N° 13 - Mai 2003
 
Lulu Borgia
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Crédit : Jean-Pierre Joblin

 

LULU BORGIA OU LE PESSIMISME JOYEUX

Derrière une petite frimousse à laquelle on accorderait le bon Dieu sans confessions exulte une artiste sans concessions. L’univers de LuLu Borgia plonge ses racines dans un monde où le fantastique le dispute à la dure réalité d’ « un temps médiéval » contemporain. Un monde fait d’irrévérences, de tendresses et de bonheurs tristes, servi avec une vraie joie de vivre. Avec une énergie hors du commun. « Joyeux naufrage » !


« C'est un temps de misère et de Cour des Miracles / C'est un temps qui génère la charité-spectacle / C'est un temps médiéval / C'est un temps médiéval » insiste Lulu Borgia sur Un temps médiéval. Voici résumée, en quelques vers, à la fois la personnalité de Lulu Borgia ainsi que son univers musical. Artiste déterminée - et parfois « très têtue » avoue-t-elle – dont l’œuvre, ancrée avec acharnement dans un contemporain parfois déprimant, prend racines dans un monde fantastique, imaginaire.

Pour introduction paradoxale, on peut avancer que si Lulu est devenue cette artiste écorchée vive, peut-être le doit-elle à une enfance renfermée. « J’étais une gamine très timide au point que ça inquiétait mes parents. On leur a conseillé de me faire faire des activités. Sportives, musicales ou autres. Je voulais faire de la batterie bien que cela ne correspondait pas du tout à l’état d’esprit que j’avais à l’époque. On est allés au conservatoire mais y jouer de la batterie n’était pas possible alors je me suis orientée vers ma seconde passion : le violon. J’ai donc fait du violon classique de 6 à 15 ans. Puis j’ai posé le violon dans sa boîte et j’ai pris la guitare et la basse en même temps que j’ai découvert le rock. Ca a été une claque en écoutant les Beatles et les Doors. » sourit-elle aujourd’hui.

Dès lors, s’ensuivent les premiers groupes – Urgeance et Chronique Métropole - fortement influencés par un rock cosmopolite sombre qui s’étend des Doors aux Cure de Robert Smith. Pour l’heure, musicienne avant tout, Lulu se contente d’y tenir la basse. Le passage de l’autre côté du micro viendra de la rencontre déterminante avec son parolier actuel, Jean-Pierre Joblin, par ailleurs auteur de bande dessinée. Trempée très jeune dans la chanson à textes de qualité (Ferré, Brel, Barbara), par respect envers ses illustres pairs, Lulu n’envisage pas une seconde d’écrire.
De cette rencontre, en même temps que le personnage Lulu Borgia, vont naître les premières chansons. Très vite, Lulu investit la scène du feu Tourtour dirigé à l’époque par Jean Favre (directeur actuel du XXème Théâtre), personne pour laquelle la chanteuse conserve aujourd’hui un respect et une admiration sans bornes. Profitant de cette prestation scénique pour enregistrer une maquette, le talent de Lulu Borgia ne tarde pas d’intéresser un producteur qui la fait entrer en studio. Dans la foulée sort son premier album, Luxe, bordel et voluptés. Tout semble glisser comme l’archet sur son violon quand l’artiste commence à se frotter à la réalité du métier. « Après ce disque a commencé le véritable apprentissage. Il fallait démarcher, trouver des concerts et on s’est aperçus que c’était vraiment très dur » constate-t-elle.

C’est le temps des participations et des victoires à divers concours qui contribuent à faire circuler dans un milieu averti ce pseudo drôle et inquiétant. En 2001, 6 ans après Luxe, bordel et voluptés, paraît Turbulences et dépressions, le second album de Lulu Borgia. Si le titre de cet opus apparaît plus sobre que le précédent, l’illustration de la pochette s’avère quant à elle d’une provocation criante. Une provocation qui au demeurant ne fera pas que servir son interprète qui se voit fermer quelques portes médiatiques sur son passage, mais surtout qui se voit affliger d’une étiquette de « chanteuse libertine. » Étiquette d’autant plus arbitraire qu’elle occulte la majeure partie de l’œuvre de la Borgia. « En France, tu n’as pas le droit de faire un titre osé ou tendancieux parce qu’après t’es foutu, t’es catalogué » regrette-t-elle.

Attachée à déchirer au plus vite cette vignette poisseuse, Lulu sort Chair Publique. « Même s’il y a un côté charnel, je défie quiconque de trouver plein de libertinage dans ce disque » annonce-t-elle. Mais ce qui marque, ce qui frappe dans ce disque, c’est un grain nouveau, une volonté de resserrer l’univers artistique. Enregistré en public au printemps 2002 au théâtre des Déchargeurs à Paris, l’album livre toute l’énergie à l’état brut de la furie Borgia, personnage de scène sans l’ombre d’un doute. La nature fort bien restituée des climats désenchantés laisse apparaître le meilleur d’une artiste engagée, sensible, irrévérencieuse et tendre, douée d’une originalité créatrice hors du commun. Chair publique ressemble en chair et en os à Lulu Borgia, l’album fait corps avec l’artiste.

Aborder l’univers de Lulu Borgia, c’est accepter d’ouvrir les yeux sur un monde contemporain qui se flatte d’une modernité illusoire. « Le monde est une branloire pérenne » expliquait Montaigne il y a près de 500 ans, l’Histoire ne se répète pas mais elle bégaie ; c’est ce que tend à nous prouver Lulu par le biais de certains climats, de certains textes qui semblent nous renvoyer le spectre de François Villon à la face. « C’est un temps rien qu’un temps / Dans la danse macabre / Un temps de testament / Un temps de candélabre / C’est un temps » enrage-t-elle sur Un temps médiéval car l’artiste, derrière son doux minois, n’a pas la langue dans sa poche. Attitude plutôt salutaire par les temps de répression (et de dépressions) qui courent…

Certes, Lulu n’écrit pas personnellement ses textes mais c’est tout comme. Le duo qu’elle forme depuis ses débuts avec Jean-Pierre Joblin n’est rien d’autre qu’une fusion. Brassens disait, dans Le mauvais sujet repenti, « elle était le corps puis moi la tête ». Ici, révérence gardée envers le poète, on pourrait renchérir qu’ « elle est le son et lui les mots. » Mais ils ne font qu’un. Leur sensibilité est commune et il est surprenant de constater à quel point Jean-Pierre arrive à trouver un ton si juste dans ses mots écrits pour une femme. Il se glisse dans la peau de Lulu tel le faussaire magnifique. La formule est impeccable. Les musiques composées par Lulu, mélangeant instruments acoustiques et arrangements électroniques, forment des écrins accueillant les textes imagés de son compère. Il en sort un univers envoûtant, fantastique, « funambulant » entre fictif et réel, dansant sur les cercles de l’enfer et piétinant les allées du paradis. Dante n’a qu’à bien se tenir…

David Desreumaux – Mai 2003

 


 

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