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« LES PIEDS DANS LA TERRE » [12 Avril 2003]
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Samedi 12 avril 2003. C'est à La Comédie, petit bar parisien face au feu Tourtour où elle fit ses débuts, que Lulu Borgia nous a reçus. Accompagnée de Berna, sa manageuse, elle nous embarque dans son monde. Forcément, on tombe sous le charme de cette artiste entière.
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L'art-Scène : |
Peux-tu raconter en quelques mots le chemin qui t’a conduit à la chanson ? |
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Lulu Borgia : |
J’ai l’impression d’avoir toujours connu la musique. Toute petite, j’avais des boîtes à musique. C’est parti de là , de ces boîtes à musique. J’étais une gamine très timide au point que ça inquiétait mes parents. On leur a conseillé de me faire faire des activités. Sportives, musicales ou autres. Je voulais faire de la batterie bien que cela ne correspondait pas du tout à l’état d’esprit que j’avais à l’époque. On est allés au conservatoire mais y jouer de la batterie n’était pas possible alors je me suis orientée vers ma seconde passion : le violon. J’ai donc fait du violon classique de 6 à 15 ans.
Puis j’ai posé le violon dans sa boîte et j’ai pris la guitare et la basse en même temps que j’ai découvert le rock. Ca a été une claque en écoutant les Beatles et les Doors. J’ai commencé à jouer avec des potes et on a monté – évidemment – les premiers groupes de rock où je tenais la basse. Je ne chantais pas à l’époque mais je pratiquais du chant classique dans des chorales. On avait un groupe qui s’appelait Chronique Métropole autour de 1985 jusqu’en 1990. Une sorte de Doors un peu new-wave assez glauque au niveau des textes.
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L'art-Scène : |
Quel est le schéma qui t’a menée de tes débuts jusqu’à Chair Publique en passant par Luxe, Bordel et Voluptés et Turbulences et Dépressions ? |
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Lulu Borgia : |
Le premier album, Luxe, bordel et voluptés, est arrivé suite à notre passage de 4 semaines au Tourtour où l’on avait enregistré une petite maquette. Notre attaché de presse de l’époque l’a donné à un producteur qui a littéralement craqué et a voulu nous faire enregistrer au plus vite. Le Tourtour, c’était notre première vraie scène et avec cette proposition d’album qui arrivait très vite dans la foulée, on s’est vus jouer au Zénith ! (rires) Après ce disque a commencé le véritable apprentissage. Il fallait démarcher, trouver des concerts et on s’est aperçus que c’était vraiment très dur.
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L'art-Scène : |
Comment est arrivé le second disque ? |
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Lulu Borgia : |
Le deuxième album, il en fallait absolument un à ce moment-là . On a donc fait Turbulences et dépressions. J’avais envie de me frotter aux arrangements. Je découvrais l’informatique musicale. J’étais entourée de beaucoup de personnes, de beaucoup d’amis qui sont venus participer à ce disque : une guitare par-ci, une basse par-là . J’avais envie de travailler des gros trucs ; des cordes, des violons, etc. Donc on a écrit des partitions sur informatique parce que c’est très pratique. Ensuite en studio, on a travaillé en direct sans brancher d’ordinateur sur la console. Suite à cet album, on a fait l’Européen, LA belle salle parisienne pour la chanson. On avait fait un décor assez délirant autour de fantômes. Juste avant ça, on a eu une semaine de résidence à Noisiel, ce qui nous a permis de monter le spectacle et de faire la sortie de l’album. La critique a été plutôt bonne mais, bizarrement, l’album s’est moins bien vendu que le précédent. Peut-être était-ce dû à la pochette provocante où l’on voit un homme nu poser de dos. Pourtant, le thème du libertinage était moins présent dans ce disque que dans Luxe, bordel et voluptés. Cette étiquette de « Lulu Borgia chanteuse libertine » m’avait dérangé et je voulais m’en défaire.
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L'art-Scène : |
Ce que lÂ’on ressent sur Chair publique dÂ’ailleurs ? |
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Lulu Borgia : |
Oui, c’est pourquoi dans Chair Publique, même s’il y a un côté charnel, je défie quiconque de trouver plein de libertinage dans le disque. En France, tu n’as pas le droit de faire un titre osé ou tendancieux parce qu’après t’es foutu, t’es catalogué. C’est pour ça qu’aujourd’hui j’ai voulu resserrer davantage avec cet album en live. En live aussi parce que beaucoup de personnes disaient qu’il fallait me voir en concert. Alors, j’ai dit « faisons un concert ! ». (rires) C’est vrai qu’en studio c’est assez difficile de restituer l’énergie qui passe sur scène. Avec ce disque, j’ai l’impression qu’il y a une nouvelle éclosion que le public m’a aidé à trouver. J’ai trouvé un grain qui me correspond davantage à la fois dans la musique en faisant évoluer la structure musicale même de l’équipe mais aussi dans les textes.
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L'art-Scène : |
Tu as fait dÂ’autres boulots auparavant ? |
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Lulu Borgia : |
Pas vraiment non. J’étais éducatrice spécialisée pour les enfants autistes. Ca m’a aidé au départ pour mon « autisme » personnel. (rires) C’était une très belle expérience mais il faut y donner sa vie et ma générosité s’arrêtait là . La chanson, c’était plus facile. J’ai passé des concours parce qu’il faut bien vivre. J’ai travaillé aux impôts pendant 2 ans, le temps de ne plus supporter. Si bien qu’un matin je suis parti dans le métro parisien, je me suis retourné et je me suis dit « j’arrête, je les abandonne ». J’ai repris des études de musicologie à la Sorbonne et je suis entré dans le système des intermittences. Les premières années étaient très difficiles mais ça suffisait pour payer ma pitance. La famille, les amis m’aidaient aussi. La chanson te rend plus social par rapport au regard que tu portes sur la vie mais d’un autre côté, ça te rend complètement asocial dans le sens où tu ne pourrais absolument plus bosser en usine par exemple. Après, il faut bien manger et si demain ça devient impossible pour les intermittents – comme ça s’annonce actuellement – et que je dois aller vendre des pizzas pour vivre, je le ferai mais avec d’autres chanteurs, avec nos guitares. (rires)
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L'art-Scène : |
L’envie de chanter est une chose qui a toujours existé chez toi ? |
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Lulu Borgia : |
Oui. Mon père est basque alors la tradition familiale voulait que l’on chante. En voiture, on faisait des chœurs, à plusieurs voix, en canon. Mais j’avais l’impression que je ne pouvais chanter que dans une chorale, faire des chœurs, etc. C’était vraiment la musique qui me passionnait. Mais je pense que c’est parce qu’il me manquait les mots. J’avais envie de chanter des émotions. Si j’avais écrit, je pense que j’aurais voulu être chanteuse tout de suite, beaucoup plus tôt. J’ai abordé la chanson d’un aspect plus musical. Aujourd’hui c’est différent, j’ai une vraie jouissance de dire des mots. J’ai un œil beaucoup plus ouvert sur ce que je chante, sur ce que je choisis avec Jean-Pierre Joblin, mon parolier.
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L'art-Scène : |
Que tÂ’apporte la chanson ? |
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Lulu Borgia : |
Dans un premier temps, c’est déjà la création. J’adore ce moment-là où tu pars de quelques notes. Il y a deux moments que j’adore dans la chanson, c’est le moment de la création et le moment où tu livres tes chansons au public. C’est les deux points qui tiennent la barre à laquelle je me suspends. Ce que m’apporte la chanson aussi, c’est qu’en 3 minutes tu peux aller partout, tu peux embarquer les gens en leur racontant une histoire, en leur donnant une émotion ou une énergie. C’est du concentré, c’est du nectar de vie. Il y a une liberté, c’est inscrit dans le temps. C’est très immédiat, il y a un aspect pulsionnel dans la chanson que j’aime. Après, elle devient ce qu’elle veut, elle a sa propre vie, elle n’est pas figée.
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L'art-Scène : |
Quel est le rôle de la chanson selon toi ? |
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Lulu Borgia : |
Il faut des chansons très différentes. Pour la douche, pour quand t’es triste, quand t’es gai, quand tu fais la fête, quand t’es seul, quand tu partages, etc. Elle a une valeur sociale et d’humeur.
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L'art-Scène : |
QuÂ’est-ce quÂ’une bonne chanson ? |
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Lulu Borgia : |
Il y a des chansons pour chaque moment de la vie mais une bonne chanson ce serait déjà une chanson que tu aurais envie de re-écouter non ? Je ne parlerais pas de « bonne chanson ». Je pense qu’il y a des chansons qui te touchent. Cela dit, au niveau des textes, j’aime quand les choses entrent naturellement en place sans qu’on cherche à marteler les syllabes, sans qu’on cherche à faire entrer les mots au chausse-pied. Il y a plein de bonnes chansons très différentes.
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L'art-Scène : |
Quel a été ou qui a été ton déclic ? Tes influences ? |
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Lulu Borgia : |
Dans les anciens, évidemment les Doors, les Beatles, toute la période assez noire et froide avec The Cure. J’ai écouté énormément de pop anglaise, des musiques slaves, yiddish. J’aime bien cette musique de « bonheur triste ». Tout ça, c’était pour l’aspect musical. Je ne peux pas oublier la musique classique, notamment Mozart, Mahler, les russes. Les musiques de films aussi comme ceux de Fellini, il y a un côté obsessionnel dans ces musiques qui me plaît.
Chez les chanteurs, parmi les anciens, Ferré, Barbara et Brel. Ca reste les 3 plus importants pour moi. J’ai beaucoup aimé Patti Smith, Nina Hagen, Brigitte Fontaine. J’aime bien les gens comme ça, décalés. Parmi les actuels, j’ai beaucoup écouté Mano Solo, Pascal Mathieu, Thomas Fersen, Arthur H, Arno, Thiéfaine, etc.. C’est difficile de dresser une liste parce que j’écoute vraiment plein de choses.
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L'art-Scène : |
Comment s’est passée la rencontre avec ton parolier Jean-Pierre Joblin et comment est venue l’évidence de collaborer ? |
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Lulu Borgia : |
En fait, il faisait partie d’un groupe d’amis. On se connaissait déjà à l’époque des premiers groupes Chronique Métropole et Urgeance. C’était quelqu’un d’assez taciturne, dans son coin, renfrogné. Dans ce groupe, on était à peu près les seuls à ne pas trop se rencontrer parce qu’à l’époque j’étais assez exubérante, je faisais beaucoup de bruit, j’aimais faire la fête et lui pas du tout, il était dans son coin à dessiner. Lui est un passionné de l’époque médiévale et il travaillait à l’époque sur un projet de bande dessinée sur François Villon. Il nous avait demandé de lui faire une musique pour présenter un spectacle. C’était le premier vrai contact que l’on a eu puis on a commencé à parler du moyen-âge parce que ça me passionnait aussi. De fil en aiguille, on s’est découvert des passions communes, une façon commune de voir et d’aborder les choses. Quand j’ai décidé de passer derrière le micro, je l’ai appelé en lui demandant s’il était intéressé pour me faire des chansons. Il a été emballé et ne rêvait que de ça. Il écoutait plein de chansons : Brassens, Nougaro, Gainsbourg, Sarclo et plein d’autres choses que je ne connaissais pas du tout. On a été complémentaires. Je lui ai fait découvrir plein de choses musicales et lui m’a fait connaître plein d’auteurs. On a commencé comme ça. Au départ, on allait tous azimuts, il me proposait des textes, on en discutait. On a eu tout de suite une vraie complicité et une envie de faire les choses ensemble. Et puis, c’est quelqu’un de génial dans le sens où il reste ouvert en permanence. Il n’a pas l’impression, comme certains dans le métier, d’avoir chié de l’or quand il a écrit un texte et l’on peut discuter, retravailler le texte.
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L'art-Scène : |
Comment se passe le travail ensemble ? Jean-Pierre écrit et te passe les textes ou bien tu composes et lui écrit ensuite ? |
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Lulu Borgia : |
On n’a pas de façon unique de fonctionner. Parfois lui me dit « tiens, j’ai une idée de chanson » et on en discute. Alors, soit il m’amène un texte qui est fini, soit je lui dis « tiens, j’ai une idée de mélodie » et je lui apporte un truc en yaourt. Ou bien lui apporte une ébauche, j’en apporte un bout et on joue en ping-pong comme ça. Et le but, c’est d’arriver au bout et d’être contents tous les deux.
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L'art-Scène : |
Votre collaboration est pour toi quelque chose dÂ’immuable aujourdÂ’hui ? |
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Lulu Borgia : |
C’est quelque chose que je ne remets pas du tout en cause. Sûrement qu’un jour j’écrirai un ou 2 textes mais ce que Jean-Pierre écrit me correspond tellement. Il me surprend, je le surprends avec la musique. On se surprend tous les deux et c’est une vraie collaboration. L’infidélité que je lui ferais, c’est d’enregistrer un jour un album de poésie en faisant un vrai choix de poèmes afin de pouvoir les « tordre ». Faire découvrir des textes oubliés avec une musique actuelle.
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L'art-Scène : |
Ton univers textuel notamment a quelque chose de mystérieux, d’envoûtant. Quelque chose de très visuel aussi. Quel rapport entretiens-tu avec la langue, la poésie, la littérature ? Qu’en attends-tu ? |
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Lulu Borgia : |
J’ai un blocage total avec la littérature moderne. C’est mon côté « ringard » mais j’aime quand il y a du style. J’aime beaucoup les auteurs du XIXe, les romans d’aventures, Jules Verne. Autant je rentre facilement dans le cinéma contemporain, autant j’ouvre une page d’un roman actuel et je suis bloqué par le style. Le côté « quotidien » me dérange.
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L'art-Scène : |
Il y a souvent une espèce de mélancolie noire dans tes chansons. Comme un fil conducteur de ton univers. Est-ce le signe d’un désenchantement ? Moi ce qu’il me faut / c’est des turbulences / et des dépressions dis-tu dans cette chanson. |
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Lulu Borgia : |
Non, je parle toujours de « pessimisme joyeux », c’est quelque chose à quoi je tiens beaucoup. En fait, on a tous le même avenir. « J’ai la joie et le malheur de vous l’annoncer, on finira tous pareils ». (rires) En attendant, essayons de l’oublier un peu. L’idée, c’est de vivre des choses mouvementées mais pas seulement dans les actions, ça peut être purement imaginaire. Je n’ai pas envie d’avoir une vie mouvementée mais dans ma tête, oui. La chanson m’apporte ça, c’est une façon d’oublier ces « angoisses » de la vie. En même temps, c’est des bonheurs, c’est des choses pulsionnelles et heureuses.
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L'art-Scène : |
Quels sont les thèmes que tu aimes aborder en chanson ? |
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Lulu Borgia : |
Tout ce qui est lié à l’imaginaire, le fantastique mais qui font des parallèles sur la vie d’aujourd’hui. J’aime les choses en décalage comme par exemple dans Un temps médiéval. Faire à la fois une passerelle sur le passé et être en même temps complètement actuel. Se dire que l’on revit peut-être des choses déjà vécues à une autre sauce. On n’invente rien, on refait toujours. Différemment, mais on refait toujours. C’est tous ces thèmes un peu universels que l’on met à notre sauce d’imaginaire.
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L'art-Scène : |
Peut-on tout dire en chanson ? |
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Lulu Borgia : |
J’aimerais dire oui. Hélas, on ne maîtrise pas la portée des chansons. Avec le recul, je pense que l’on ne peut pas tout dire. Après, tout dépend de la façon dont on traite cette chanson mais c’est très dangereux. J’aurais du mal à faire une chanson sur la pédophilie par exemple, endosser un personnage théâtral comme ça. Il y a des sujets délicats. Je n’ai pas de tabous mais comment traiter ces sujets difficiles ? Ce n’est pas tant que tout ne peut pas se dire en chansons mais plutôt que tout le monde ne peut pas les écouter.
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L'art-Scène : |
Sur Chair Publique, on sent une volonté de changement musical radical. A quoi est-ce dû ? |
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Lulu Borgia : |
En fait, ce n’est pas vraiment un changement. C’est plutôt un retour à ce que je faisais auparavant.
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L'art-Scène : |
On note chez toi un goût de l’éclectisme musical aussi non ? Des chansons comme Un temps médiéval, Le mariage de Jenny Mc Gowan, Toromythos, Dans le cerisier sont très différentes. |
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Lulu Borgia : |
On va resserrer ça. J’aime le folk, les musiques celtiques, les climats arabisants mais Chair publique, c’est un album de transition en fait. J’ai envie de resserrer, de trouver davantage une espèce de « cohésion » musicale. J’ai envie de trouver une vraie fusion des genres à l’intérieur de chaque chanson mais ce n’est qu’un pari, je ne sais pas si je vais y arriver. Chair publique est déjà resserré par rapport à ce que j’ai fait sur les albums précédents où je pouvais passer du reggae au ska. C’était un peu le bal. (rires)
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L'art-Scène : |
Sur Chair Publique, on note un autre « resserrage » flagrant. C’est l’aspect visuel. La pochette est tellement sobre qu’on ne voit que tes chaussures alors que les 2 pochettes précédentes étaient très provocatrices. Y a-t-il une explication particulière à ça ? |
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Lulu Borgia : |
Oui, au moins – contrairement à ce qu’on a pu lire parfois dans la presse – on remarque que je ne suis pas une « ancienne rockeuse » et que je suis toujours là . Et puis, il y a un côté « pieds dans la terre » qui évoquent le fait que mes racines sont sur scène. Aussi, je ne tenais pas vraiment à voir figurer ma tête sur cette pochette. Je pense que pour la prochaine, on va s’orienter vers un dessin, quelque chose de plus esthétique. L’image, la peinture sont des univers qui nous passionnent Jean-Pierre et moi. L’aspect « provoc » reviendra peut-être plus tard quand on ne s’y attendra plus.
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L'art-Scène : |
Chair Publique est enregistré en live. Pourquoi ce choix ? |
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Lulu Borgia : |
Dans un premier temps, j’avais envie de rectifier très vite le tir par rapports aux différentes étiquettes dont on a parlé avant. Puis, je voulais surtout restituer l’énergie que je ne ressentais jamais dans les albums. Donner un côté plus « brut de pomme. » Le vrai plaisir, je l’avais sur scène bien plus qu’à enregistrer des albums en studio. J’adore les albums live en général et j’avais envie de faire un album de ce type avec des nouvelles chansons, contrairement à ce que l’on fait habituellement. Sur le prochain album, je pense que je ferai l’inverse en enregistrant une chanson en studio qui a déjà été jouée en live comme Un temps médiéval, par exemple.
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L'art-Scène : |
Est-ce que le registre live ne te permet pas aussi de faire vivre autrement les personnages de tes chansons ? Est-ce que ça ne leur confère pas un aspect théâtral dans lequel tu trouves ton compte ? |
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Lulu Borgia : |
Oui, peut-être. La scène reste pour moi quelque chose de visuel aussi. C’est la raison pour laquelle j’ai travaillé avec Ghislaine Lenoir qui a fait un travail de metteur en scène sur ce spectacle. Par exemple, sur Absente absinthe, il y a tout un cérémonial où l’on crée une atmosphère à partir de lumières, etc. C’est ce que fait très bien Higelin qui est quelqu’un que j’aime beaucoup aussi. Son imaginaire est présent également sur scène. Après, c’est sûr qu’il faut des moyens, c’est le problème aujourd’hui. L’intérêt du live aussi, c’est que le public intervient. On l’oublie souvent pourtant, c’est important. Ca fait partie du son.
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L'art-Scène : |
Ce public, as-tu une idée de qui il est ? |
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Lulu Borgia : |
Il est assez varié. Le public qui nous suit maintenant, c’est un public qui prend la totalité : musiques et textes. Au début, il y avait peut-être une partie du public qui écoutait plutôt les textes, l’autre plutôt la musique. Avec Chair publique, j’ai l’impression que ça a changé quelque peu. C’est un public qui au départ apparaît être plus sensible à la musique mais qui à l’écoute semble se dire « tiens, c’est bien écrit ».
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L'art-Scène : |
C’est un public plutôt jeune, plutôt rock… |
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Lulu Borgia : |
Oui, avec cet album, il s’est bien rajeuni. Ce sont des personnes qui vont de 25 à 45 ans en moyenne. C’est un public qu’on appellerait « nouvelle scène » avec des gens qui vont écouter Thomas Fersen, Brigitte Fontaine. Des artistes de ce courant-là .
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L'art-Scène : |
Tu as fait la première partie de Sarclo, tu as participé à une compile sur laquelle on retrouve Mano Solo, Eric Lareine et d’autres. Des gens qui ne donnent pas dans le « politiquement correct ». Qu’en est-il pour toi par rapport à l’engagement ? |
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Lulu Borgia : |
Ce sont des artistes que je suis complètement. C’est à dire que je ne fais pas de concessions. Mon fil conducteur, c’est ce que j’ai envie de donner. On a des thèmes qui fâchent, je dis des choses que les femmes ne chantent pas comme sur Les marches de l’opéra où je dis « et je pisse sur ceux d’en bas tralala » alors que lorsque Brel chante « je pisse sur les femmes infidèles », ça passe bien… Mais quand c’est une femme qui le dit, alors là ça choque. Je ne le fais pas pour être dans le « politiquement incorrect » mais je ne m’interdis pas de le faire. Je ne m’interdis pas les coups de gueule même si je sais que ce n’est pas vendeur. Je me sens engagée dans ce sens-là .
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L'art-Scène : |
L’artiste a-t-il un rôle différent à jouer envers la société ? |
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Lulu Borgia : |
Ah oui ! Il ne faut pas qu’il se l’interdise. Et puis, ça ne reste que des chansons, tu restes le fou du roi, une personne qui amuse le public. Je pense que parfois une chanson peut déclencher des choses et c’est intéressant. Moi, je n’assène pas de vérités, je chante ce que je ressens, tant mieux si ça procure une émotion aux gens.
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L'art-Scène : |
Hors scène, la citoyenne Lulu Borgia a-t-elle des revendications ? |
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Lulu Borgia : |
Je suis une utopiste. Je suis dans une mouvance plutôt anar. Plutôt libertaire qu’anar, je suis très utopique. Je revendique ça. Je fais mon petit travail autour de moi, dans ma cellule. Je suis capable de m’engager pour pas mal de choses mais je suis assez radicale.
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L'art-Scène : |
Comme envers les lois concernant l’assurance chômage des intermittents par exemple ? |
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Lulu Borgia : |
Oui, on était dans la rue de l’opéra Bastille à l’Olympia lors de la manif. On a croisé tous les théâtres fermés et même l’Olympia où chantait Isabelle Boulay. On s’est dit « ah tiens, même elle fait grève ! ». Mais en fait pas du tout, ils avaient baissé le rideau de fer pour qu’on ne les attaque pas à l’intérieur. (rires) Il y a vraiment deux mondes. On doit continuer à se battre pour que le système laisse la possibilité aux artistes de créer et de vivre de leur métier.
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