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Philippe Caubère et la politique (01/2003)
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« Alors, maintenant, mon fils est communiste. Ah non, là : je rigole ! (Elle ne rigole pas du tout.) Je rigooooole ! (Madame Colomer prend la défense de Ferdinand.) Mais pas du tout, madame Colomer, c’est des idées vul-gai-ai-ai-aires. C’est des idées de fils de bourgeois. Alors maintenant, c’est pas compliqué : tout le monde est communiste : (Elle mime.) « Ji chuis keummuniste ! Ji chuis keummuniste ! » Alors, moi aussi, pendant qu’on y est, pourquoi pas? Allons-y: je suis communiste! Isabelle, ma p’tite fille, je te l’annonce, avant que tu sortes : tu es communiste. Mais non, ne pleure pas, Isabelle, c’est une façon de parler ! Mon Dieu, que tu es lente ! Fous le camp dans la colline, tu m’énerves. Alors madame Colomer, vous êtes communiste…(Madame Colomer lui répond.) Je ne le savais pas, madame Colomer. (Un temps.) Oui mais, vous, c’est différent. Parce que vous êtes femme de ménage ! Ah mais, dites, hé : vous êtes une travailleuse, hé ! Ah non, mais attention, là : je m’abîme de considération ! (Elle se jette par terre et frotte frénétiquement le sol avec le manteau qu’elle était en train de repriser.) Ah non, mais je me prosterne, là ! J’me couvre la tête de cendres. J’prends l’cendrier, là …avec les mégots. (Elle se le renverse sur la tête.) Ah non, non, mais, dans ce cas-là , non seulement je comprends, mais je m’inscris, j’milite, j’balance des pavés dans la gueule des flics ! Qu’est-ce que je peux faire de pire ?…(Elle cherche, puis trouve.)J’prends ma carte ! Evidemment, madame Colomer : le Parti Communiste est le seul qui défende les intérêts des travailleurs ! On ne le dit pas, mais on le sait ! »
Passage extrait Claudine et le Théâtre de Philippe Caubère (éditions Joëlle Losfeld)
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Ces quelques lignes sortent de la bouche de Claudine, mère de Ferdinand (sosie scénique et psychique de Philippe Caubère) femme de « droite, mais anticonformiste, gaulliste, mais indulgente envers Pétain, anticommuniste, mais respectueuse. » De prime abord , on est tenté, tout comme Claudine, de se dire que l’amour du communisme par ce Ferdinand Caubère n’est qu’une réaction, puérile quoique normale, de rébellion envers l’autorité parentale. Rejeter en bloc son ascendance bourgeoise, voilà donc ce que serait la principale motivation de l’adolescent. Oui mais non. Car dans un tel cas de figure, l’éthique ne résiste pas longtemps à l’attrait de l’argent, du pouvoir, à l’envie de reprendre sans efforts l’usine dont papa Faure était le patron. Et Philippe Caubère est aujourd’hui un artiste novateur et engagé, un créateur dont la grande gueule semble déranger ; Philippe Caubère n’est pas le patron de l’usine de son paternel.
Les convictions durables et sincères de l’artiste viennent peut être du fait que pendant toute son enfance il fut mêlé à des enfants de communistes, d’anarchistes. L’éducation de la mère n’y est sans doute pas étrangère non plus : « Notre mère nous élevait comme des petits pauvres; nos copains fils d'ouvriers avaient nettement plus d'argent de poche que nous, ils étaient mieux habillés. Toute notre jeunesse, on nous a asséné qu'on devait avoir honte d'être des fils de bourgeois. Mes copains étaient, ou sont, tous des fils de prolo même si je suis sans doute resté le plus communiste ou d’extrême gauche. »
L’amour que Caubère porte au communisme, voire aux utopies, il le doit sans aucun doute aux militants de la LCR d’Aix en Provence, rencontrés lors de ses premiers pas au théâtre en 1970. Les seuls, selon ses dires, qui aient été capables de l’intéresser à la politique. L’admiration aussi d’une certaines idées du militantisme.
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Une fois sa conscience politique forgée, encore fallait-il l’encrer définitivement en soi, dans sa chair. Son entrée comme comédien au Théâtre du Soleil, dirigé par la charismatique Ariane Mnouchkine est sans doute un événement incontournable dans la vie de Caubère.
Le fonctionnement marginal du Soleil en fait aussi son succès : la troupe vit comme une collectivité à part entière. La vie en commun est de rigueur et tout le monde perçoit le même salaire. Côtoyer une femme comme Ariane Mnouchkine, femme à l’engagement politique personnel fort a sûrement énormément contribué à ce que le jeune Philippe se forge à devenir Caubère. « Pendant des années, au Théâtre du Soleil, j'ai vécu dans l'idée que la vie d'un fils de bourgeois comme moi n'avait aucun intérêt et que ce qui comptait était de raconter les affrontements de classe, les ouvriers, les patrons. Bien sûr, c'était pas Brecht, on improvisait. Un jour je me suis senti mal avec tout ça, j'ai eu envie d'utiliser ce langage, je dirais même cette idéologie théâtrale, pour me raconter moi-même, mon époque, ma culture, sans tricher, pas en imaginant des héros révolutionnaires ou romantiques. J'ai raconté les gens de ma vie, ceux qui m'ont fabriqué. » Caubère quitte alors le Théâtre du Soleil et sa mère génitrice Mnouchkine. Nous sommes en 1976.
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Celui qui se considère plus comme un artiste qu’un intellectuel, mêle théâtre et prises de positions : « La pensée révolutionnaire fait partie intégrante de ma vie, non pas comme quelque chose de figé dans ma propre histoire, qui aurait été lié à ma jeunesse ou à mon origine sociale, mais parce qu'elle inspire mon travail artistique. Je fais mon métier avec une pensée révolutionnaire. Je suis révolté dans ma pratique, dans mes spectacles qui sentent souvent le souffre. Ils mettent sans arrêt à jour 1968, parce que je pense que ce mouvement n'a pas encore accouché de tout ce dont il était porteur. »
Le rapprochement avec le Parti Communiste se fait par le biais involontaire d’André Benedetto, homme du théâtre avignonnais : « C'est Charles Silvestre, un des rédacteurs en chef de l'Humanité" qui, un jour, m'a contacté parce qu'il avait entendu dans une de mes interviews qu'un de mes hommes de théâtre préférés était André Benedetto, qui est un poête-acteur révolutionnaire d'Avignon, peu connu du grand public, mais homme de théâtre très important. C'est par ce biais que, bien qu'antistalinien, je me suis rapproché du PC et que je me suis plongé dans Aragon. »
Pourtant bien qu’engagé au côtés des pourfendeurs du capitalisme de tout poils (PC, LCR, Verts, PS selon les jours et les évènements), Philippe Caubère n’a jamais pris sa carte à aucun de ces partis. « je n’ai jamais adhéré à aucun parti, ni même aucune association (Ariane, — Mnouchkine, pour ceux qui ne seraient pas au courant…—, m’avait proposé à l’époque de faire partie des coopérateurs du Théâtre du Soleil et j’avais refusé : c’est dire !) ; à la Ligue communiste qui m’initia à la politique, avec qui j’ai fait du théâtre, chez qui j’ai beaucoup d’amis, des gens que j’admire (Alain Krivine en particulier), je n’ai pas adhéré. Peut-être suis-je trop viscéralement anarchiste ; ou égoïste, je ne sais pas. Je crois surtout que je suis férocement indépendant, et presque plus soucieux de ma liberté que de la prunelle de mes yeux. Comme on dit à Marseille : j’aime pas qu’on me commande. Et puis, je pense que si le fait d’être artiste ne m’empêche pas d’avoir des opinions politiques, de les proclamer, de militer pour elles, il m’incite, et même m’oblige à une sorte de devoir de réserve. Mon activité artistique m’apparaît comme l’engagement le plus important de ma vie (le seul, peut-être), et je ne pourrais le subordonner à aucun autre. »
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2002. Après avoir soutenu Robert Hue lors de diverses élections et notamment l’élection présidentielle de 1995, Caubère largue le radeau du Parti pour rallier celui de la Ligue. « La dérive droitière du PC m'a déçu. Mais c'est leur réaction après le 11 Septembre qui m'a fait réagir. Quelques jours après, lorsque j'ai entendu Robert Hue - que j'apprécie pourtant humainement – dire "nous sommes tous américains", quand j'ai vu à la télévision la minute de silence demandée aux militants et les hurlements qui s'en suivirent, je me suis dit que ce n'était pas possible. J'ai écrit à Robert Hue que cela m'avait décidé à soutenir Besancenot et que je pensais qu'il regardait trop la télévision. Tant qu'à dire une ânerie, j'aurais préféré qu'il dise "nous sommes tous arabes". Ce qui s'est passé le 11 septembre était tellement prévisible - pas forcément sous cette forme si terrible -, mais on ne peut pas mépriser, humilier toute une partie du monde comme le font les Etats-Unis depuis de si longues années sans que quelqu'un trouve la manière de leur rendre la pareille. Avec le recul à présent, on peut se demander si ce n'était pas un règlement de compte entre services secrets. Ils se sont tellement servis de Ben Laden, ils l'ont tellement exploité Même si d'ailleurs je pense qu'il fallait se débarrasser des taliban. Mais tout cela a été une entreprise de manipulation énorme. A l'époque de la guerre du Golfe, j'étais partisan de l'intervention. Deux ou trois ans après, je me suis rendu compte qu'on s'était fait complètement manipuler ; que cette prétendue guerre propre avait fait 300 000 morts. Le 11 septembre, je me suis dit, je n'ai pas envie de repartir dans cette monstrueuse manipulation. Cette espèce de déchaînement de nationalisme hystérique franco-européo-américain, ce déferlement opportuniste m'effraie. La bonne position était celle de la Ligue,"ni terreur intégriste, ni croisade impérialiste". C'est ce qui m'a ramené à la Ligue. »
Pourtant, le 21 avril au soir, le bon score d’Olivier Besancenot laisse un goût injustement amer dans la bouche de Caubère. Le nazi lepen arrive en seconde position devant le socialiste Jospin. Caubère a choisi : le vote Chirac s’impose et il écrit alors une lettre au journal le Monde qui ne sera pas publiée.
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« Voter Chirac, sans état d’âme
Comme tous les électeurs de gauche qui n’ont pas voté Jospin, soit par conviction, soit parce qu’ils n’ont pas voulu interrompre leurs vacances, j’ai ressenti ce soir du 21 avril devant ma télévision un véritable sentiment de honte. Comme eux, j’ai eu envie de vomir, et j’ai pleuré. Je voyais se profiler le spectre de l’arrivée d’Hitler au pouvoir par la faute de la querelle opposant les partis communiste et socialiste allemands. La vision du visage défait de mon ami Daniel Mesguisch ou de celui de Pierre Arditi déclarant : “Je pense en particulier à tous mes collègues qui…” m’ont rendu malade; tout comme le souvenir récent du texte prémonitoire de Michel Broué et Bernard Murat: “À nos amis de gauche qui deviennent fous” paru dans ce même journal juste à côté du mien appelant à voter Olivier Besancenot. Même les propos désespérés de Ségolène Royal, Dominique Strauss-Kahn, Jean-Claude Gayssot ou Martine Aubry: “La sanction est trop injuste; disproportionnée” m’ont bouleversé. Tout était vrai, tragiquement. Je restais abasourdi avec ce sentiment épouvantable de m’être fait manipuler, balader. Baiser comme jamais. Par qui? Les sondages, la télé, les journaux? Sans doute. Le Pen lui-même? Certes. Mais pas seulement. Par moi surtout et ma stupide ingénuité, feinte ou vraie. C’est ce que je me disais. Et puis, le soir même, au terme de l’effondrement général, on apprenait que, partout, des gens, jeunes en particulier, descendaient dans les rues et criaient leur colère. On voyait sur l’écran des gamins et des gamines avec écrit sur la poitrine : «J’ai honte ». Pas pour les mêmes raisons : ils avaient honte d’être français. Et dans ma tête, les choses ont changées : je me suis dit que si la peur peut être parfois bonne conseillère, la honte de soi sûrement pas.
On ne peut pas reprocher à un peuple de ne plus s’intéresser à la politique ou de sombrer dans le je m’en foutisme post-socialiste pour lui reprocher ensuite de s’y être intéressé de trop près. On ne peut pas se réjouir du perfectionnement de notre démocratie qui nous permet, lors d’un premier tour d’élections présidentielles, d’affiner et forger notre opinion en la comparant à celles de seize candidats, pour conclure, au lendemain d’un vote qui a mal tourné, qu’on aurait tous dû voter pour le même. On ne peux pas enfin reprocher à Olivier Besancenot d’avoir bien fait son travail et magistralement rempli son contrat. Ce soir là , d’ailleurs, ses camarades et lui assumaient leurs responsabilités en descendant dans la rue aux côtés de cette génération qui commençait son apprentissage politique, sur le tas et à la dure. Je ne suis pas sûr que Lionel Jospin à la tête de son gouvernement ait aussi mal fait le sien qu’on l’a beaucoup dit car, en vérité, qui aurait mieux fait? Je crois, en revanche, qu’il l’a très mal fait au cours de sa campagne. On parle beaucoup de la propagande “sécuritaire” organisée par la droite et du sentiment de peur qui en a découlé : pourquoi la gauche ne nous a t-elle pas “fait peur” en nous avertissant de la montée du danger? Il est incroyable que ces spécialistes de la politique ne se soient aperçu que si tardivement de ce qui se profilait. |
Toutes ses considérations peuvent sembler vaines, spécieuses, peut-être même obscènes dans la situation actuelle. Mais il ne faut pas penser comme ça car la question de la politique reste essentielle, plus encore dans les moments dangereux. Je lis partout cette expression de “vote protestataire” collée indistinctement aux électeurs du Front National comme à ceux de l’extrême gauche : qu’est-ce que c’est que cette histoire ? Croyez-vous que les électeurs de Le Pen soient tous de purs démocrates protestant contre les grands partis ? Mais non. Ils le choisissent. Sa haine, sa xénophobie, sa rancune, son mépris, ça leur plaît. Il y a peu de protestation là -dedans, c’est d’abord une adhésion. Nous, si j’ose dire, c’est la même chose, sauf que, — il faut quand même pas déconner —, elle se fait sur le visage d’un jeune homme pur, généreux et romantique. Et moi, si j’ai adhéré au romantisme révolutionnaire d’Olivier Besancenot, c’est qu’il correspond au mien. Et si tant de jeunes gens, de toutes classes sociales, ont voté pour lui, c’est qu’il correspond au leur. Ils s’y sont retrouvé parce qu’ils les a fait rêver, en leur disant pourtant des choses vraies. Alors, que je sois le roi des cons, c’est bien possible, mais culpabiliser à propos de ce vote serait insulter un candidat que j’ai défendu et qui ne m’a pas déçu, et, pire, cette jeunesse qui s’est exprimé en votant pour lui, comme elle s’exprime aujourd’hui avec lui dans la rue.
Ceci dit, il ne faut plus se cacher la vérité : l’heure est au combat. Front contre Front. Le vote “politique” est passé, on l’a payé assez cher. Il faut aller au vote républicain. Je ne suis ni militant ni adhérent à la LCR et me sens donc libre d’inciter mes amis à ne pas céder à la tentation criminelle de l’abstention socialiste ou “révolutionnaire”. Franchement, ça suffit. Car, si le pire scénario se réalisait, tout ça n’aurait plus de sens, et nous nous retrouverions bientôt engloutis dans une honte bien pire : le sang, la misère et les larmes. Pour ma part, je voterai Jacques Chirac le 5 mai sans aucun état d’âme. Je me fous vraiment, pour le coup, de savoir s’il a ou pas truandé les magasins d’alimentation à la mairie de Paris : on verra ça plus tard. Je ne vois pour l’instant que le premier acte, fondateur, de son combat contre Le Pen : il refuse le débat. Il a raison. Avec ces gens-là , on ne parle pas. Dans les urnes comme dans la rue, on se bat. »
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Depuis, Chirac est passé avec 82,5% des voix…et Sarkozy reprend à leur compte une partie du programme du front national…Le retour à l’avant 68 en quelque sorte, retour de la censure, retour à De Gaulle.
Caubère, lui, présente la deuxième partie de L’homme qui danse. Seconde partie qui raille ce qu’a pu être mai 68.
Pour conclure, on peut se demander si les prises de positions et le militantisme affiché, pour l’extrême gauche, n’ont pas enfermé Philippe Caubère dans une sorte de censure : bien qu’entièrement auto-produit, Philippe Caubère a eu énormément de mal à trouver un théâtre pour accueillir 68 selon Ferdinand. Il en va de même pour la télé. Ses apparitions y sont rares, et ses spectacles boycottés…la faute à de soi-disant problème de format. Pourtant, Caubère avait proposé plusieurs formules…Toutes (malheureuses) coïncidences seraient purement fortuites !
VM
Sources photos: site de Philippe Caubère ( philippecaubere.fr ) |
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