N° 25 - Juil/août 2004
 
Anselme Wladimir
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Dessin : Wladimir Anselme

 

18 Novembre 2003
13 Juin 2003

« JE ME SENS CHANTEUR AVANT TOUT » [18 Novembre 2003]

Quelques jours après la sortie de Deuxième Round, son second album, Wladimir Anselme a pris le temps de répondre à nos questions. Avec la sincérité et la bonhomie qui le caractérisent, il parle de son travail jusque-là et de la direction dans laquelle il veut se lancer aujourd’hui. Entretien sincère entre jazz, littérature et poésie…
 

L'art-Scène :

Wladimir Anselme, j’ai lu que ton premier concert datait de 1991 : 12 ans de carrière ça fait quoi ?

Anselme Wladimir :

Ça fait 12 ans que je débute. (Rires) J’ai commencé au lycée. J’ai continué mes études jusqu’au premier disque Mauvaises Herbes. Qu’est-ce que ça me fait 12 ans ? Quand je vois des copains qui veulent devenir chanteur, ça me harasse pour eux d’avance parce que j’ai l’impression que c’est un très long chemin. Pourtant ce n’est pas tout à fait vrai. Le jour où j’ai rencontré Agnès Bihl, elle ne chantait pas encore, et deux ans après elle était devenue une chanteuse accomplie, qui tournait etc. Pour moi ça n’a pas été si vite. J’ai fait beaucoup de cabarets, j’ai commencé à me produire tôt mais j’ai mis longtemps à me professionnaliser. Ça fait quatre ans maintenant.
 

L'art-Scène :

Tu te sens toi-même professionnel ?

Anselme Wladimir :

Je me sens chanteur et rien dÂ’autre.
 

L'art-Scène :

Tu t’es toujours senti chanteur où il y a quelque chose qui t’as donné envie d’être chanteur ?

Anselme Wladimir :

Rien ne m’a donné envie d’être chanteur. J’écris des chansons depuis que j’ai 8 ans.
 

L'art-Scène :

En 99, tu rencontres la formation jazz avec laquelle tu tournes actuellement : Penses-tu que c’est un moment charnière dans la formation de ton style ?

Anselme Wladimir :

Je ne pourrais pas dire ça. Ce sont des gens avec lesquels je continue à travailler. Ils ont par ailleurs une activité de musiciens intense, dans laquelle ils sont très très forts. Tous les gens avec qui j’ai bossé m’ont toujours beaucoup apporté, mais le plus beau cadeau qui m’a été fait avec ce premier disque c’est de rencontrer cette formation. Je travaille avec eux, je cherche… Dans leur domaine, ils sont tellement plus puissants que moi que c’est très agréable…(Rires)
 

L'art-Scène :

Qu’est-ce que le fait de travailler avec des musiciens jazz confirmés a apporté à ton travail de chanteur ?

Anselme Wladimir :

Une exigence. Ils m’empêchent de ronronner. Ils ont pour habitude d’accompagner des chanteurs de jazz qui ont une mise en place parfaite et parfois, les choses qu’ils me proposent pourraient fonctionner si j’avais la technique d’un chanteur de jazz, mais je ne l’ai pas alors ça me fait avancer. Quand je les ai rencontrés, ça faisait un ou deux ans que j’avais découvert le free jazz français et que j’essayais d’approcher musicalement telle phrase etc. Eux, ils ont tout ça dans leur culture. J’ai envie d’une musique à la fois punk et élégante et c’est ce qu’est le free jazz européen. J’ai toujours eu un goût pour les choses compliquées : Lorca dernière période, Thiefaine et les mathématiques. Quand j’ai découvert le free jazz, ça m’a fait quelque chose. Avec un groupe comme le mien, on peut faire énormément de bruit, mais en même temps ça reste très pointu techniquement.
 

L'art-Scène :

Le monde du jazz et du free jazz tu t’y intéressais à l’époque ? Tu le connais plus aujourd’hui ?

Anselme Wladimir :

Avant je n’aimais pas le jazz et un jour j’ai entendu un concert de John Coltrane. Un solo de saxophone m’a fait ressentir la même émotion, le même lyrisme que dans une chanson de Léo Ferré.
 

L'art-Scène :

Tu as conscience de te couper d’un certain public en te plongeant dans un milieu un peu jazz, parce que c’est un milieu qui est relativement élitiste ?

Anselme Wladimir :

Je suis plus attentif à la réception qu’a le public de ce que je fais. Mais d’un autre côté, si tu ne pratiques pas la musique qui te fait plaisir, il faut faire un autre métier. J’ai rencontré cette formation sur un premier album assez free qui a été plus élitiste que je ne m’y attendais. Ça m’a un peu dépassé parce que je voulais faire quelque chose de plus populaire que ça. D’un autre côté, j’avais également envie de faire rentrer une musique plus élaborée dans la musique populaire. C’est ensembles que nous avons avancé vers quelque chose de plus accessible. La musique que pratique Benjamin Moussay en trio est elle-aussi plus accessible. Il dit souvent : « il faut faire comme Mozart : Mozart c’est beau, c’est balaise et ça plait à tout le monde. » Pratiquer une musique élaborée et exigeante, ça n’est pas forcément pratiquer une musique élitiste. J’ai un penchant pour la compliquétude - moins prononcé maintenant. Au-delà de ça, il est indispensable de travailler énormément.
 

L'art-Scène :

Pourrais-tu effectuer un retour sur ton premier album, Mauvaises Herbes, fruit de cette formation qui date de 99 : Pourquoi ce titre ?

Anselme Wladimir :

Je ne l’aime pas. (Rires) J’avais deux autres titres, mais on m’a dit qu’ils étaient trop longs : « Sans doute que cela finira bien » et « moi j’ai les pieds si grands que je me prends les pieds dedans. » ça sera peut-être un jour le titre d’un album.
 

L'art-Scène :

Comment perçois-tu cet album aujourd’hui ?

Anselme Wladimir :

J’ai du mal à avoir du recul. Il m’arrive de me réconcilier avec lui et des fois je ne me réconcilie pas du tout. Je suis content d’avoir fait cette chose radicale pour faire d’autres choses ensuite.
 

L'art-Scène :

Sur ton dossier de presse, il est noté que tes chansons sont « plus accessibles » aujourd'hui qu'à l'époque de Maivaises Herbes ?

Anselme Wladimir :

Elles sont sur un chemin d’accessibilité je pense.
 

L'art-Scène :

Dans quoi penses-tu t’être enfermé avec Mauvaises Herbe si bien qu’on avait des difficultés à t’atteindre ?

Anselme Wladimir :

Je ne pense pas m’être enfermé dans quelque chose. Ce premier disque je l’ai enregistré naïvement, je n’ai pas réfléchi, j’ai fait à fond mes chansons. Ce disque, c’est un peu mon adolescence. A l’époque, les gens disaient qu’ils ne comprenaient pas ce que je racontais et je ne me rendais pas compte pourquoi ils ne comprenaient pas. La différence c’est qu’aujourd’hui je comprends pourquoi. J’écrivais de façon dense, avec beaucoup d’images, beaucoup de suggestions sans donner de clé pour comprendre. Aujourd’hui j’ai perdu cette immédiateté. Pour moi, le propre de l’adolescence est de faire quelque chose jusqu’au bout, sans second degrés et sans recul. C’est un album blessé, influencé par Guidoni et les chanteurs qui ont mal. C’est un lyrisme au couteau. Je ne sais pas à quel point j’étais triste à l’époque… Mais je faisais toujours une dichotomie entre mon personnage social assez joyeux et mon spectacle qui était autre chose. En fait, c’était une période où j’étais moi-même assez triste dans ce que j’écrivais. La tristesse du disque rend également les choses difficiles à écouter. A cette période là, j’arrivais de bonne humeur sur scène, je faisais le concert et j’étais dépassé par la douleur qui ressortait du concert. Je me disais : « Mon dieu que c’est dur ce que je chante. » Il n’y avait pas forcément d’adéquation entre ma personnalités et mes mots.
 

L'art-Scène :

Comment sÂ’articulent ces deux personnages ?

Anselme Wladimir :

A l’époque, il y avait moi et mon spectacle qui était quelque chose de précieux. Je dessinais beaucoup mais j’ai toujours jeté mes dessins. Avec Deuxième Round, c’est la première fois que je réalise quelque chose avec mes dessins. Pour moi, le dessin ne représentait rien et la chose vraiment importante était la chanson. « attention les gars ça rigole pas » Et effectivement ce que j’écrivais ça ne rigolait pas du tout. (Rires) Aujourd’hui, il n’y a plus tellement de distance entre mon personnage de scène et moi-même.
 

L'art-Scène :

Pourrais-tu nous parler de Deuxième Round ? Pourquoi ce titre et comment, 4 ans après ton premier album, ce maxi a vu le jour ?

Anselme Wladimir :

C’est un autoproduit pour lequel j’avais envie de laisser à mes musiciens l’orchestration entière de certaines chansons. Ce disque est encore pour moi une phase de transition par rapport à ce que je voudrais présenter aujourd’hui sur scène. Entre le moment où il est enregistré et le moment où il sort, ce que je fais a évolué. Ensuite, « Deuxième round » c’est le retour, la vengeance, le deuxième album. (Rires) Je pensais aussi au Quinzième Round de Lavilliers parce qu’il représente une époque que j’adore, Renaud 78, Béranger, un son rock français et des textes engagés, un genre de chanson que j’aime. J’ai écrit par la suite une chanson politique en rapport avec Mohamed Ali qui s’appelle Deuxième Round. C’est une chanson anti-Raffarin, mais je ne citerai pas son nom, parce qu’il va être bientôt démodé. (Rires) Avant j’avais pour principe de ne pas citer des personnes qui existaient, je mets plus un pied dans la réalité aujourd’hui. Ensuite, citer Raffarin, je ne le fais pas parce que je n’ai pas une audience suffisante mais quand j’aurais une audience suffisante je le ferais. Tu peux faire des disques qui sont jetables, mais si après tu ne le tires pas à 300 000 exemplaires ça ne sert à rien de gueuler tout seul dans son coin contre Raffarin. (Rires)
 

L'art-Scène :

On le voit sur Deuxième Round avec une chanson comme Marelle, qui fait référence à un roman de Julio Cortazar, la littérature as une place importante dans ton univers. Comment expliques-tu celà ?

Anselme Wladimir :

La plupart des chansons sur Deuxième Round ont une référence littéraire, mais je n’ai pas fait exprès. Je ne suis pas forcément un lecteur assidu mais la littérature est un de mes plus grands plaisirs. Ensuite, je n’ai pas envie d’assommer les gens avec l’érudition que je n’ai plus. (Rires) Mais les gens comme Borges font partie de mes héros. Le côté intellectuel est devenu péjoratif ; moi c’est une figure que j’aime.
 

L'art-Scène :

Pourrais-tu nous parler de cette chanson Marelle et de Julio Cortazar ? Pourquoi ce choix ?

Anselme Wladimir :

Marelle est un bouquin que j’ai lu il n’y a pas longtemps du tout. J’avais lu d’autres titres de Cortazar mais pas celui-là. Quand je l’ai lu, j’ai eu l’impression de l’avoir lu trop tard parce que tout me plaisait tellement. Si je l’avais lu quand j’avais 20 ans je ne m’en serais peut-être pas remis. J’ai lu ce livre dans sa version courte et quand j’ai voulu le lire dans sa version longue, j’ai écrit une chanson.
 

L'art-Scène :

Fantomas présent sur ton disque est aussi une ballade de Desnos mis en musique par Kurt Weil. C’est un peu un hommage aux poètes surréalistes ?

Anselme Wladimir :

Desnos m’a donné l’idée d’écrire sur Fantomas. Olivier Comte avait réuni des chanteurs pour monter une comédie musicale. Pendant qu’on réfléchissait, je suis tombé sur cette chanson de Desnos et Kurt Weil. Là-dessus, j’ai lu les livres de Fantomas et j’ai proposé de faire la comédie musicale autour de cette histoire. Ça n’a pas déclenché l’enthousiasme général. Mais avec Stéphane Cadé, nous avons essayé d’écrire cette comédie musicale - qui ne s’est pas faite. Lui aussi a fait une chanson et j’ai voulu en faire une aussi. (Rires)
 

L'art-Scène :

Marelle en est un exemple, Fantomas peut-être aussi. Tu donnes beaucoup de clés pour connaître l’environnement culturel dans lequel tu évolues. De sorte qu’on assiste à une sorte de maison de poupée qui t’es propre où Duke Ellington se balade à côté de Julio Cortazar. Être artiste, c’est accepter de se nourrir de ce qui a été fait et forcément se placer dans une histoire culturelle ?

Anselme Wladimir :

Ce n’est pas un manifeste, je fais les choses plus simplement. Ce n’est pas « accepter de s’inscrire » parce que ce n’est pas grave, c’est plutôt plaisant et ça n’est pas une obligation. Faire des reprises, citer etc, je pense que c’est plutôt une façon d’éprouver sa propre liberté qu’une déférence à l’égard de ce qui s’est fait avant. Sans se rendre forcément compte, on crée toujours à partir de choses qui ont déjà été faites.
 

L'art-Scène :

Qui est Caetano Veloso ? Pourquoi est-il important à tes yeux ?

Anselme Wladimir :

Caetano Veloso est un chanteur brésilien. C’est un monstre sacré au Brésil. C’est la dernière grande claque que je me suis prise. Il y avait longtemps que je n’avais pas découvert des choses qui m’aient vraiment donné envie d’avancer. Je suis tombé sur une version live des années 70 de Partido Alto, une chanson de Chico Buarque. Sans comprendre un traître mot de ce qu’il disait, j’ai trouvé ça sublime. Je me suis acheté plein de disques etc. J’en suis fou de ce type ! Ce qui me fascine chez lui c’est sa façon d’être caméléon. Il passe d’un style à un autre et reste crédible.
Ce qui m’a toujours manqué dans la culture de la chanson française qui met le texte en avant, c’est le rythme. Au Brésil, le public tape dans les mains et ça sonne. J’en avais marre de devoir acheter mes disques dans des endroits qui étaient toujours ringards… Depuis que je suis tout petit, personne n’écoute les même trucs que moi. Certainement parce que les chanteurs que j’écoute, comme Jacques Bertin, sont très littéraires. Mais finalement au Brésil, l’équivalent des chanteurs à textes sont en plus musicalement imparables. Caetano Veloso est au summum au niveau des paroles comme au niveau de la musique et de l’interprétation.
 

L'art-Scène :

Dans Poésifiez-moi, tu cites le voleur de feu et le voyant. Quel rapport entretiens-tu avec la tradition poétique et plus particulièrement Rimbaud ? L’idée de Voyant, c’est une idée important pour toi ?

Anselme Wladimir :

Poésifiez-moi n’est pas une chanson à prendre au premier degré. Je voulais coudre un tissu de clichés poétiques. Rimbaud n’est pas le poète que j’ai le plus lu mais j’ai l’impression que c’est le poète par excellence en France. En poésie, on reste dans « l’ère Rimbaud. » J’ai l’impression d’avoir écrit avec une conception de la poésie formulée par lui. De la même façon qu’on est dans le système capitaliste en économie ou le système euclidien en mathématiques, en poésie on est dans le système rimbaldien. Mais il doit y avoir d’autres systèmes. (Rires) Penser la poésie comme invention fait partie d’une conception rimbaldienne. La poésie n’a pas toujours été conçue comme cela. Et au bout d’un siècle d’invention, après avoir écrit des poèmes de plus en plus compliquées etc. est-ce qu’on peut encore inventer ? Même si les vers libres ne sont pas toujours bien acceptés, ça fait quand même 100 ans qu’on casse la forme de la poésie : Jusqu’où peut-on aller ?
 

L'art-Scène :

Rimbaud, Ferré et Thiefaine, sont des personnages qui font sens mis les uns après les autres dans une histoire. Quelle place tiennent respectivement Ferré et Thiéfaine dans ton envie d’être chanteur ?

Anselme Wladimir :

C’est une famille effectivement. J’ai toujours écouté Ferré comme je l’ai dit lorsque vous m’avez interviewé à son sujet. Thiefaine, j’écoutais ça au collège et j’ai toujours aimé. J’ai du mal à avoir du recul vis-à-vis de lui. J’aime bien l’écouter avant des concerts pour me calmer. Ce qui me donne envie de chanter, c’est son rire goguenard. Je ne sais pas du tout pourquoi…
 

L'art-Scène :

Justement, on n’a pas de mal à te trouver une filiation avec Ferré et Thiefaine : comment reçois-tu ces comparaisons ? Il est rare d’être comparé à qui on aime sans être accusé de plagiat…

Anselme Wladimir :

Ça me fait plaisir pourtant, les comparaisons, on aime rarement ça. Il n’y a pas eu qu’eux deux. Mes influences étaient plus ouvertes quand j’ai commencé. J’étais également influencé par Jacques Bertin, Julos Beaucarne, aujourd’hui je suis influencé par Caetano Veloso.
 

L'art-Scène :

Plaisanter, en dessin et en chanson, sur le fait d’être un soi-disant artiste de gauche, sur les manifs où ça sent la merguez, ça veut dire quoi pour toi ?

Anselme Wladimir :

J’ai du mal à le formuler. Ecrire « Nos luttes sentent la merguez », c’est un crime de lèse majesté, ça se moque mais en même temps c’est aussi se moquer de soi-même.
 

L'art-Scène :

Tu parlais de Renaud, de Béranger. Dans ta culture musicale, il y a un engagement prononcé. S’il y a engagement dans ce que tu écris, ça passe par l’humour. Pourquoi ?

Anselme Wladimir :

C’est comme ça que je sais le faire. Je ne saurais pas chanter au premier degré « il y a la guerre et ça n’est pas bien. » C’est une sorte de pudeur mais pour l’instant je ne sais pas comment en parler autrement.
 

L'art-Scène :

Quand on te voit sur scène, on est à milles lieux de penser que Béranger et Renaud ont eu une quelconque importance pour toi. Pourquoi sont-ils important et à quand remonte ta sympathie pour eux ?

Anselme Wladimir :

Ça remonte à ma petite enfance. J’ai été élevé à Béranger et à Renaud depuis le biberon. Ce sont pour moi les figures du chanteur. Ce sont des grands frères. 1986, « touche pas à mon pote ! » Je vais chanter du Béranger au prochain concert. Le blues du syndicat.
 

L'art-Scène :

Tu joues sur différents tableaux artistiques : dessin, chanson, poème, musique. En chanson, quel est ton processus de création ? C’est une attitude au jour le jour ?

Anselme Wladimir :

Ça vient comme ça, presque tous les jours. Il y a du retravail mais ça n’est pas laborieux. C’est léger. Dans Riens du tout de Klapisch, Darroussin travaille dans une magasin d’instruments de musique et il veut monter une chorale. En travaillant, il entend des voix, ça le surprend. Et à la fin du film, la chorale va chanter ces phrases qu’il a entendues. Je trouve que ça ressemble assez à ça. (Rires)
 

L'art-Scène :

Le jazz est-il pour toi une musique qui accepte une liberté poétique ?

Anselme Wladimir :

Ce n’est pas uniquement le lot du jazz. Je crois qu’il est assez courant dans la culture américaine qu’il y ait des gens, des rappeurs qui déclament des poèmes dans des concerts de jazz… Pour moi, il y a une adéquation lorsque je dis un texte et que les musiciens improvisent. C’est du jazz parce qu’ils improvisent mais ça ne ressemble pas forcément à du jazz. C’est de la musique. Il faudrait qu’à mon tour j’improvise de poèmes sur scène, mais je n’en suis pas capable.
 

L'art-Scène :

Il semble que tu t’investisses dans une recherche et ton écriture s’apparente assez au jazz : tu travailles à déstructurer la chanson. C’est une sorte de « Free Poésie » en fin de compte…

Anselme Wladimir :

Je l’ai suffisamment fait non pas pour publier mes résultats de recherche dans une revue scientifique mais tout simplement pour moi. Aujourd’hui, je cherche à écrire des chansons qui ressemble à des chansons comme on l’entend, mais pas seulement. Toute proportion gardée, j’ai l’impression d’être parti du travail de Breton et j’aimerais aboutir au travail d’Apollinaire. Dans Apollinaire, il y a toute la recherche et l’invention de Breton, mais en même temps c’est d’une concision. Je n’ai toujours juré que par Breton, Michaux, mais je suis de plus en plus sensible à Apollinaire.
 

L'art-Scène :

Tu te produis en duo soit avec ton violoniste. Il improvise alors que tu dis des textes. Pour toi, est-ce important d’être entourés d’artistes qui eux-mêmes sont dans une recherche ? C’est la source d’une émulation artistique en quelque sorte.

Anselme Wladimir :

Tout à fait. J’ai toujours aimé que les musiciens me proposent des arrangements etc. ça m’a toujours apporté effectivement.
 

L'art-Scène :

Finalement, tout comme le fait de citer ouvertement ses références, le monde du jazz, de l’impro, de la collaboration artistique etc… N’est-ce pas une façon de désacraliser la propriété intellectuelle au profit d’une communauté de création ?

Anselme Wladimir :

Ça serait bien si c’était ça mais en réalité ça n’est pas le cas. On dit souvent que les chanteurs sont individualistes, c’est aussi vrai. J’ai rarement accepté qu’on touche à mes textes, j’étais seul à les pratiquer. Si maintenant je donne mes textes, c’est à des personnes en qui j’ai confiance et que j’ai choisies. Et c’est plaisant finalement. Je suis pour ces mélanges dans l’idée, c’est assez neuf en fait que j’accepte de travailler avec d’autres. En même temps, je n’ai pas inventé la collaboration. En fait, ce qui est nouveau c’est peut-être arriver à me dire que tout ce que je fais je ne l’ai pas inventé… (Rires)
 

L'art-Scène :

Quel usage te plait-il de faire des mots, aimes-tu prendre des libertés par rapport l’usage commun, recherches-tu les mots spécifiques ?

Anselme Wladimir :

Il y a une réelle belle profusion dans la langue française. J’adore l’orthographe, c’est tellement un bordel que c’est drôle. Evidement que tu peux prendre des libertés avec ça et ça prend sens.
 

L'art-Scène :

Tu uses avec plaisir de la licence poétique ?

Anselme Wladimir :

Je ne m’en rends pas toujours compte. Je pense qu’il faut faire ça avec parcimonie. La langue française a déjà tellement de mots qu’on ne connaît pas. Il faut se préoccuper avant tout de ce que l’usage restitue comme idée et comme sensation.
 

L'art-Scène :

Quel est pour toi le rôle de la poésie et de la chanson ?

Anselme Wladimir :

Par le fait qu’elles existent, elles ont plein d’utilités, mais elles n’ont pas d’autre rôle que celui d’apporter du plaisir. Dans le plaisir je mets une notion d’intelligence, d’engagement politique et d’émotion.
 


 


 

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