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L'héritage Ferré (07/2003)
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L'HERITAGE FERRE |
Dix ans après sa mort, quelle place Léo Ferré conserve-t-il au sein de la nouvelle génération de chanteurs-chanteuses, interprètes, compositeurs et/ou auteurs ? Wladimir Anselme, Agnès Bihl, Christophe Bonzom, Lulu Borgia, Fred des Ogres de Barback, Céline Caussimon, Nicolas Joseph, Josette Kalifa, Giovanni Mirabassi et Nicolas Reggiani témoignent.
A sa mort, ils ont voulu écrire une chanson. Une fois, ils lui ont fait la bise. Une autre, ils l’ont aperçu en répétitions. Certains l’ont vu sur scène. A leur grand dam, d’autres ne l’ont pas vu. Très jeunes, ils lui ont écrit une lettre. A l’adolescence, ils étaient peut-être fans. Ce qui est sûr c’est qu’ils n’écoutaient que ça en boucle. Les plus courageux ont peut-être déjà fait une déclaration d’amour en reprenant ses vers. A sa mort ils ont pleuré. S’en souviennent-ils tous ? C’était la fin d’une lutte. C’est sa voix qu’ils préfèrent, son exubérance, sa tendresse, sa poésie ou sa musique. Sur scène, parfois, ils chantent ses mots. Devant la salle comble du Trianon ou ailleurs. Il y a 10 ans l’anarchiste est mort, le jour de la fête nationale. Léo Ferré, chanteur définitivement scellé dans notre patrimoine, vieux lion cabot, génie de la musique et des mots. Nous avons demandé à la nouvelle génération - les cigales qui, il y a 10 ans, ne chantaient pas encore – si elles se sentaient accompagnées par un héritage Léo Ferré. Si Léo Ferré interpelle les chanteurs, c’est fréquemment à travers un parcours personnel et parfois un ressenti affectif. A cœur ouvert, Wladimir Anselme, Christophe Bonzom, Lulu Borgia, Fred des Ogres de Barback, Céline Caussimon, Nicolas Joseph et Josette Kalifa parlent de ce qui les touchent chez ce monument. Quant à Agnès Bihl, Giovanni Mirabassi et Nicolas Reggiani, ils se sont rencontrés autour d’un verre pour répondre à nos questions. |
WLADIMIR ANSELME
« il m’a invité à regarder ailleurs » - Propos recueillis le 13 juin 03
Il semblerait qu’étant petit, Wladimir Anselme n’ait pas connu de chanson autre que les grands poèmes lyriques de Léo Ferré. Ado, il se réveillait avec du Ferré. Plus grand, poète–interprète, il évolue dans un univers textuel délirant et a le chic de s’entourer de musiciens talentueux. Anselme est certainement le témoin d’une culture ferrienne bien assimilée.
« J’écoute Ferré depuis que je suis tout petit. Et j’ai du mal à discerner son apport, parce que pour moi, faire de la chanson c’était faire un peu comme Léo Ferré. Avec le recul, j’ai l’impression que sa particularité est de placer la barre assez haut. Il me semble que son dessein est de rivaliser avec les grands poètes et de faire de la chanson un « art majeur ».
Il a azimuté les formes de la chanson et j’ai l’impression qu’il m’a invité à regarder ailleurs que la forme traditionnelle d'une chanson : couplet, refrain, ritournelle… Pour me rendre compte finalement que c’est ça la chanson alors que pour moi c’était ces longs poèmes épiques qui peuvent durer des heures. Je viens vraiment de là . Puis je me suis rendu compte aussi que Ferré avait fait des « vraies » chansons au départ et qu’il y était allé progressivement. (rires)
Je crois que ce qui me touche énormément chez lui c’est sa voix, une voix légèrement fêlée ou blessée, profonde et qui charrie plein de choses. Et là je ne peux pas rivaliser.
A l’adolescence, j’ai écouté beaucoup Ferré, surtout les longs poèmes symphoniques très tristes. Au réveil, j’écoutais Requiem, et j’ai un peu laissé tomber. Puis j’ai fait mon chemin, j’ai récolté d’autres influences. Ferré commençait à représenter une autre époque de la chanson. Lorsqu’on a monté un spectacle en duo avec Benjamin Moussay, pianiste de jazz, on voulait trouver un chemin plus moderne avec beaucoup d’improvisation afin de se détacher du récital de chanson classique. Et quand je réécoute les enregistrements de Ferré seul accompagné par Paul Castanier, je me rends compte qu'ils avaient déjà fait ça et c’est extrêmement moderne. Dans les concerts, il y a cette spontanéité, cette réaction immédiate… Le pianiste improvise, lui n’improvise pas forcément les textes, mais le ton etc. Et ça j’adore. Et ça m’ennuie de me rendre compte que lui l’avait fait alors que je pensais innover. (rires)
Ferré, c’est pour moi un vieux lion. Les gars du thank you Ferré l’appellent tous comme ça. C’est cette crinière blanche dans la nuit. Cette dignité fière qui est pleine de générosité et de va-te-faire-foutre en même temps. » |
BONZOM
« Je comparerais Ferré à quelqu’un comme Picasso » - Propos recueillis le 18 juin 03
Auteur-interprète, Christophe Bonzom est marqué par l’exigence démesurée dont faisait preuve Ferré dans son travail. Il apprécie particulièrement le travail que Ferré a fait avec les poètes. Lors d’une édition, Christophe Bonzom et sa silhouette aérienne ont présenté le gala Thank You Ferré. C’était peut-être pour lui l’occasion d’essayer de rivaliser avec la bête de scène qu’était Ferré.
« Pour moi, Ferré est avant tout un poète. On est tous traversés par Ferré. Dans la chanson française que je connais, qui va de Benabar à Thomas Fersen, mais aussi Wladimir Anselme, Loïc Lantoine, c’est sûr qu’il y a une influence parce qu’il existe une exigence réelle au niveau des textes et de la musique. Ferré avait les deux. Il avait une écriture géniale, et c’était un musicien. Je ne suis pas musicien mais j’admire ça, parce qu’il est allé jusqu’au bout de ses envies et de ses styles. Il y a un héritage comme ça aujourd’hui. Quand je vois bosser Wladimir Anselme par exemple. Dans l’écriture, c’est un mec complètement fou, un poète. Et musicalement, il sait s’entourer de gens excellents. Il y a chez lui une exigence redoutable au niveau de la musique. On aime ou on n'aime pas, mais en tous cas c’est béton et ça ne cède pas à la facilité.
Je comparerais Ferré à quelqu’un comme Picasso. C’est un type qui a essayé beaucoup de choses et il est allé jusqu’au bout. C’était un découvreur. Picasso a aussi commencé par quelque chose de très classique et il avait de la technique. Ce qui est intéressant de remarquer chez Ferré c’est que c’est un artiste vraiment complet : au niveau des textes c’est magnifique. Mais il a compris que la chanson c’est 80 % la musique. Chose que j’ai réalisé tard. Mais chez Ferré, c’est 80% les textes et 80% la musique. C’est un truc à 160%. Donc il était autant attentif à la musique qu’à ses textes. C’est un truc qui m’interpelle beaucoup parce que, n’étant pas moi-même compositeur, je l’ai compris tard.
Ce que j’apprécie le plus chez lui c’est le fait qu’il soit allé chanter et qu’il ait mis en musique des poètes. Je suis amoureux du disque Rimbaud-Verlaine. Ferré n’est pas Rimbaud, mais il y a une sorte de liaison qui est évidente. C’était aussi un homme de scène, un peu cabot, un auteur superbe, un compositeur superbe et un chanteur superbe. » |
LULU BORGIA
« Il y a une intelligence au-delà du sens des mots » - Propos recueillis le 06 juin 03
Lulu Borgia compose et interprète. Avec Ferré, elle partage le goût de la musique. Lors d’un gala annuel Thank You Ferré au Trianon elle a pris plaisir à « relooker » comme elle dit des chansons de Ferré. Lui qui souffrait que sa musique ne soit pas plus reconnue peut se réconforter à l’écoute de Lulu Borgia, grande admiratrice de la musicalité férienne.
« Les 3 premiers disques que j’ai acheté ont été les Beatles, les Doors et Ferré. J’adorais écouter Ferré allongée, musique à fond. Il t’emmène dans un voyage de la même façon que la musique classique peut te transporter. Ferré me trimballait dans une poésie qui m’a fait pleurer. C’est un mec qui m’a fait pleurer mais pas avec le sens des mots, mais grâce aux sons associés à la musique. Ca fait partie des choses que j’aimerais faire passer : un lyrisme universel où il n’est pas primordial de comprendre les paroles. Il y a une intelligence au-delà du sens des mots.
Ses chansons lyriques intemporelles, qu’on ne comprend pas forcément, me touchent particulièrement. J’aime beaucoup La Mémoire et La Mer, et au bout de plusieurs années, je ne comprends toujours pas le texte, mais les mots tombent bien dans la musique. C’est émotionnel et pas intellectuel. Quand on demandait à Ferré ce que les gens écoutent en premier dans une chanson il disait : « les gens intelligents écoutent les paroles et les gens les plus sensibles écoutent la musique. » J’aime bien cette idée. Il a combiné les deux.
Ce que j’adore c’est qu’un jour il a dit « je vais faire un tube » et il a fait C’est extra. Est-ce que c’est encore possible pour des artistes comme nous aujourd’hui de dire « je vais faire un tube » et d’y arriver ? Pour moi, c’est incroyable que Ferré ait prévu de faire un tube et qu’il ait fait danser le bœuf moyen sur l’une de ses chansons. Et parallèlement, il a pu faire des chansons beaucoup plus dures au niveau de l’approche du texte. Il a aussi fait connaître au chaland des poètes en les mettant en musique : Rimbaud, Verlaine, Baudelaire… Je pense qu’il a œuvré beaucoup pour la découverte de la poésie et qu’il a élevé une passerelle entre la poésie et la chanson. Au delà de ça, Ferré s’est permis de faire des chansons de 7 minutes, de déclamer un texte sur une musique sans refrain. Ferré a amené un décloisonnement, il s’est démarqué des gens comme Trenet. Et c’est dans ce sens que je le trouve assez rock, parce qu’il ne s’est pas donné de limite.
L’image que je retiens de lui est celle d’un vieux lion dragueur. Je dirais qu’il a eu la chance de pouvoir chanter ce qu’il voulait chanter. Et aujourd’hui, sans faire de chansons militantes poing levé, je souhaiterais que les médias laissent plus la place aux artistes qui ont des choses à dire. » |
CELINE CAUSSIMON
« Il a ôté à la chanson populaire le complexe de faire de la poésie » - Propos recueillis le 19 juin 03
Céline Caussimon, auteur-interprète, vient de sortir son deuxième album, Je Marche au Bord... Elle est avant tout une admiratrice de Léo Ferré. En tant que fille de Jean-Rober Caussimon – dont les textes ont été mis en musique par Ferré -, elle a côtoyé le chanteur. Mais ce qu’elle appréciait par dessus tout était d’aller le voir sur scène ; parfois en famille, plutôt entre amis. Pour elle, Léo Ferré est un artiste qui parle aux gens en tant qu’individus. C’est chez Ferré qu’elle est venue chercher le témoignage de la révolte moderne lorsqu’en 1986, en tant que comédienne, elle a monté un spectacle sur les chants contestataires de la Commune à nos jours.
« Un des héritages que Ferré a pu avoir dans l’écriture de la chanson actuellement est la liberté d’utiliser une écriture poétique alors que c’est de la chanson populaire destinée à un large public. Il a offert à la chanson d’avoir recours aux métaphores, aux images, aux ellipses. Ce qui s’écrit en chanson avant Ferré reste très terre à terre... Il a désinhibé la chanson, il l’a tirée vers le haut en lui ôtant un complexe à faire de la poésie.
Ce que je préfère chez lui, c’est sa musicalité. Sur scène il pouvait jongler entre l’adresse à la salle, revenir au piano, enchaîner, arrêter etc. Cette musicalité était présente partout, même dans le texte parlé ça continue à être musical. C’est avant tout un musicien. C’est quelqu’un qui souffrait beaucoup de ne pas être compositeur classique, de ne pas avoir dirigé de grand orchestre etc. La chanson lui servait pour manger. Il se disait que s’il voulait faire passer sa musique, il devait mettre des paroles dessus, alors il a écrit des textes. C’est ce qu’il disait et quelqu’un qui soit autant dans la musique et qui sache aussi bien utiliser le langage, c’est beau.
Au Déjazet peu avant sa mort, il chantait les poètes qu’il avait mis en musique. Il avait fait un truc magnifique. Après la dernière chanson, il a pris le micro et il a dit : « je vais sortir, on a fait un spectacle, c’était bien mais faites moi un cadeau, n’applaudissez pas. » C’était d’une beauté, ce mec plus tout jeune qui partait au lointain dans le silence. C’était un mec de scène, c’était un orateur...
En 85, il m’avait raconté : « tu te rends compte Céline, mon père, sur son lit de mort, il me dit ‘’Mais pourquoi n’es-tu pas été avocat ? T’aurais été un très bon avocat’’ Tu te rends compte, sur son lit de mort, il me dit encore ça... ! » Mais c’est vrai qu’après, quand tu voyais Ferré en scène tu te disais : « il aurait été un super avocat » ou du moins un orateur. Ça avait de la gueule ses concerts. C’est pour ça que ça produit cette espèce de fanatisme des gens.
Sur mon premier album, j’ai repris la chanson Mon Petit Voyou. J’aime beaucoup cette chanson. Elle a une écriture elliptique et très imagée. Un spécialiste s’est chargé de tout m’expliquer par rapport à la vie de Ferré. « quand tout est vert et que la nature bât ses tapis, on y a joué tous nos habits » Il faut comprendre que c’est le vert du tapis de jeu. Ils ont misé etc. On peut le décrypter comme ça, c’est assez trivial. Mais je préfère rester dans le mystère, l’énigme et la poésie... Sinon c’est une chronique de France Dimanche, parce que paraît-il que la femme jouait au casino à l’époque... Je m’en fiche... Moi, ce qui me plaît dans cette chanson c’est qu’elle soit cryptée et qu’on ne comprenne pas... » |
FRED
« Une tristesse qui donne la patate» - Propos recueillis le 17 juin 03
Chanteur et auteur des Ogres de Barback, Fred reconnait Ferré comme une des clés de voûte de son instruction musicale. Fine bouche, la famille des Ogres brasse un vaste registre de la culture musicale. C’est de cette manière de Fred devient familier avec les plus grands de la chanson. Sur la scène de la Cigale à Paris, Fred a repris La Mémoire et la Mer, Chanson qui lui parle tout particulièrement.
« Léo Ferré est l’une de mes plus grandes inspirations. On l’a beaucoup écouté chez nous, nos parents écoutaient énormément de chanson française : Brassens, Léo Ferré, Pierre Perret, Brel. J’ai toujours été touché par les textes, les orchestrations et la forme à chaque fois différente. J’ai toujours été attiré par ses chansons, y compris les chansons les plus bizarres.
Il y a dans certains textes sombres de Ferré une tristesse qui pourtant donne la patate. Et ça, ça m’a toujours fasciné chez lui. Avec les Ogres de Barback, on essaie de restituer ça dans certaines chansons. Après nos textes sons plus terre à terre que les siens.
J’ai repris une seule fois La Mémoire et la Mer à la Cigale. On a tous une chanson et c’est la chanson que j’écoute depuis que j’ai 7 ou 8 ans jusqu’à aujourd’hui et je ne m’en suis jamais lassé. Elle me touche énormément. On traduit toujours un petit peu ce qu’on a envie de traduire, et dans cette chanson j’ai traduit énormément de choses personnelles. Je l’adore et j’avais envie de la chanter. Ceci dit comme je n’ai pas envie de la massacrer, je ne le referais pas souvent. (rires)
Ferré était conscient qu’on pouvait être engagé dans ses textes, dans sa tête. Mais qu’en même temps on ne pouvait pas être sur tous les fronts. Moi j’ai essayé d’aller dans ce sens. Dire : On pense ça et ça, mais on n’est pas non plus les sauveurs du monde, on est là pour dire certaines choses. J’ai de Ferré une image de fonceur sur laquelle on a voulu prendre appui. Et puis d’essayer simplement mais joliment de faire les choses.
Ce qui m’étonne dans l’œuvre de Ferré, c’est que bien souvent on entend des chansons, elles deviennent familières et un jour on apprend que c’est de Léo Ferré. Des gens qui n’écoutent pas trop de Ferré se rendent compte que Jolie Môme, c’est extra, c’est de lui. » |
NICOLAS JOSEPH
« Une liberté totale, libertaire et amoureuse » - Propos recueillis le 15 juin 03
Auteur-compositeur-interprète, Nicolas Joseph est tombé dans Ferré quand il était petit. Bien qu’âgé de 20 ans, il a rencontré personnellement et il l’a vu plusieurs fois en concert. Au mois de juin dernier le jeune homme a co-organisé un festival de chanson, Taparole. Hommage transparent à Léo Ferré puisque Taparole est le titre d’une de ses chansons, mais c’est peut-être aussi pour Nicolas Joseph une façon de dire merci à celui qui a fait naître chez lui le désir d’être chanteur.
« Parmi la jeune génération de la chanson française, je ne sens pas tellement la présence de Léo Ferré. Je trouve qu’on voit plus souvent le nom de Brassens ou Brel que Ferré. Sans doute est-il moins accessible. Les gens l’intellectualisent certainement. Il fait peur en quelque sorte.
Pour moi l’esprit Ferré, c’est une liberté totale, libertaire et amoureuse. C’est un personnage essentiel dans mon parcours personnel. Ferré était déjà présent dans mon biberon. Mon père l’écoute depuis les tous débuts et les premiers 45 tours de la période Odéon. Ma sœur est une inconditionnelle. A 5 ans, je connaissais énormément de ses chansons par cœur. A cet âge, je l’ai vu en concert et je savais que je serai chanteur ! A 10 ans, il me faisait la bise dans les loges... Et je l’écoute tout le temps et je l’ai dans le cœur.
J’aime beaucoup ses « délires » de 45 minutes ou il parle, il crie, il rit etc. Le chien même si elle n’est pas très longue, c’est un empire cette chanson, elle est énorme. Et Basta ! 37 minutes, il est tout seul, il passe à la percussion, au piano. J’adore et j’aurais envie des fois de faire des choses dans cette veine là mais j’en suis totalement incapable. (rires) Et je trouve qu’au niveau du rap, on pourrait presque le voir comme un initiateur. Sa première chanson parlée devait être en 1967 avec Zoo... Et c’est vraiment très Hip Hop Spirit. C’est du slam.
Je me souviens très bien de sa mort. 14 juillet 1993. J’étais petit, j’avais 10 ans. C’était le jour où je partais en vacances avec mes parents, ma sœur m’avait téléphoné pour m’apprendre la nouvelle. Je ne pleure pas beaucoup mais à la mort de Ferré j’ai pleuré. En plus, on avait des billets pour son concert au TLP Dejazet, qui avait été repoussé, puis annulé pour cause de décès. J’étais très très triste mais ça m’a conforté dans mon envie d’être chanteur. C’est à ce moment là où j’ai essayé d’écrire ma première chanson.
Je voudrais ajouter que des gens disent « moi, je déteste Ferré, j’aime pas etc. » Je le comprends très bien, je ne veux pas dicter mes goûts à tout le monde. Mais je pense que ce sont ces gens qui ne connaissent pas vraiment. L’œuvre de Ferré est tellement vaste, il a écrit 700 chansons. Il y a de la musique classique, des sortes de rock, de jazz... Il y en a pour tous les goûts ! Les gens ne peuvent pas ne pas le reconnaître parce que c’est un artiste énorme. » |
JOSETTE KALIFA
« Un homme qui parle directement au cœur des gens» - Propos recueillis le 24 juin 03
Cette année, Josette Kalifa, interprète et David Venitucci, accordéonniste de Jazz, ont sorti ensemble un disque où ils réinvestissent musicalement et émotionnellement le répertoire de Ferré. David Venitucci ne connaissait pas les chansons de Léo Ferré. Quand il a rencontré Josette Kalifa, il entamait une recherche autour d’un accordéon en basses chromatiques. Il a exploré l’œuvre de Léo Ferré comme un chemin d’investigation. Le duo a très peu travaillé avec les enregistrements originaux : la voix seule de Kalifa qui guidait Venitucci dans ses accompagnements. Le résultat est remarquable et différent. Leur travail est apprécié y compris par les puristes du « vieux lion. » Elle jouera le 20 octobre au Théâtre de Dix Heures à Paris.
« Pour moi, Ferré fait partie d’un patrimoine de chansons traditionnelles et populaires. Matthieu Ferré m’a dit se rendre compte que la génération des 30 ans connaissait mieux Ferré que la génération des 50 ou des 60... Je pense que c’est parce qu’on est revenu à une exigence du point de vue des auteurs.
Je trouve ça fantastique qu’il ait pu écrire des chansons comme Jolie Môme et La Mémoire et la Mer. Jolie môme est une chanson populaire. Je suis une chanteuse populaire, mais j’ai aussi un cerveau, un cœur, et La Mémoire et la Mer m’ouvre des espaces de liberté. Dans les grands, Ferré est celui qui a laissé le plus d’espace de créativité. C’est pour ça que j’ai pu sans crainte d’être accusée de plagiat, de mimétisme ou de pâleur, me lancer à travailler le répertoire de Ferré. Avec David Venitucci, on a retravaillé les chansons.
Je me souviens de la mort de Ferré. Quelque chose d’absolument incroyable m’est arrivé. J’ai rêvé la mort de Ferré la nuit du 13 au 14 juillet. Dans mon rêve il y avait une rue pavée avec une bouche d’égout ouverte. Deux mains sortaient de la bouche et c’était Gainsbourg qui appelait Ferré. Et j’ai vu dans mon rêve le masque de Ferré, comme quand sur scène avec les jeux de lumières il apparaissait parfois en faciès de la mort. Le matin, sans savoir, je suis descendue acheter mon pain, et à un kiosque à journaux, Télérama avait en une le masque de Ferré « Le lion est mort. » Pour moi, ça n’est pas rien, ça me fait m’interroger. L’album est un peu une fin sans réponse à ce pourquoi, pourquoi ce rêve. Peut-être que maintenant je peux passer à autre chose...
Un jour, j’étais sur le quai du métro. Je ne suis pas très grande. Il y avait un type avec des lunettes au mercure qui me regardait fixement. Il avait un look un peu rock rebelle avec les poignets cloutées etc. Et je le sentais très agressif. Dans le métro, il s’installe en face de deux vieux. Je me suis assise sur la banquette à côté de lui. Quelques minutes après, il commence à agresser verbalement les deux vieux. Je descendais dans pas longtemps et je me suis levée, j’ai tenu la barre derrière lui. J’arrivais au niveau de son oreille. C’est pour vous dire combien je suis grande... Et je lui dis : « Tu sais ce qu’il disait Ferré ? » Il ne comprend pas, je continue « ‘’Ils avaient la tendresse dans leurs poings fermés.’’ » Le mec m’a inondée de bénédiction. En disant que quoi qu’il arrive, si j’avais un problème et qu’il était dans le coin, je n’avais aucun souci à me faire etc. « Ils avaient la tendresse dans leurs poings fermés » C’est ça pour moi Ferré. C’est cet homme qui se lève et qui dit quelque chose qui parle directement au cœur des gens. » |
TABLE RONDE AVEC AGNES BIHL, GIOVANNI MIRABASSI ET NICOLAS REGGIANI – Propos recueillis 25 juin 2003
Agnès Bihl, Giovanni Mirabassi et Nicolas Reggiani ont trois profils différents. Ils sont respectivement Auteur-interprète, copositeur-jazzman et interprète. De plus, si Agnès Bihl n’a interprété l’œuvre de Ferré qu’à de très rares occasions, Nicolas Reggiani et Giovanni Mirabassi ont eux monté un spectacle autour du répertoire de Ferré. La plupart des chansons qu’ils défendent sont inédites ou méconnues. Nous avons réuni ces trois personnalités pour qu’ils nous disent la place que tient Ferré dans leur parcours et dans la chanson française plus généralement. |
L’art-scène : Pourriez-vous, chacun votre tour, nous dire le rapport personnel, affectif ou professionnel que vous entretenez avec Ferré ?
Nicolas Reggiani : Je me suis intéressé à Ferré il y a six ou sept ans parce qu’avant il me faisait peur... J’ai appris à le découvrir. De la même manière que je le fais avec des auteurs en général, j’ai voulu interpréter de lui des chansons peu connues qui me correspondent le plus... Avec Giovanni on tourne actuellement un spectacle autour du répertoire de Ferré.
Giovanni Mirabassi : J’ai connu Ferré en tant qu’accompagnateur en chanson. J’ai mis une musique de Ferré sur un texte d’Aragon lorsque j’ai fait un disque de chants révolutionnaires en Jazz (ndlr. « Je chante pour passer le temps » in Avanti !) J’ai une relation étrange avec Ferré, c’est un peu une attraction-répulsion dans le sens où l’œuvre m’attire plus que le personnage. Et comme le personnage remplit son œuvre, c’est un problème. (rires) En fait, ce que j’aime le plus de Ferré, c’est le travail qu’il a fait sur les textes des autres. Son travail sur les poètes et spécialement sur Aragon. |
L’art-scène : Giovanni, tu es un jazzman, tu interprètes du Ferré. Nous avons rencontré Josette Kalifa qui a enregistré avec David Venitucci. Venant du Jazz, lui aussi s’est mis à interpréter Ferré. Y a-t-il musicalement quelque chose d’intéressant à interpréter Ferré en tant que musicien ?
Giovanni Mirabassi : Pas véritablement pour un jazzman. Ils sont habituellement plus intéressés par Brassens parce que la musique s’y prête mieux. En réalité ce qui est intéressant chez Ferré, c’est la relation entre le texte et la musique... Mais aussi la place que peut prendre la musique vis-à -vis d’un texte. Une chanson de Ferré est une vraie œuvre ; elle ne craint pas qu’on se l’approprie parce que structurellement elle est forte.
L’art-scène : Et toi, Agnès, quelle relation entretiens-tu avec Ferré ?
Agnès Bihl : J’ai découvert Ferré parce qu’une copine m’avait fait écouter C’est extra – ça tombait bien, j’étais tombée amoureuse la veille. J’ai rencontré Ferré en aidant un pote éclairagiste. Il m’a chanté C’est extra en me regardant, alors après je suis allée m’acheter tous ses disques quasiment... Au niveau des influences, je me sens plus proche d’un mec comme Brassens, Brel, Leprest que d’un mec comme Ferré. Mais je pense qu’il y a plusieurs degrés d’écoute chez Ferré. J’ai commencé par le Ferré simple et grand public, puis plus je me suis lancé dans la chanson, plus j’ai découvert le Ferré « spécialisé. »
Il y a une chanson que j’ai écrite où on peut parler d’influence, c’est L’amour en poudre. Aimant beaucoup Petite, j’ai voulu faire le contraire. Petite tient sur un procédé assez malsain : choquer au dernier moment. Pourtant je pensais que cette chanson était belle en soi. Dans ma chanson, l’influence est assez évident, même si je suis restée entre La princesse et le croque-note de Brassens et Petite de Ferré. |
L’art-scène : Pour toi Agnès, au sein des auteurs actuels, quelle place conserve Ferré ?
Agnès Bihl : Ferré fait partie de la cour des grands ! Il y a Brel, Brassens Barbara, Gainsbourg et Ferré. Ce que j’apprécie particulièrement chez Ferré, c’est qu’il a pris des risques. Comme Brassens, il a vraiment le goût de la langue française et il a adapté des poètes. J’apprécie beaucoup cette démarche chez de grands auteurs... Maintenant, comme tous les grands - et c’est un grand - le problème se situe plus au niveau des adeptes. De même que les adeptes de Brel sont impossibles sur scène tellement ils en font trop, J’ai constaté que les adeptes de Ferré avaient des chevilles tellement gonflées qu’il ne pouvait plus se chausser... (rires) En revanche, les adeptes de Brassens sont terriblement provinciaux... (rires)
L’art-scène : (à Nicolas Reggiani) Agnès Bihl parle des aficionados de Ferré. Nicolas, dans quelle optique as-tu travaillé le réinvestissement de l’œuvre de Ferré et y a-t-il un tabou à interpréter Ferré, à cause justement de ces même puristes ?
Nicolas Reggiani : Le tabou se trouve plutôt chez moi... J’ai du mal à supporter les gens qui chantent « en se prenant pour... » Je trouve que le travail de l’interprète, c’est d’apporter quelque chose de personnel tout comme faire découvrir au gens des chansons qu’il ne connaissent pas forcément. Dans notre spectacle, la seule chanson de Ferré vraiment connue qu’on chante, c’est La Mémoire et la Mer.
Agnès Bihl : Je trouve que c’est la quintessence de Ferré. En plus, La chanson est un genre populaire. Et dans la chanson à texte, c’est très difficile de faire éprouver aux gens une émotion très très forte avec un texte qu’on ne comprend pas forcément, moi la première. C’est très rare. L’art de la chanson est un art condensé où il faut faire passer un maximun de choses dans un minimum de temps. Ça raconte souvent une histoire. Là , sans passer par la chanson de 20 minutes, Ferré a réussi à partir dans l’émotion de façon impressionniste. La Mémoire et la Mer est vraiment le point culminant de l’art ferrien.
Giovanni Mirabassi : C’est aussi le point culminant de son univers. Il l’a construit, et il y prend une place énorme. Parce qu’il y a chez Ferré, un culte de la personnalité gigantesque. C’est un homme qui dans son œuvre n’a pas d’humour... Aucune chanson de Ferré n’est drôle.
Nicolas Reggiani : Je ne suis pas dÂ’accord, le Crachat, cÂ’est croustillant...
Agnès Bihl : Mais ça n’est pas la franche rigolade. Bien que « français toscans de Monaco », Il n’a pas le soleil dans son écriture.
Giovanni Mirabassi : Mais dans La Mémoire et la Mer donc, ça arrive à une telle apothéose que ça devient du grand art ! Il arrive à faire une œuvre qui est véritablement à la hauteur de la place qu’il a toujours cru occuper. Il s’est toujours pris pour Aragon qui faisait des musiques comme Beethoven. Alors qu’il n’est ni Aragon, ni Beethoven. Sauf La Mémoire et la Mer qui est équivalent à du Aragon et du Beethoven... (rires) |
L’art-scène : (à Agnès Bihl) Que penses-tu que Ferré ait apporté à la chanson ?
Agnès Bihl : Pour situer Ferré je dirais que pour Brel-Brassens-Ferré on peut bâtir un décor englobant toutes leurs chansons. Personnellement, quand j’imagine Brassens, j’ai l’impression que je pourrais bâtir une ville assez importante rien que des personnages dont il parle dans ses chansons. Même si du coup il y aurait 40 flics, 500 prostituées, 10 facteurs et 30 000 cocus... (rires) De la même manière chez Brel, dans mon imaginaire, je vois un couple du début de la première rencontre jusqu’à la fin. Pour Ferré, je vois plutôt un prêtre dans son église avec tous les fidèles devant qui écoutent ce qu’il raconte. De plus, je crois que les trois ont cette particularité d’avoir traité chacune de leur chanson comme une œuvre à part entière. J’ai l’impression que chez ces trois-là il n’y a pas de chanson. Il me semble qu’à l’écriture de chacune de leurs chansons, ils ont tout mis dedans... Et chaque chanson peut être écoutée comme un aperçu de toute l’œuvre. « Tiens, tu ne connais pas Ferré, eh bien écoute ça. » On peut en prendre une au hasard, même si certaines sont meilleures que d’autres de très loin. « Voilà , je te fais découvrir Ferré. » Et même s’il y a plusieurs Ferré différents, en écoutant Jolie Môme, tu découvres Ferré parce que cette chanson est parfaite ! Tu écoutes La Mémoire et la Mer qui est totalement différente, tu as découvert Ferré de la même manière.
L’art-scène : (à Nicolas Reggiani) Tu portes le flambeau avec beaucoup d’interprètes de Ferré. Mais les chansons de Ferré qui ont été interprétées sont souvent les classiques, les chansons que tu chantes sont moins connues. Les as-tu choisies en partie parce qu’elles n’avaient pas été interprétées par d’autres personnes que Ferré ?
Nicolas Reggiani : Je ne me prends pas pour Ferré et mon boulot d’interprète est aussi de faire découvrir aux gens des choses qu’ils ne connaissent pas. Mais au-delà de ça, je choisis les chansons que ma sensibilité peut s’approprier. De plus, les chansons que nous avons choisies Giovanni et moi sont peu connues et certaines n’ont même pas été chantées par Ferré de sorte qu’on ne travaille pas avec le spectre du maître sans cesse derrière nous. C’est presque un terrain vierge.
Giovanni Mirabassi : Nous essayons de travailler pour que les publics se croisent. Chanter pour les aficionados de Ferré n’est pas intéressant. Pour le public qui ne retrouvera jamais Ferré tel qu’il l’a connu, et pour l’artiste, qui va prêcher aux convaincus. Ferré mérite d’être connu, et particulièrement le Ferré méconnu mérite d’être connu. Car il n’y a pas que le Ferré que tout le monde connaît. Jolie môme a fait un tube, et c’est important que Ferré ait fait des tubes parce que ça donne confiance en l’humanité. (rires)
Nicolas Reggiani : On travaille plus pour le faire découvrir que pour montrer aux gens qu’on le fait bien...
Agnès Bihl : Au niveau des influences, il y a une étude à faire sur les chansons de la nouvelle génération... A la première phrase d’une chanson, peu importe qui la chante, tu reconnais le style d’untel : Brel, Brassens, Ferré, Gainsbourg... Donc après, tu peux voir les clins d’œil que les jeunes artistes peuvent faire à ces espèces de monuments. Sans être consciemment très influencé par Ferré. Dans Treize ans, une nouvelle chanson, je dis « tu portes le deuil du monde en berne sur la frime » C’est un clin d’œil délibéré à Ferré. Il y a des mots comme ça, « berne » « frime » qui font partie d’une champ lexical complètement ferrien. C’est marrant de voir que certains mots sont typiquement brélien, gainsbourien, etc. |
L’art-scène : Tu parlais de plusieurs Ferré. Quelle est la particularité de Ferré que tu préfères ?
Agnès Bihl : J’adore ses premières chansons, mais celle que j’écoute le plus souvent, c’est encore les marbres... Aragon chanté par Ferré, la mémoire et la Mer, Les Anarchistes... C’est un peu le Rodin de la chanson française : le beau bloc de marbre qui a été travaillé... C’est finalement vers celui-là que je retourne le plus souvent.
L’art-scène : Vous souvenez-vous de la mort de Ferré ?
Agnès Bihl : Ah oui ! Je m’en souviens, parce que j’avais décidé d’écrire une lettre à Ferré pour lui dire que j’avais envie d’écrire des chansons. Et le lendemain il est mort... ça m’a fait la même chose pour Bukowski...
L’art-scène : Pour terminer, Pourriez-vous nous dire en une phrase ce que vous inspire immédiatement le nom de « Ferré » ?
Nicolas Reggiani : Ferré en une phrase, c’est comme le Bottin avec un nom de famille...
Giovanni Mirabassi : Quand je pense à Ferré, je vois sa gueule, pourtant je ne l'ai jamais vu ou en photo.
Agnès Bihl : Quand je pense à Ferré, je pense au Christ.
Nicolas Reggiani : Une espèce d’acharné. Un jusqu’au-boutiste. J’avais rencontré des punks une fois à Nation. Je les avais ramenés à la maison pour pouvoir leur expliquer que le rock’n’roll ça n’était pas que les Clash. On avait fini la soirée à écouter du Brel et du Ferré. C’est du Rock’n’Roll Ferré.
Propos recueillis par David Desreumaux et Flavie Girbal.
Photos de Flavie Girbal. (Sauf la photo de Fred des Orgres de Barback) |
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