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Philippe Caubère: 68 selon Ferdinand (01/2003)
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68 selon Ferdinand
spectacle comique en deux soirées,
écrit, mis en scène et joué par Philippe Caubère
après avoir été improvisé vingt ans plus tôt devant
Jean-Pierre Tailhade et Clémence Massart
assistant à l’écriture et à la mémorisation : Roger Goffinet |
Textes de présentation par Philippe Caubère
Octobre
Vous vous souvenez peut-être qu’à la fin du Théâtre selon Ferdinand, notre héros parvenait in extremis à obtenir d’un examinateur compréhensif et désespéré, son bac. Au début de ce nouvel épisode, Claudine revient sur la scène, non plus pour l’occuper avec sa propre histoire, mais pour assister, à la demande de son “p’tit garçon”, à la suite de la prestation. Elle commence à faire, — au public et à madame Colomer, des commentaires sur ce bac 68 obtenu avec tout juste onze de moyenne, “alors qu’il aurait p’têt’ pu profiter d’ la situation pour obtenir une p’tit’ mention”. Cela donne à Ferdinand l’idée de lui demander de devenir présentatrice de son spectacle. Elle le fait aussitôt, non sans ironie, ni plaisir évident. Tapant sur un tambour imaginaire et ridicule elle annonce au public ébahi que son p’tit garçon va leur interpréter son premier cours de théâtre, “Mon Dieu, quel événement!”
Octobre 1968, Ferdinand débarque au “Cours Molière” et rencontre dans le hall obscur une extraordinaire créature pleine de charme et d’érotisme : Marlène. Reine des lieux, elle lui annonce que le cours ne s’appelle plus dorénavant “cours Molière” mais “Studio 35” en fonction du numéro de la rue, mais surtout des récents événements politiques. Et nous voila partis dans une évocation burlesque du théâtre de ces années-là : Living Theatre, Grotowsky, Barba, etc. Après une audition très chaude où, tel un Artaud de pacotille, il hurle jusqu’à en perdre la voix et la raison les mots du poète beatnik Bob Kaufmann, il est admis. Dès le lendemain, après une furieuse séance d’expression corporelle au cours de laquelle Ferdinand se déchaîne, envoûté par la passion qu’il éprouve pour cette forme de théâtre nouvelle et inattendue et par l’effet qu’exerce sur lui la mystèrieuse Marlène, voici qu’une autre femme fait son apparition : Micheline. C’est la prof’ de théâtre classique. Pas si classique que ça, d’ailleurs. Stanislavsky, Apollinaire et même l’expression corporelle — vue sous un autre angle, il est vrai — sont au rendez-vous. Pas de doute : entre les deux écoles — et surtout les deux femmes — c’est la guerre ; incarnée par l’importance que Marlène donne immédiatement à Ferdinand pour l’opposer à Bruno, champion de Micheline, qu’elle humilie sans pitié. On assiste aussitôt après sous les yeux éblouis quoique effrayés de Ferdinand à la vengeance de Micheline : le triomphe du grand Bruno dans le rôle d’Iliouchine…
Avignon
Nous sommes toujours à Aix-en-Provence, au Centre Dramatique, cette fois (je précise que cet épisode est totalement imaginaire : une fois n’est pas coutume…). Roger, le directeur, a été violemment remis en cause par son équipe. Tel Jean-Luc Godard à Grenoble, pour ceux qui s’en souviennent, il doit expier son passé de directeur bourgeois et réactionnaire ayant livré Molière et Shakespeare à la classe ouvrière. Le plus féroce de ses inquisiteurs est Gérard, dit “Gégé”. Acteur récemment révolutionnaire, il profite de la situation pour essayer de jouer le premier rôle d’une création collective qui doit évoquer les événements ayant agité Avignon l’été précédent. Malheureusement, il ne parvient pas à taper sur sa grosse caisse en mesure tout en disant son texte. De toute façon, le masque à gaz dont il s’affuble l’empêche de parler de façon audible. Le voila donc à son tour violemment contesté. Henri, lui, n’a qu’une idée: la haine féroce qu’il porte à Béjart pour avoir empêché son groupe de jeunes danseurs, le groupe Électron, de s’exprimer dans un petit coin du Palais des Papes pendant une représentation de La Messe pour un temps présent. Patrick, le drogué, dort dans son coin sans presque jamais s’éveiller. On le respecte beaucoup car il a “une forme de rigueur dans sa dope” et surtout parce qu’il est beau, mou et désenchanté. Tout le monde en est fou : c’est l’égérie. La tête pensante, c’est Michel, le cadre politique ; le commissaire du peuple. Très dur, casquette vissée sur la tête, lunettes cerclées de fer sur le nez, il ramène tout à la Révolution russe. Lénine, Trostky, Kommisserskaïa et Lounatcharsky sont ses mots de passe et ses chevaux de bataille.
C’est dans ce marigot que Ferdinand débarque sur les recommandations (perfides) de Bruno, son nouvel ami. Interrogations et interrogatoires se succèdent à propos de l’origine sociale et politique de ce drôle de paroissien arrivant tout droit — quelle horreur ! — de l’immonde "Cours Molière". Notre héros trouve alors une idée de génie : se dire “fils de toute petite bonne atrocement exploitée par des patrons abjects”. C’est l’enthousiasme général, on lui confie la responsabilité du spectacle. Devant un public avachi et clairsemé — tout ce bazar se passe en public —, il va improviser une histoire du Festival d’Avignon totalement fantaisiste jusqu’aux fameux événements de l’été 68 qu’il évoque de mille façons. Il n’oublie pas cependant, afin d’avoir la paix et pouvoir faire l’andouille tout son soûl, de demander au groupe d’incarner la classe ouvrière en descendant dans la salle tout en faisant : "Ôââââââh…", car elle n’a pas de langage. Il leur jure qu’elle reviendra à la fin faire la révolution.
Mais le spectacle s’achèvera sur Roger, abandonné de tous et totalement dégradé, vingt, trente, cent quarante ans plus tard, tapant — à contre-temps — sur le vieux tambour de Gégé et obligeant, d’une voix chevrotante, ses petits-enfants à venir écouter pour la ènième fois “la terrible et triste épopée d’une révolution manquée…”
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Critiques L'art-scène de 68 selon Ferdinand
Octobre
La scène nue couverte de tapis. Une chaise au centre. Les lumières tamisées, une silhouette se dessine au fond. On reconnaît, par ses jupons, Claudine, la mère de Ferdinand, accompagnée de la virtuelle, mais fidèle, Madame Colomer. Claudine introduit le spectacle et nous invite à assister au premier cours de théâtre de Ferdinand, au Cours Molière d'Aix en Provence, rebaptisé lors des évènements de mai, le "Studio 35" ou "cours grotesque" (en l'honneur de Grotevsky). Figurent dans cette partie des moments de pure folie, notamment, dans le cours d'expression corporelle où le professeur Marlène aide ses élèves dans la recherche de "leur son" (je ne vous explique pas puisque vous irez voir le spectacle). Mais attention : "ce n'est pas de la danse". Burlesque mis à part, c'est ce travail sur soi et sur le corps qui fondent les spectacles de Caubère. L'acteur ose tout dans des scènes d'anthologie ; il donne tout, jusqu'à l'excès, jusqu'à la paillardise, parfois, mais avec un humour ravageur et des mises en situations hilarantes. On ne peut qu'admirer son énergie et son adresse corporelle dans le passage, quasi instantané, d'un personnage à un autre ainsi que d'une position physique à une autre.
Avignon
"Oyez, oyez, jeunes gens, la terrible et lamentable histoire d'une révolution manquée"
Pour la première fois, le texte n'est pas une autobiographie romancée. On est au printemps de 1969 au Centre dramatique d'Aix. Roger, le directeur, a été sévèrement critiqué par son équipe pour son passé bourgeois et pour avoir offert Shakespeare, Molière ou Racine à la classe ouvrière. Ce collectif est placé sous le contrôle de Michel, le "commissaire politique" de la Ligue communiste qui analyse tout à la lumière d’Octobre 1917, Trotski ou Lénine. La troupe – avec la participation muette du public – tente de monter un spectacle sur les évènements qui ont agité le festival d'Avignon l'été précédent. Pour intégrer la troupe, Ferdinand se fait passer pour un "fils de bonne atrocement exploitée par des patrons abjects". Il participe à la construction du spectacle en invitant Jean Vilar, Maurice Béjart, Gérard Philippe et Julian Beck dans plusieurs improvisions. Philippe Caubère reprend même la tirade du Cid, réécrite pour l'occasion, d'une façon personnelle et avec le talent d'un tragédien.
Dans cette partie, Caubère dénonce les limites de mai 1968 avec, notamment, ses luttes de pouvoir et les insultes proférées à l'encontre de Jean Vilar (créateur du Théâtre Populaire, si cela doit être rappelé).
Artistiquement, notons deux effets visuels assez remarquables : le premier ouvre le spectacle grâce à l’ombre chinoise qui apparaît dès l'entrée de Caubère. Le comédien est affublé d'un masque à gaz et d'un tambour ; le bras levé, il dessine la célèbre affiche des étudiants des Beaux Arts (CRS=SS), affiche également choisie pour figurer le spectacle. L'autre effet clôture le spectacle. On retrouve Roger seul, en ancien combattant, des années après les évènements de 68 qu'il tente de raconter à ses petits enfants. Puis, il retrace les années qui ont suivi. Le temps défile, Pompidou, Giscard, Mitterrand... La vie, la mort… La mort… Celle de Patrice Chéreau, Daniel Mesguish et Ariane Mnouchkine – Caubère faisant mourir Ariane!
Philippe Caubère a l'air soudain très vieux. Comme un aveu discret. Le début de la fin. Cette image préfigure la fin inéluctable de cette aventure autobiographique, du travail de toute une vie.
M.D
Sources photos: site de Philippe Caubère ( philippecaubere.fr ) |
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