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 les skinheads et le reggae
Auteur: 69'spirit 
Date:   29/11/2004 21:36

SKINHEADS & REGGAE

Parmi les cultures nées dans les rues anglaises depuis les années 50, aucune n’a autant porté à confusion que celle des skinheads. Le plus souvent associé aux bastons, au racisme et à l’extrême droite, le mouvement a pourtant des racines multiraciales. La musique jamaïcaine de l’époque a en effet été un élément fédérateur décisif. Ce qui a la particularité de remettre pas mal d’idées reçues en question…



Retour en arrière, en 1967. Les gros groupes anglais, comme les STONES ou les BEATLES, focalisent sur la côte Ouest US. Le rock devient introspectif, s’intellectualise et s’imprègne de mystique tout en s’orientant vers les drogues. La scène mod british est entrain de s’essouffler : la majorité d’entre eux abandonnent l’élégance et le dandysme qui, en même temps que le R n’B, la soul et le jazz, ont pu la caractériser, pour rejoindre le mouvement hippie, ses grands idéaux et ses refrains psychédéliques.
Le reste, plutôt issu des banlieues et des couches populaires, reste fidèle au mouvement qui, jusque là, avait fait oublier les barrières de classe au sein de la jeunesse anglaise. Ceux-ci sont les hard mods. Fidèles à leur culture musicale essentiellement noire, ils fréquentent des clubs comme le Ram Jam, où la clientèle compte aussi des jeunes noirs, immigrés ou fils d’immigrés jamaïcains, les rude boys. C’est donc au cours de ces soirées que les jeunes blancs font de plus en plus ample connaissance avec le ska et le rock steady : bien que les sound-systems soient encore rares et confinés aux aires banlieusardes blacks, des artistes tels OWEN GRAY , les SKATALITES, PRINCE BUSTER, JIMMY CLIFF, ALTON ELLIS, KEN BOOTHE, MILLIE et d’autres plus obscurs comme les


ZODIACS, fournissent depuis quelques temps aux hard mods des rythmes nouveaux sur lesquels ils se démènent et dansent comme des fous ; parallèlement, alors que le style de vie noir devient visible, ils adoptent un nouveau look qui est à la fois inspiré d’une part par les rudies, avec la coupe de cheveux college boys qui se raccourcit encore après l’hiver, le Levi’s retourné ou trop court par dessus des chaussures italiennes ou des boots ; et d’autre part par leurs origines ouvrière et mod : rouflaquettes, bretelles et blouson en jean deviennent vite de règle, tout comme les donkey jackets et autres surplus militaires, et dès le printemps 1968, polos et pulls sans manches Fred Perry, chemises Ben Sherman et Doc Martens 8 trous marrons sont des must…
L’ensemble donne une sorte d’antithèse des hippies, qui leur vaut des qualificatifs tels que peanuts, spy kids, lemons, no-heads, spikeys ou encore brushcuts. Ils ne sont en tous cas pas passés inaperçus aux yeux de la société anglaise, en s’opposant par deux fois à des manifs hippies début 1968.

Pendant l’été 1968, le rock steady laisse place à un rythme plus rapide et nerveux, le reggae (le mot apparaît avec le Do The Reggae des MAYTALS ou le Reggae Time de DON LEE), lequel va prendre un rôle proéminent. C’est à la même époque que naît le label Trojan qui, tout en s’ajoutant à Pama et Island, domine rapidement ce marché. Les sound-systems se multiplient et l’accès à la musique n’en devient que plus aisé.
On entend alors pour la première fois le mot skinhead, tandis que le look s’élabore encore, chez les gars comme chez les nanas. Il est désormais difficile d’aller à une soirée black sans y trouver une bande de skinheads. A ce propos, un West Indian (d’origine jamaïcaine donc) témoigne : « il y avait très peu de violence entre blancs et noirs et encore moins de ressentiments. Les jeunes blancs et les jeunes noirs n’ont jamais été aussi unis que pendant l’ère skinhead. Les skinheads copiaient notre façon de s’habiller, de fumer, de marcher, la façon dont nous dansions. Ils dansaient avec
nos nanas, fumaient nos spliffs, mangeaient notre bouffe et achetaient nos disques. 1»

La connaissance des derniers sound-systems en vogue constitue un signe de reconnaissance chez les premiers skinheads et, grâce à leur pouvoir d’achat, ils placent les artistes jamaïcains dans les charts : cette année-là, MAX ROMEO fait un carton avec Wet Dream ; idem pour LLOYD TYRELL avec son Bang Bang Lu Lu. Les skins dansent sur 1000 Tons Of Megaton de LESTER STERLING, chantent sur Workit des VICEROYS et Children Get Ready des VERSATILES…
Nous sommes en avril 1969, et le nombre d’ados ayant adopté l’attitude et l’esthétique skinhead n’a cessé d’augmenter. The Israelites de DESMOND DEKKER prend la 1° place des charts, juste après Get Back des BEATLES.
Cette image traduit bien la situation de l’époque : les deux disques étaient achetés par les jeunes, mais ces derniers achetaient soit l’un, soit l’autre.
De plus, le goût des skinheads pour la baston (aggro, diminutif d’aggravation), les histoires de territoires, les pubs et le foot, leur attitude belliqueuse à l’encontre de tout ceux qui n’étaient pas comme eux (hippies, étudiants, Pakistanais fraîchement arrivés, non-intégrés, touristes…), finit de les démarquer du paysage.
Musicalement, les autres titres les plus en vue sont alors des instrumentaux comme ceux des UPSETTERS, le Liquidator de HARRY J ALL STARS ou encore le Brixton Cats de RICO & THE RUDIES, soit un reggae rapide, énergique et saturé d’orgue, qui se différencie ainsi des early reggae genre Funky Kingston des MAYTALS et autres Train To Skaville des ETHIOPIANS : c’est le skinhead reggae.



Cette appellation regroupe aussi toute une série de titres évoquant les skinheads ou leur culture, sur une période qui va de 1969 à 1974. Aux côtés de DJ’s comme DENNIS AL CAPONE, deux vétérans de l’époque ska deviennent vite incontournables : DERRICK MORGAN, monsieur skinhead reggae, qui sort Moon Hop en 1969 et Night At The Hop en 1970 -deux classiques- et LAUREL AITKEN avec Skinhead Train et Apollo 12 (1969 pour les deux).
1970 : alors que les lunettes Polaroid viennent compléter un style de plus en plus méticuleux, des groupes anglais se forment et de plus en plus de titres sont adressés au skins. Dans Skinhead Girl des SYMARIP, ROY ELLIS passe leur tenue vestimentaire au crible, tandis que dans Skinhead Jamboree, il fait bien la différence entre foutre le bordel et la bagarre (« No aggro… no fighting, just stomping ! », stomping étant la forme que prend la danse, où on ne se contente pas de bouger les pieds…). La pochette de l’album, Skinhead Moonstomp (qui est aussi le titre de la reprise de Moonhop), montre d’ailleurs une bande de jeunes skinheads… Au passage, la lune (moon) est un thème fort en ces années de recherches spatiales.
THE HOT ROD ALLSTARS, constitué par les futurs CIMARONS, sortirent entre autres le fameux Skinhead Speak His Mind, ainsi que le Moonhop In London Town où ils font état du rôle joué par le reggae à cette époque : « …skinhead beware…beware…a blackman hell is a whiteman heaven… and a whiteman hell is a blackman heaven… reggae bring unity, between black and white!!!… Skinhead a wear braces and big boot!!…” C’est aussi l’année de la sortie du classique Skinhead Revolt de JOE THE BOSS.
Parallèlement, des titres jamaïcains continuent à faire parler d’eux : c’est le cas, par exemple, de Long Shot Kick De Bucket des PIONEERS, produit par JOE GIBBS, Montego Bay de FREDDY NOTES AND THE RUDIES ou encore Young, Gifted And Black de BOB AND MARCIA, qui se place n°5 dans les charts.
D’un coup, en 1971, le look skinhead devient dépassé. Il devient en fait difficile de le porter, vu l’image que les skins ont contribué à donner d’eux mêmes, et celle que leur a fait la presse, déjà avide de sensations. La surveillance de la police se fait de plus en plus sentir, et le Paki- et autres bashing, même pratiqué par les blacks qui se trouvaient avec

eux, est évidemment passé pour un acte raciste… De plus, le reggae arrivant de Jamaïque commence à s’imprégner de rastafarisme.
Or, les skinheads avaient identifié les thèmes du reggae comme ceux d’une autre working class comparable à la leur, ce qui avait permis leur rapprochement avec les jeunes rude boys et autres afromen. Bon nombre de fois, ils s’étaient trouvés du même côté dans des bastons qui devaient plus à leur conscience de classe qu’à une idée de racisme. Et le Paki-bashing en était la matérialisation (certes inexcusable) étant donnés la différence de culture et la soit disant meilleure mobilité sociale des asiatiques.
Malgré tout, côté musique, ça assure encore : DAVE & ANSEL COLLINS voient leur Double Barrel monter à la 5° place, tandis que CLAUDETTE AND THE CORPORATION chantent Skinhead A Bash Theme, un titre qui n’arrive pas à expliquer le Paki- bashing.
En 1974, alors que le mouvement originel a pratiquement disparu, scindé qu’il était entre bovver boys, boot boys et autres suedeheads, les PIONEERS et leur lead-vocal GEORGE DEKKER (frère ou demi-frère de DESMOND ) chantent « Reggae fever is good !… Skinhead, braces and big boots is the top of this town !” dans Reggae Fever. Côté artistes anglais, JUDGE DREAD, dans son Last Of The Skinheads, énumère une grande partie des groupes sus-cités. Comme quoi, l’esprit continue d’être transmis.

Mais ce n’est qu’en 1977 que renaît le phénomène skinhead. De nombreux groupes de punk et de oi !, variante ouvriériste du premier (SHAM 69), se sont alors formés ; on assiste en même temps à un revival ska dans ce qui est connu comme la période Two Tone. Ce dernier est toujours associé au mouvement skinhead : il suffit de regarder une photo des SPECIALS ou des BAD MANNERS pour voir que les Sta-press trop courts, Tonic suits et bretelles sont de nouveau de rigueur, tandis que les T-shirts Lonsdale et ceux de groupes ou de référence au culte s’ajoutent au look. Ces formations passent en revue tout le catalogue ska et rock steady de l’époque (voir la reprise de DANDY LIVING-STONE, Rudy, A Message To You par les SPECIALS, ou la référence de DIVIN MADNESS à PRINCE BUS TER par ex). Mais ce revival porte, par rapport à 1969, un message explicite : le Two Tone, comme son nom et son symbole l’indiquent, se veut contre le racisme. Des groupes comme ceux déjà cités, mais aussi THE BEAT, SELECTERS et autres BO-DYSNATCHERS jouent autant de fois qu’ils le peuvent dans des manifs antiracistes et s’activent contre le National Front et le British Movement, les deux partis qui sèment le trouble au sein des skinheads, en récupérant leurs faits et en recrutant tant que possible parmi eux, faisant passer le tout pour des néo-nazis, bien aidés encore une fois par la presse.


Et une fois de plus, les skinheads, à force de bastons dans les concerts et les stades de foot (bien souvent pour des raisons footballistiques, si, si !), sont victimes de l’image qu’ils donnent d’eux-mêmes. Côté oi !, les SHAM se séparent, JIM PURSEY étant lassé par l’attitude et la violence des skins, et les mêmes raisons sont à l’origine du split des SPECIALS en 1981.

Dès lors, les skinheads, qui selon Margareth Tatcher, devraient être tous crucifiés, se retrouvent plutôt dans les concerts oi ! où des groupes comme COCKNEY REJECTS ou les 4 SKINS parlent de la violence quotidienne, subie ou exercée. Cependant, l’attitude de groupes comme SKREWDRIVER, fondateurs du Blood & Honour, contribuera à faire voir l’ensemble du genre oi ! et du mouvement skinhead comme racistes. Pendant ce temps-là ont lieu les inner city riots, émeutes de jeunes skins, blancs et noirs, contre la police. Tout en se recomposant une identité ouvrière, ils se retrouvent dans la oi!, et dès 1982, des groupes comme les REDSKINS ou RED ALERT se définissent ouvertement à gauche. C’est la première fois que le mouvement skinhead se politise, et ce en réaction à la multiplication de boneheads en Angleterre.

Etrangement, c’est avec la oi! et pendant ces années 80, pas très faciles pour le mouvement, que ce dernier s’est internationalisé. Depuis le début de la décennie, on voit apparaître des skins en France (d’abord plutôt basanés), aux Pays-Bas, en Allemagne, dans les pays Nordiques, aux USA, en Italie, Espagne et etc… Avec cette migration du genre arrivent aussi les boneheads et la pseudo-division entre les reds et ces têtes d’os qui n’ont encore rien compris quand ils se revendiquent skins…

En 1986, aux USA, où le rôle des blacks et des latinos dans la scène locale n’est pas négligeable, les skinheads de Minneapolis créent les Baldies Against Racism. Les SKATALITES, reformés peu de temps avant, sont invités à jouer à NYC. LLOYD BREVETT, leur contre-bassiste, dit d’ailleurs dans une interview que « ce sont eux qui ont fait recommencer les SKATALITES aux USA : les skinheads ! 2». En 1988, toujours à New-York, est créé le Skin Heads Against Racial Prejudice, importé en Europe par RUDDY MORENO, chanteur des OPPRESSED (oi !) et des RUDEBOYS (ska).
Cette initiative vient renforcer un nouveau revival ska, qui depuis 1985 voit apparaître en GB des groupes comme les POTATO FIVE, LOAFERS, HOTKNIVE, BUSTERS, etc ; les vétérans eux-même sont de retour (par ex LAUREL AITKEN …). Cette scène est alors, fait nouveau, épaulée par quelques fanzines incontournables, qui s’auto définissent aussi bien comme skazines et skinzines, antiraciste dans tous les cas, et qui mettent en avant l’esprit de 1969 –Spirit Of 69 : Hard As Nails, Zoot (le fanzine de GEORGES MARSHALL) et Bovver Boot sont les plus anciens et connus outre-Manche. De leur côté, des clubs comme le Gaz’s Rockin’Blues de GAZ MAYALL, chanteur des TROJANS, font régulièrement des soirées ska & rock steady. Notons aussi la participation active des asiatiques, anciennes victimes des skins, plus nombreux encore que fin 70’s-début 80’s, au nouveau revival en Angleterre.
En France, le ska est remis au goût du jour par les FRELONS et LA MARABUNTA d’abord ( et entre autres, fin 80’s) puis par les RUDE BOY SYSTEM, 8°6 CREW, JIM MURPLE MEMORIAL, WESTERN SPECIAL et passons en, depuis le début des 90’s. Les USA , avec les TOASTERS, puis HEPCAT, SLACKERS, l’Espagne, avec les MALARIANS et autres PSYCO RUDE BOYS, le Japon (SKA FLAMES, TSPO…), l’Allemagne (SKAOS, NO SPORT…), le Mexique (JAMAICA 69…) et bien d’autres pays ne sont pas en reste…
Partout, la scène ska a ressurgi, toujours soutenue par, entre autres instigateurs et publics, les skinheads et, bien sûr, de nombreux fanzines. Enfin, la réédition de nombreux disques agrémentés de notes détaillées par des labels comme Trojan (aujourd’hui propriété de Sanctuary Rds et du chanteur d’IRON MAIDEN, qui a multiplié les repressages…), et de nouveaux venus comme Heartbeat, Soul Jazz Records, Jet Set… ne sont certainement pas étrangers à cet engouement pour les oldies jamaïcains et les mouvements qu’ils ont contribué à engendrer… Reggae is good !

SPIRIT OF 69 !

SH

1- “Reggae underground”, Cark GAYLE, Black Music Magazine, 1974.
2- ITW de Lloyd Brevett par DPC, Chéribibi n°13, 2001.

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