N° 11 - Mars 2003
 
Reflet alternatif
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LUZ : Claudiquant sur le dance floor (02/2003)

LUZ : CLAUDIQUANT SUR LE DANCE FLOOR

 

Barbichette espiègle et petites lunettes rondes, Luz croque la politique chaque semaine dans Charlie Hebdo. Journaliste-dessinateur très fertile, il sortait en mai dernier, sur la couche des présidentielles, Cambouis un fanzine politique dessiné en guise de propre bannière. Un fanzine gratuit qu’il photocopie lui-même, qu’il met en dépôt chez quelques libraires ou disquaires parisiens. En décembre dernier, Luz accouchait du petit frère de Cambouis : Claudiquant sur le dance floor . Mêmes principes de fabrication et de distribution artisanales pour l’autre passion de Luz : la musique.


L’art-scène : Tu sors un fanzine gratuit qui s’appelle Claudiquant sur le dance floor. Qu’est-ce que ce fanzine ?
Luz : Je respire comme tous les gens avec deux narines. Les miennes, c’est d’un côté le dessin, de l’autre la musique. Je me dis que c’est bien de respirer des deux narines à la fois et de faire quelque chose qui à ma connaissance n’a encore jamais été fait. C’est de faire un fanzine sur la musique, entièrement dessiné et d’allier les deux passions qui me tiennent encore debout.

 

L’art-scène : C’est une envie de t’échapper un peu de la politique que tu fréquentes au quotidien à Charlie?
Luz : Oui, il y a de ça. C’est déjà le constat que j’avais fait avec Cambouis que l’on ne peut pas faire que du dessin politique « oui ou non », que les choses étaient plus compliquées, qu’il fallait du temps, expliquer les choses. Là, parti dans ma lancée, j’ai envie de raconter d’autres choses et des choses qui me tiennent vraiment à cœur. Et les choses qui tiennent à cœur sont finalement beaucoup plus politiques en elles-mêmes que de parler de Jacques Chirac ou de Jean-Pierre Chevènement. Je pense que le côté politique sortira de lui-même de Claudiquant sur le dance floor. C’est un peu une grande théorie que j’ai, c’est que peu importent les paroles dans la musique, c’est la musique elle-même qui est politique, qui va te faire bouger les genoux de manière politique, qui va foutre la merde. Je crois que c’est une phrase de Tony Williams, le batteur de Jazz, qui avait dit qu’il n’avait pas besoin d’écrire de textes militants parce que sa musique elle-même était militante. C’est un peu mon credo et j’essaie de poursuivre ce chemin-là avec un côté un peu « témoignage ». C’est à dire que je vais voir des clubs, je vais voir des concerts et en même temps je me dis que c’est dommage que les gens qui me lisent dans Charlie ou ailleurs, je ne puisse pas les prendre par la main, qu’ils viennent avec moi et qu’on aille faire la fête ensemble.

 

L’art-scène : C’est la première fois que tu te mets en scène personnellement dans tes dessins ?
Luz : Oui, avec Cambouis c’est vraiment la première fois. C’est très difficile de parler de choses qui sont intimes sans s’y impliquer un minimum. Il faut se foutre à nu. Il ne faut avoir aucune censure et une totale irresponsabilité. Dans le dessin de presse, il faut être très responsable, il faut faire attention et ne pas dire trop de conneries. Là, je peux me lâcher et en dire beaucoup.

L’art-scène : C’est politique ça aussi.
Luz :Oui, oui. J’en suis vraiment convaincu. C’est un autre genre de méthode que je suis en train d’embrasser, c’est d’être politiquement à poil.

L’art-scène : Tu disais que la musique et la politique étaient intimement liées. Cette filiation, tu la situes à quel niveau ?
Luz : Il y a des parallèles qui me paraissent complètement évidents. La musique comme la politique peut te changer intimement et en même temps, il y a une notion de partage, un côté « masse ». Ca peut bouleverser vraiment les choses. Pas forcément uniquement la musique en elle-même mais tout le contexte musical qu’il y a autour. Un bon exemple, c’est les free-parties. C’est quelque chose qui est politique sans que ce soit pour autant affiché comme tel. Mais le contexte musical des free-parties, c’est en dehors-même de la musique. Ca fait chier très largement la société policière par exemple. Ca fait exploser le côté policé de la société. Tout d’un coup on est sur un autre domaine et ça devient très emmerdant pour l’Etat, très emmerdant pour les esprits obtus. Donc pour moi, politique et musique c’est la même chose à partir du moment où ça peut faire exploser les cloisons. Mais il y a toujours un côté « réformiste » dans la politique qui n’existe pas en musique. La musique est beaucoup plus terroriste que la politique.

 

L’art-scène : Ce message, tu veux le faire passer auprès de qui ? A qui s’adresse ton fanzine ?
Luz : A tout le monde parce que le grand plaisir que j’ai, c’est que j’ai découvert qu’il y a des gens qui se foutent complètement des disques ou des groupes dont je parle mais qui se retrouvent dedans parce qu’ils y trouvent un plaisir de lecteur, et qui même s’y intéressent. Si je voulais faire quelque chose de très pointu, je pense que l’objectif un peu politique que j’essaie d’y mettre n’aurait pas de sens parce que ça s’adresserait juste à quelques initiés. J’essaie d’en faire profiter un maximum de gens même si ça reste un fanzine et que ce n’est pas une distribution de masse. En même temps, c’est gratuit donc les gens peuvent se faire des photocopies, se le passer. Ils sont aussi acteurs de ça. Ce n’est pas un truc « collector » à garder chez soi. C’est vite lu, c’est froissé, il y a des taches de café dessus, on peut s’en servir pour rouler un joint, etc. Ils en font ce qu’ils veulent.

L’art-scène : Même si ce n’est pas ta priorité, as-tu l’envie de faire partager tes goûts musicaux au travers Claudiquant?
Luz : Ah oui bien sûr parce que je vais parler uniquement des miens – sans faire de prosélytisme - mais en même temps je vais essayer d’être surpris moi-même. Je vais m’efforcer d’aller voir des choses que je ne connais pas particulièrement. Je voudrais pouvoir extirper cette magie commune qui est le goût de la musique, le goût de se remplir les oreilles et d’exprimer le reste du monde avec. C’est un peu le travail que je m’efforce de faire. J’aimerais aussi faire des reportages sur des disquaires qui sont précieux comme Bimbo Tower que j’aime beaucoup, qui te fait découvrir des tas de choses, qui est d’une ouverture musicale rare. Il faut rendre service à ces gens-là, leur rendre hommage.

 

L’art-scène : Il y a donc un vrai projet derrière Claudiquant. Tu as fait le 1er numéro sur les Trans’ de Rennes, le second sur la fin du Batofar. Est-ce que tu t’es défini une sorte de planning de thèmes et est-ce que c’est un fanzine que tu envisages sur un long terme ?
Luz : Oui c’est quelque chose que j’envisage sur la durée cependant je ne me dis pas longtemps à l’avance ce que je vais faire. C’est exactement comme lorsque tu écoutes de la musique, que tu vas choisir un disque dans ta discothèque. Tu ne sais pas forcément ce que tu as envie d’écouter quand tu te lèves le matin et tu choisis un peu dans le brouillard, tu te dis « ah j’ai bien fait de trouver ça, c’est parfait ». Il faut naviguer un peu comme ça dans le brouillard, j’ai envie de choisir des choses mais en même temps je ne me dis pas que je vais faire un bouquin ou une épopée. Je tiens vraiment avant tout à me faire plaisir et à faire plaisir aux gens qui le lisent. Je ne veux pas faire un truc d’autiste et en même temps, ne pas faire non plus « mon grand projet du siècle » parce que forcément je me péterais la gueule. Ce serait très prétentieux de faire ça.

L’art-scène : Est-ce parce que la presse musicale française ne correspond pas à tes attentes que tu fais ce fanzine ?
Luz : Pour l’instant en France les dessinateurs ne sont pas très représentés dans la presse musicale. Et c’est dommage. Il y a juste Magic ! qui m’a proposé de faire une page sur ce terrain-là et qui m’ont dit : « Ecoute, tu vas voir des trucs, après tu fais ce que tu veux, tu racontes ce que tu veux ». C’est pas mal ça. Ca reste une seule page donc c’est toujours réduit, moi il m’en faut 12 ou 24. (rires) C’est mon gros problème. Mais c’est déjà plus conséquent qu’un petit dessin dans les Inrocks qui en fait est du dessin de presse. C’est pas mal, ce n’est pas honteux de faire ça mais c’est réducteur. Comme à Charlie avec les reportages dessinés où les dessinateurs deviennent journalistes, je trouve que c’est un truc qui manque dans la presse musicale.

 

L’art-scène : On a le sentiment à la lecture du N°1 de Claudiquant que les critiques musicaux t’agacent parfois ?
Luz : La critique est souvent paresseuse même s’il y a de temps en temps des gens qui sortent du lot. Mais ça manque souvent de passion les revues musicales alors que ça s’adresse à des passionnés. C’est très policé, on étiquette, on va essayer d’être le premier à trouver le mot qui va entrer dans le dictionnaire mondial de la musique. Etre le premier qui va dire « punk », être le premier qui va dire « funk ». C’est dommage parce que la musique c’est aussi un moyen. Quand tu commences à parler de musique, tu peux parler de politique, tu peux parler social, de tas de choses. Par exemple, c’est dommage que les Inrocks aient segmenté leur magazine. On parle de musique, et après on parle de politique, et après on parle d’autre chose alors qu’à mon avis tout est lié. Mais il y a des gens qui écrivent très bien où tu sens un peu d’écriture, un peu de chaleur. J’aime bien Christophe Comte par exemple des Inrocks, Deschamps, des gens qui sont un peu portés par ce qu’ils voient et écoutent.

L’art-scène : Ce que tu écoutes musicalement justement, c’est quoi ?
Luz : Mon univers musical irait de Robert Wyatt à The Fall. C’est assez large du moment qu’il y a quelque chose de surprenant, soit qui te fasse bouger les genoux comme un furieux, soit qui te fasse virevolter la tête comme une comète.

L’art-scène : C’est un univers essentiellement anglo-saxon ?
Luz : Oui jÂ’avoue. Assez essentiellement. (rires)

 

L’art-scène : Il n’y a pas grand chose qui te fait vibrer chez les francophones ?
Luz : Il n’y a pas grand monde qui me fait vibrer parmi les français. Il y a Dominique A que j’aime beaucoup. Il essaie de toujours se remettre en question musicalement et puis il écrit très bien. Il écrit très sobrement, il y a des choses qui surgissent, très précieuses. Mais c’est vrai que j’ai une culture plutôt anglo-saxonne mais ça pourrait passer aussi par les brass-bands de l’est. J’aime bien aussi ça. C’est plus tzigane qu’anglo-saxon. Il y a un univers qui part dans tous les sens, je trouve que c’est jouissif.

 

L’art-scène : Entre ton activité à Charlie, Cambouis et maintenant Claudiquant, la barque semble bien chargée. T’as d’autres projets ou tu vas arrêter là ?
Luz : Là, j’ai un bouquin qui va sortir, encore sur la musique d’ailleurs. Il sort en mars aux éditions du Requin Marteau et ça s’appelle The Joke. Encore de l’anglais. (rires) C’est un bouquin de 64 pages sur The Fall. Sinon, je n’ai pas vraiment de projets, j’essaie d’éviter d’en avoir trop et de me lancer dans des trucs comme ça. C’est comme ce que je te disais tout à l’heure par rapport au fait de choisir un disque dans la pile. Tu ne sais pas ce que tu vas écouter et tu te laisses guider naturellement.


Propos recueillis par David Desreumaux
Illustrations : Luz -
Claudiquant sur le dance floor N° 1

Claudiquant sur le dance floor par Luz.
En dépôt chez quelques libraires parisiens:
- Parallèle - Rue St Honoré - Paris Ier
- Super Héros - Rue St-Martin - Paris IIIe
- Freak Out - Place E. Piaf - Paris XXe
- Bimbo Tower - Quartier Bastille - Paris XIe

 

 


 

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