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 Pornographie et prostitution
Auteur: Bruno Remaury 
Date:   17/12/2002 00:35

Avant-propos de concert.
Voici ce qu'ecrivait Bruno Remaury, anthropologue, dans le Monde du 19 Novembre :
"Condamnations de clients de prostituees, proposition de reglementation de la pornographie a la television, demandes d'interdiction de livres, le debat est vif sur la place sociale de la sexualite, donnant a premiere vue l'impression de l'instauration d'un nouvel ordre moral.
Cette realite, qui n'est pas sans fondements, est pourtant plus complexe qu'il n'y parait. La sexualite, en meme temps qu'un ensemble de pratiques plus ou moins regies par un ensemble de normes, est aussi -et surtout- une representation culturelle. Et si les usages erotiques sont des enjeux sociaux majeurs (ce que les actuels debats montrent bien), la place qui leur est consacree dans la culture est aussi -et cela est rarement questionne- un fait bien plus revelateur qu'il n'y parait.
Prenons pour exemple deux de ces formes majeures de la sexualite que sont le pornographique et la prostitution.
Depuis sa naissance sous sa forme actuelle (a peu pres en meme temps que la photographie et le cinema), la pornographie est devenue peu a peu, particulierement depuis les annees 1970, une veritable institution culturelle.
Pourquoi parler d'institution ? Simplement parce que, d'expression sous le manteau qu'elle etait au debut du XXe siecle, elle est devenue, en quelques trente ans, un phenomene qui, meme s'il est confine dans certains creneaux (en termes de lieux et d'horaires), ne s'en est pas moins institue : il est devenu un fait dont la societe reconnait l'existence alors qu'il n'y a pas si longtemps elle le niait (meme si c'etait hypocritement comme le font aujourd'hui certains pays).
La pornographie est devenue, en quelque trente ans, le pornographique, un fait culturel. Plus ou moins decrie, tolere ou encense, il occupe en tant que tel les colonnes des journaux ou les tables rondes d'universite, quand ce n'est pas, meme si c'est sous une forme metaphorique, les galeries d'art ou les visuels publicitaires de marques de pret-a-porter.
La culture contemporaine a assume sinon la pornographie elle-meme, du moins le constat de sa realite. Et qu'on cherche a en reglementer l'audience ne change rien a l'affaire, au contraire : cela ne fait que trahir davantage l'importance que revet, a nos yeux, son existence.
De l'autre cote, la prostitution subit exactement le phenomene inverse : d'institution culturelle qu'elle etait depuis le XIXe siecle et jusque dans les annees 1950 (de Baudelaire a Toulouse-Lautrec, de Max Ophuls a Fellini), elle est devenue, particulierement depuis la fermeture des maisons closes, un fait que l'on constate, mais dont on ne parle plus guere.
Toute trace de valorisation culturelle, toute forme instituee de representation en a disparu, ou presque. Le bordel, cette forme socialisee de la sexualite, a non seulement physiquement disparu, mais ne trouve presque plus d'expression dans l'imaginaire culturel contemporain, seulement remplace par le tourisme de drague ou le tourisme sexuel (...).
On a ainsi affaire -pornographie et prostitution- à deux objets en miroir, fait reprouve et fait institutionnalise.
Aujourd'hui, c'est la prostitution qui se passe sous le manteau. Le fait d'en penaliser les clients est bien le signe que la culture contemporaine se passerait bien d'un imaginaire qui l'a pourtant nourrie si longtemps pour ne plus y voir qu'un vulgaire mode de consommation qui degrade autant celui qui en fait commerce (les reseaux) que celui qui consomme. Autrefois, le client c'etait vous, c'etait moi, c'etait tout le monde. Aujourd'hui, le client, c'est l'autre.
Mais que tirer de ce constat ? Au-dela du fait de se rejouir ou de s'inquieter de l'un ou de l'autre, de l'institutionnalisation du pornographique ou du progressif refoulement de la prostitution, ce que trahit ce simple fait (et quelques autres), c'est la remise en question du rapport de la societe a la sexualite vecue et la valorisation de sa relation a l'image.
L'espace institutionnel de la sexualite est de plus en plus resume a celui de ses representations, la ou l'espace du fait vecu se voit peu a peu prive de toute forme de visibilite. L'espace culturellement institue (donc autorisable, sinon autorise), de la sexualite n'est plus dans l'acte lui-meme et son recit, comme au temps de Casanova, mais se trouve de plus en plus entierement dedie a l'image, de la pornographie a l'erotisme soft des photos de mode.
Tout se passe comme si le corps reel de la sexualite, le corps agissant et racontant, etait en passe d'etre remplace dans notre culture par un corps image, un corps qui n'est plus qu'a regarder et dont l'expression meme la plus crue contribue pourtant, on le sait, a derealiser la relation que nous entretenons avec notre corps propre. Un constat : la derealisation du corps vecu au profit du corps-image, qui est loin de concerner la seule sphere de la sexualite, mais dont celle-ci est particulierement exemplaire (...).
Il n'est que de voir ce qui fait debat : des que l'on touche a l'espace de l'image, les sensibilites sont plus vives que lorsque l'on touche a la liberte meme du corps, ici celle d'une sexualite tarifee en voie de refoulement culturel. Liberte d'expression contre liberte d'action.
La premiere est percue comme absolument fondamentale (c'est d'ailleurs l'argument que, genes, certains deputes ont mis en avant pour contrer le premier projet du CSA).
La seconde va de soi en principe, mais personne ou presque ne denonce ce qui pourrait en l'occurence l'entraver. L'ordre moral sous-jacent existe bien, mais il n'est pas ce que l'on pourrait de prime abord penser : le nouvel ordre moral contemporain ne veut pas veritablement entraver les expressions instituees de la sexualite, mais entend au contraire contenir certaines de ses pratiques. Et la ou il n'hesite pas a reprimer les individus dans leur action, il se sent gene de legiferer sur les images qu'ils consomment, participant ainsi inconsciemment de la progressive derealisation du corps et de la sexualite.
Ce qu'il est difficile de condamner aujourd'hui, ce n'est pas le fait, c'est l'image, une situation qui a bien des egards est le complet renversement de ce qui a prevalu jusqu'ici : nous assistons progressivement a la victoire de l'image sur le verbe, de la representation sur le vecu, du fantasme sur la chair", de la masturbation sur l'amour, de Pascal Heuillard sur Julio Iglesias.

Prochain concert thematique (pornographie, masturbation et prostitution) de Pascal Heuillard au Magique, 42 rue de Gergovie, Paris 14e (metro Pernety), 01 45 42 26 10, le MERCREDI 18 DECEMBRE a 21H30, avec les chansons originales suivantes : la putain de Nice, la valse des verres, la rumeur, je bois, a Strasbourg, viens a Paris, mes voisins font des bruits, ils sont aigris, l'heure bleue, puisque l'on seme, sexuel, si les poules avaient des dents, et plus si affinites.

Cordialement,
Claire Dickinson.
www.chez.com/heuillard

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 Re: Pornographie et prostitution
Auteur: Evil Buzzman 
Date:   20/12/2002 18:34

Tu as raison : la pornographie est au centre de notre culture, il suffit pour s'en convaincre de faire un simple calcul du pourcentage des pubs à caractère sexuel (explicite ou subliminal). Vivent donc les putes, qui font rayonner notre culture dans le monde!

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