et s'opposer (sur un point essentiellement), toujours dans un respect mutuel.
Certains connaissent, peut-être, Axel Kahn et Albert Jacquard pour les avoir aperçu une ou deux fois à la télévision. C'est vrai, il arrive qu'on leur demande leur avis dans une interview d'une minute trente au JT. Pas souvent, pas trop longtemps. Il ne faudrait pas qu'on se rende compte de leur importance... Et pourtant, leurs propos mériteraient bien d'autres vitrines et bien plus de temps pour expliquer comment la science, la biologie et la génétique sont devenues incontournables dans nos sociétés modernes : comment elles pourraient soulager, éviter et prévenir certains de ses maux, comment il est nécessaire de réfléchir, dès aujourd'hui, sur leurs pratiques et leurs limites futures.

 

Passé le premier chapitre un peu ardu, la lecture est facile. Axel Kahn et Albert Jacquard font partie de ces gens que l'on imagine bien plus intelligents parce qu'ils arriveraient à déchiffrer des équations multiples et complexes. Bien sûr. Mais, surtout, ils font partie de ces personnes qui ont pris l'engagement de rendre la science accessible et compréhensible de et par tous. Egalement de mettre leurs connaissances au profit des autres en vue d'une amélioration de notre société. En un mot, mettre la science au service des hommes.
La lecture est non seulement facile mais également renversante de réalisme et de modernité. L’avenir n’est pas écrit. Pourtant, l'être humain ne paraît pas conscient de construire jour après jour la société de demain. Il est du devoir de chaque citoyen, en collaboration avec les scientifiques et les politiques, de poser les jalons éthiques du futur. Susciter des réflexions pour appréhender la façon dont l'être humain d'aujourd'hui et de demain affronteront les nouvelles perspectives de la science. Plus qu'un livre sur la science, L'avenir n'est pas écrit est la base à toute réflexion humaniste et citoyenne. Il est éminemment politique dans le sens où il nous donne à réfléchir à la fois sur l'être humain mais aussi sur la société dans laquelle nous évolu(er)ons.

Il montre également comment les grands débats actuels (violence, racisme, éducation, eugénisme, OGM, clonage, grossesse assistée) trouvent des réponses – ou des ébauches de réponses - dans la science.

L'intelligence, par exemple, est une donnée semblant régir notre droit à comprendre et à évoluer dans la société alors même qu'il n'existe pas d'élite intellectuelle. Chaque être possède des capacités et des intelligences différentes mais elles ne peuvent pas se mesurer simplement sur une grille de QCM. "Dès que nous faisons face à un groupe d'objets, nous ressentons le besoin naturel de les classer. Mais le classement ne peut être qu'arbitraire, et la hiérarchie que nous en espérons insensée. Toute chose peut-être classée en fonction de mille critères. Pourquoi choisir une caractéristique plus qu'une autre? Hiérarchiser l'intelligence ou les races est parfaitement absurde. " Albert Jacquard

Autre exemple, les OGM. Les pays occidentaux, croulant sous les excédents alimentaires, peuvent raisonnablement refuser leur commercialisation et s'inquiéter des conséquences sanitaires. Doit-il en être autrement avec certains pays africains souffrant à la fois de sécheresse, de famine et de guerre? Dans quelles conditions éthiques les OGM pourraient-ils devenir une aide alimentaire, un secours temporaire à ces populations?

 

Enfin, le clonage humain. Notre esprit a dû mal à intégrer l'idée qu’on y parvienne un jour parce que le sujet reste du domaine de la science-fiction. Pourtant, on y est. Si Albert Jacquard est favorable au clonage thérapeutique, Axel Kahn y est opposé quelle que soit sa forme. Pour lui, « La liberté de chercher (...) s'arrête là où commence l'intégrité de la personne ». Au-delà de cette opposition émergent les questions de fond. La génétique doit-elle s'intégrer dans des programmes de luttes contre les maladies mortelles ou héréditaires? Face au drame humain, quels arguments avancer ou réfuter? "Tels des démiurges, nous extrayons, implantons, inséminons et... clonons. Mais notre ingéniosité a t'elle transformée ce miracle (la procréation) en simple prouesse technique? Notre aptitude à reproduire artificiellement la vie fait-elle de nous des créateurs? Et qu'en est-il de l'âme? " Cette citation – je l'avoue tirée d'une série télé de science fiction (mais la meilleure) - nous pose de vraies questions éthiques face au clonage. Lors de l'annonce, par les raéliens, de la naissance d’un enfant cloné, qu'est-ce qui nous a, réellement, fait le plus peur? Est-ce le fait que ce soit une secte dangereuse qui réussisse l'exploit scientifique, ou, est-ce la perspective que l'être humain soit parvenu à créer, ou plutôt, à répliquer son semblable?

Aujourd'hui, nous ne possédons pas toutes les réponses sur ces grands sujets de société. Toutefois, avec Axel Kahn, Albert Jacquard et bien d’autres, participons à la réflexion.

"Pour moi, être scientifique consiste à s'efforcer de gagner en lucidité. " Albert Jacquard


 

4/ Apprivoiser le temps

La première gorgée de bière et autres plaisirs minuscules. Philippe Delerm. 1997

 

Si ces derniers temps, vous avez entendu parler de Delerm, demandez-vous du quel il est question. Un père et son fils sévissent, actuellement, dans deux disciplines différentes. Mais avec un même talent pour l'écriture. Philippe Delerm est sorti véritablement de l’anonymat littéraire lorsqu’il a remporté le prix Grand Gousier, en 1997, avec La première gorgée de bière et autres plaisirs minuscules. Découvrir cet auteur est une chance. Parce que lire Philippe Delerm, c'est faire une pause. Se retirer de la spirale infernale "métro, boulot, dodo". C’est marcher au pas quand ses contemporains courent dans un sens ou dans l'autre, pressés par on ne sait quel destin.
 

La première gorgée de bière et autres plaisirs minuscules est un recueil de récits. L'avantage est que l'on peut le prendre et le reposer à son gré pour siroter, l’une après l'autre, les courtes histoires. Dans ce recueil comme dans Le Portique (1999), aucun coup d'éclats, aucun hurlement, ni aucune lumière aveuglante. Philippe Delerm nous apprend à apprécier le temps et la vie. Plutôt, les instants particuliers de cette vie. Il nous offre le temps nécessaire pour se souvenir de ce qui s'accroche encore à notre coeur.

« On pourrait presque manger dehors » résonne en moi comme une évidence. Ainsi, chacun trouve l'ingrédient essentiel à sa cuisine interne et personnelle, sa madeleine de Proust. Du canif dans la poche du grand-père, de la différence entre faire du vélo ou de la bicyclette, du paquet de gâteaux du dimanche matin qui - comme dans une chanson de son fils - n'est pas un gâteau mais plusieurs petits gâteaux... Tout nous ramène à notre univers intérieur, notre chez nous, notre enfance.

Dans "La première gorgée de bière et autres plaisirs minuscules", finalement, le plus significatif d'une vie reste "les autres plaisirs minuscules". Ceux qui se taisent au fond de soi. Minuscules dans notre mémoire. Comme la braise, ils n’offrent pas une grande lumière, ni un grand éclat mais ils perdurent. Grâce à Philippe Delerm, prenons - enfin - la mesure que « Le bonheur est souvent banal » (Kent).

Marion Dieuloufet

 

 


 

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