La Punkitude ou réveillez le Punk qu’il y a en vous |
On ne naît pas punk, on le devient. Pour vous c’est évident. Mais quelle est cette volonté infinie et mystérieuse qui fait porter à certains une crête, des rangers, des jeans troués et des cuirs ? Et est-ce qu’on sort vivant de ce look ? Kent et Olivier témoignent pour nous dire dans quel contexte ils ont été touchés par l’esprit punk et pourquoi ils s’en sont éloignés. |
Leur côté punk |
Le Punk, dans sa version la plus touristique, c’est la déglingue, la violence, l’enlaidissement, l’antisocial et la marginalité. Pourtant le Punk c’est avant tout une anti-mode - qui en est devenue une, une provocation - qui tient souvent de l’autodestruction… Eh oui, le mouvement est loin d’être exempt de contradictions déstabilisantes – au fond le but recherché est atteint. Et quand on voit à quel point le Punk a été incompris même au sein de ses adeptes – le problème vient peut-être du mot « adepte » – vous pouvez deviner à quel point on peut être atteint par des clichés. Vous-mêmes, vous vous faites une fausse idée des punks ! Voici deux contre-exemples keupons qui n’en sont pas car ce sont deux témoignages qui ne trahissent en rien l’esprit initial du Punk. Attention aux idées reçues, voici le guide de bonne pratique du Punk. A usage des novices comme des initiés.
Olivier, 34 ans, est professeur de lettres, Kent, 45 ans, vient de sortir un album dont le titre même indique qu’il a changé de registre, Je ne suis qu’une chanson. Tous les deux ont été chanteurs de groupes répertoriés comme « punks ». Les Starshooter pour Kent, pionnier dans le genre en France, et les Sergent Garcia – à ne pas confondre avec le groupe du même nom dont on parle actuellement - pour Olivier, groupe de la région caennaise au début des années 90. A deux périodes différentes du Punk, 1977 pour l’un et 1989 pour l’autre, Kent et Olivier se rejoignent en donnant une autre image au Punk que celle qu’on attendait : relativement sobre, non pas dans leur accoutrement et leur provocation, mais plutôt dans leur consommation d’alcool, ils ont un regard lucide sur ce qui a contribué à creuser les stéréotypes du Punk – Sex, drug & rock’n’roll. Ils ont en commun aussi d’avoir décroché, on pourrait dire, mais ça n’est pas sans laisser de traces et ils reviennent sur les significations profondes qu’a eu pour eux le Punk ainsi que sur son importance dans leur parcours biographique. Ils élucident pour nous aussi ces points de jonction sibyllins du début et de la fin avérés de leur punk attitude. |
Deux âges du Punk |
Lorsqu’on demande à Kent ce qui a fait qu’un jour il est devenu punk, ce jour n’existe pas. Pour lui, sa révolte se confond avec un état d’esprit qui se retrouvait chez tous les jeunes de la fin des années 70, par delà les frontières du monde occidental. |
Kent : En lisant les journaux, je me suis rendu qu’on avait classé Starshooter dans la catégorie punk… J’ignorais ce que c’était. Je voyais bien ce nom parfois dans les revues spécialisées mais je ne voyais pas ce que ça voulait dire vraiment. Puis un jour on nous a situés là -dedans par rapport à la musique qu’on avait, par rapport à notre attitude d’énervés et de révoltés. Alors je me suis dit : « Oui, d’accord, là je vois ce que c’est. » Puis il y avait un air de famille avec d’autres groupes de l’autre côté de la Manche, de l’autre côté de l’Atlantique. On croisait aussi dans notre ville des gens qui avaient les même envies, les même attitudes que nous. On voulait vraiment donner un coup de pied dans les habitudes ! Semer la zone, c’était vraiment ça. Provoc’ et tout. Histoire que ça réagisse parce que c’était vraiment ronronnant. Et pour ce qui est de la crise, on n’y était pas. On annonçait la crise, mais les gens ne la voyait pas… C’était un monde d’imbéciles heureux.
En fait, je crois que des champignons de ce qui seraient appelés les punks, ont poussé un peu partout. Du moins en occident. Pareil en Allemagne etc. Il y avait une génération de mômes qui avaient envie de la même chose. De toute façon, c’était normal parce qu’on avait les mêmes loisirs, on consommait les mêmes musiques, les mêmes films au cinéma… On se croise quand même. C’est le côté à la fois bon et mauvais de la mondialisation. Il n’y a pas beaucoup de différences entre un môme de Hambourg, un môme de Lyon ou de Manchester : des grandes cités, des grandes villes, on écoute les mêmes pop stars ou rock stars. Donc on réagit de la même manière. L’identité se faisait par rapport à la langue qu’on utilisait. Nous au début, Starshooter, on chantait en anglais parce qu’on pensait que c’était ça, le rock. Mais je me suis très vite rendu compte que je ne pouvais rien dire en anglais. Et surtout que ce que je disais c’était incompréhensible parce que c’était du mauvais anglais, et d’un, et que tout le monde de parle pas anglais… Donc c’est comme ça que je me suis mis à chanter en français. Et la seule différence venait de là . Après musicalement, on était tous dans le même courant.
Pour lui, la crise et l’enlisement musical du moment justifient une vraie réaction de la jeunesse. |
Kent : Il y avait juste avant nous les « Babas » qui étaient les post-hippies. Leur musique était… Comment expliquer ça… C’était lénifiant, on pourrait dire. C’était pas très dynamique, ça manquait de nerf musicalement. Et quand on était ados, on était plutôt excités – on l’est toujours d’ailleurs. Pour te dire, à l’époque les deux groupes qui faisaient la une des magasines spécialisés, c’était Genesis et Pink Floyd… Voilà , c’était ça notre pain quotidien. C’était pas drôle tous les jours. (rires) Et donc c’était marrant, nos premiers concerts c’était vraiment de la provoc’. On arrivait sur scène, il y avait des gens qui étaient assis par terre – parce que c’était comme ça que ça se faisait – en tailleur, en attendant qu’il se passe quelque chose. Et nous quand on déboulait, on les insultait. « Qu’est-ce que vous foutez là ? » et en fait, soit ça parlait dans notre sens et ça se passait bien, les gens dansaient. Soit ça se passait mal et on nous jetait n’importe quoi sur la tête. On était contents d’ailleurs. (rires)
Il y avait d’abord cet aspect musical et puis le fait de vivre aussi dans les années 70. C’était les années Giscard, c’était un peu les années des « imbéciles heureux » qui voyait se pointer la crise en pensant que ce n’était qu’une crise. C’est d’ailleurs de là que vient le nom de la crise. On a jamais parlé de changement de société, on a juste dit qu’on rentrait en « crise », qu’il allait y avoir des gens au chômage, peut-être moins consommer, mais sans nous prévenir qu’on courait à la catastrophe… Les gens ne voyaient pas où on allait. Et de toute façon, où on allait, ça ne nous plaisait pas à nous les punks. C’était une espèce de conformisme souriant, égoïste.
Olivier lui a bénéficié de l’héritage de ses pairs, ou plus précisément il a été initié à la musique punk par son grand frère, toujours actif aujourd’hui dans le mouvement. Il a fini par s’approprier cette musique comme référence personnelle. |
Olivier : La mutation en punk s'était amorcée très tôt, lors de mes années de collège, puis de lycée (et aussi sous l'influence de mon grand frère, c'est évident). A la base, je crois que tout part du sentiment de ne pas se sentir à sa place dans le monde qui t'entoure, de chercher une façon de te faire entendre, une façon d'exister, de forcer les gens à te prendre en compte, qu'ils le veuillent ou non. C'est, je pense, intimement lié au rapport à la violence, à la façon dont toute notre éducation tente (ou tentait, à l'époque) d'inhiber à tout prix cette part de violence que nous portons tous en nous - à un moment, j'ai éprouvé le besoin, vraiment vital, d'exprimer cette violence, de l'extérioriser, de rendre aux autres la monnaie de leur pièce. Dans mon cas, c'est aussi lié au fait que je n'ai pas un physique très gracieux - je suis, et j'ai toujours été, gros. Très tôt j'ai été heurté par le regard que les autres portaient sur moi, et ça a sans doute joué dans l'affirmation de cette identité. Devenir punk, arborer une crête, chanter torse nu en grimaçant devant des centaines de personnes, c'était une façon de dire : "Eh oui, regardez-moi, je suis laid, je m'en fous !".
En 1989, le mouvement punk prend un autre sens et il se retrouve autour de nouveaux groupes. Pourtant, réagir à l’immobilisme pesant, s’opposer au conformisme ambiant reste un besoin chez les jeunes et s’établit toujours comme mot d’ordre.
Olivier : Pour moi, en fait, le rapport au Punk s'est surtout fait par la musique, l'écriture des textes et l'adoption d'un look volontairement provocateur - il y a un vrai plaisir à mettre mal à l'aise les gens étroits d'esprit par sa seule apparence... C'était la pleine époque du "rock alternatif", avec des groupes comme les Garçons Bouchers, les Satellites, la Mano Negra... Tous ne venaient pas forcément du mouvement punk mais le mouvement punk s'est alors massivement rallié à ce que ces groupes représentaient - l'existence d'un rock différent, sans concession et sans relation avec les "majors" du disque commercial. En dehors du côté strictement musical, pour moi, la punkitude a toujours correspondu à l'affirmation d'une sorte de "pessimisme joyeux" concernant l'état du monde et son possible avenir - un côté "dansons sur les ruines de cette civilisation agonisante"... Historiquement, l'explosion de 77 constituait une réaction à cette espèce de satisfaction béate héritée des années 70; à la fin des années 80, le revival punk se positionnait contre la mentalité ambiante, ultra-individualiste, ultra-conformiste et ultra-matérialiste - le fameux esprit Tapie censé résumer cette époque. Être punk, alors, ça voulait dire : je refuse ça, je n'ai pas envie d'être catalogué avec tout ce troupeau de "petits jeunes bien" bien propres sur eux et bien formatés par le système. Après, ça pouvait aussi constituer la base d'une réflexion politique plus approfondie - sur la contestation, l'anarchie etc. |
LÂ’anarchie, un message ou lÂ’absence de message ? |
Mais justement, on est forcément amené à se demander ce que signifie cette anarchie prônée à tout va par les punks. Kent est fermement tranché sur la question… Pour lui, le mouvement n’a jamais été constructif, mais dans le meilleur des cas, il a servi à lui comme à d’autre de point de départ à une prise de conscience, le devoir d’envisager les problèmes avec leurs solutions. |
Kent : Les punks étaient révoltés et pas révolutionnaires. Je crois que malheureusement l’absence de message est arrivé avec les punks. (rires) Avant il y avait quand même un désir de changer de société avec quelque chose de précis. Ça c’est quelque chose qu’on ne peut pas reprocher au mouvement hippie. Ils envisageaient la vie autrement, ils ont proposé la vie en communauté, ils l’ont mis en pratique. Les keupons eux, ils disaient « on est foutus. » D’abord à cause de la génération précédente justement qui s’était plantée. Soit ils n’étaient pas arrivés à leur fin dans le changement de société, soit ceux qui prônaient ce changement entraient dans les rangs et étaient pires que les gens qui déboulonnaient. C’est devenu après des patrons, des grands patrons avec tout le cynisme et l’amertume que ça comportait. C’était détestable. Très peu de gens qui étaient nos aînés étaient encore fidèles à un message. D’ailleurs c’était mes amis. (rires) Les autres je ne les fréquentais pas. C’était marrant. C’est un peu plus tard, un fois que la bombe punk a explosé, après il y a eu des réflexions et des chemins où on s’est regroupés entre anciens hippies et ex-punks parce qu’il y avait une façon commune de voir la société et de vouloir faire avancer les choses ou de les changer en tous cas. Alors que le gros des punks c’était « oué No Future » et je roule dans le caniveau. Il n’y avait pas d’autre message.
Et ça veut dire quoi le No Future ?
Olivier : Ce slogan, sorti de son contexte, a perdu son sens initial, qu'il est indispensable de lui redonner. A l'origine, les paroles de God Save the Queen des Sex Pistols disent aux jeunes britanniques : "There's no future in England's dreaming... No future... No future for you...". C'est à dire : tu n'as pas d'avenir dans cette société, car elle ne veut pas de toi. Personne ne peut contredire un constat aussi lucide... et même aujourd'hui, dans le "futur" de l'an 2000, il garde toute sa réalité.
Pour Olivier aussi, le fondement de l’anarchie punk n’en est pas toujours un, mais il justifie cette ambiguïté par un clivage au sein des leaders punks dès les commencements du mouvement. |
Olivier : Pour la plupart des punks (vrais, faux ou autres), l'anarchie n'est qu'un mot, tiré du morceau des Sex Pistols Anarchy in the UK et mis à toutes les sauces, comme une sorte de légitimation pseudo-idéologique à un comportement de rébellion souvent très superficiel, sans rien de réellement politique. Après, il y a aussi ceux qu'on peut réellement appeler les intellectuels du mouvement et qui sont parfaitement capables de structurer un discours organisé autour de la punkitude, comme forme de contestation anarchiste. Mais on ne se défait jamais d'une contradiction inhérente aux racines musicales du mouvement : pour beaucoup de punks, les deux groupes fondateurs sont les Sex Pistols et The Clash; or, ces deux groupes sont finalement très éloignés l'un de l'autre en termes de discours, avec d'un côté les Pistols, très agressifs, très cyniques, clamant haut et fort leur absence totale d'engagement (il suffit de relire leurs textes ou leurs interviews) et de l'autre The Clash, groupe militant, engagé et politisé. Être punk, c'est se positionner entre ces deux extrêmes - ce qui peut-être très difficile. C'est là qu'on s'aperçoit qu'avant d'être un mouvement, le Punk a surtout été un esprit, un "zeitgeist" indissociable du contexte de crise dans lequel il est apparu - la fin des années 70. |
La touche punk |
Dans ses images d’Épinal, le Punk est associé à un look nouveau. Si ce look est constitutif de la provocation dont font preuve les punks, il proposait pour Kent une alternative inédite à la consommation peut-être co-substantielle à l’idée de contre-culture que le Punk a tenté d’imposer peu à peu. |
Kent : Il y avait tout ce look, tout cet aspect, qui était beau je trouvais, je trouvais ça bien. On avait jamais vu ça. C’est comme d’ailleurs les hippies et tout ça : ça n’était pas un revival de quelque chose. En même temps que les punks, il y avait un revival du Rockabilly. C’est drôle. D’ailleurs on se foutait sur la gueule avec les rockeurs à l’époque. On partageait les même idoles genre Eddie Cochran ou je sais pas quoi. Par contre, on se foutait sur la gueule. (rires) C’était marrant, il y avait les bananes et puis il y avait les crêtes…
Ce que j’aimais bien dans la mode punk, c’est qu’elle n’était pas commandée par des marques, elle venait du marché aux puces, elle venait des friperies. Et puis c’était un truc qui s’inventait ! Le symbole c’est l’épingle à nourrice, mais c’était ça. On allait chercher les trucs les plus déglingu’ et on les passait à la bombe de peinture, on y accrochait tout ce qu’on pouvait du coup ça faisait des allures pas possibles. C’était bien ce truc là , c’est vraiment tout le contraire de la mode actuelle qui elle sort des magasins. Je crois d’ailleurs que le Punk est la dernière mode adolescente qui allait à l’encontre de la consommation. Après c’est rentré dans la consommation, mais grave… C’est bien le seul truc que je regrette des punks. (rires)
Ensuite, il y a l’habit et puis il y a le moine… (rires) Quand j’ai arrêté de m’habiller en “punk”, je me suis mis à être différent dans ma tête plutôt qu’à être différent sur la tête… C’était ça. Je sais que maintenant malheureusement ce à quoi on identifie le mouvement, c’est son look. Parce que finalement, quand on a des idées, il faut les afficher avec une coupe de cheveux… C’est un peu désolant… On réduit à des formules et a des apparences les idées et on zappe sur la profondeur. C’est un truisme. Et ça a réellement commencé à la fin des années 70, c’est sûr. Je crois réellement que les punks étaient désespérés au bout du compte. On rigolait bien, on pogotait, on faisait les cons etc. Mais c’était franchement désespéré comme mouvement Et c’est pour ça que moi je m’en suis détaché parce que je n’aimais pas ce désespoir. Je ne trouvais pas ça constructif. Et puis c’était un désespoir haineux en plus. C’était méchant et autodestructeur vraiment. Ça a fait des morts. (rires)
Autrement, au niveau de l’attitude, les Starshooter et moi, notre image de marque c’est qu’on ne buvait pas on ne se droguait pas. C’était pareil, c’était en réaction à ce qui se passait avant. Keith Richard qui se pointe sur scène avec sa bouteille de pinard, ça nous gavait. Lou Reed qui se vantait de ses fix d’héro, ça nous gavait. On n’était pas les seuls d’ailleurs ou alors peut-être les seuls chez les punks. Parce qu’il y avait quand même des désespérés chez les keupons. Nous, on n’était pas No Future du tout. Je pense qu’il y a plein de gens qui l’étaient ou qui l’ont été pour le look No Future, je me détruis, ça durera 6 mois et après je vais rentrer chez mes parents. Et puis nous non… On n’était pas autodestructeurs, on était pour le chamboulement… ! |
La punkitude est-elle un non-sens ? |
Le Punk est une mode qui pèche par son anticonformisme et inversement. L’histoire du look punk et de la punk attitude, dans ce qu’elle a de caricaturale, ressemble à s’y méprendre à une scène des Monty Python : Dans La vie de Brian, lorsque le personnage principal, Brian est pris pour la messie par la foule, il essaie de leur faire passer un message « soyez vous-même, soyez libres » et à la foule de répondre « oui, soyons-nous même, dis-nous ce que nous devons faire pour être libres. » Il y a méprise, et depuis 1977, nombre de jeunes gens ont tenté d’adopter un look qui n’en est pas un, de suivre une mode qui est une anti-mode. Car au-delà des crêtes multicolores, des perfectos cloutés, des rangers cradingues, du sexe, de la drogue et du rock’n’roll, Être punk, c’est être a walking contradiction (« une contradiction ambulante ») comme aurait tendance à le définir Johnny Rotten, ex-leader des Sex Pistols. Etre punk n’exclut pas de porter un costard, à condition que ça se fasse dans un concert de Hard-Rocker plein de chaînes et de tatouage. Le mouvement punk se veut un peu l’avocat du diable des travers déplorables de la société, et dans son idée, il se veut anti-mouvement : insondable si ce n’est dans la provocation, la déstabilisation, le décalage et à son origine, le refus de la crise qui menaçait la fin des années 1970.
Pourtant, le consensus en terme de mode vestimentaire est flagrant, il lÂ’est tout autant en terme dÂ’attitude. Alors, conformisme dans lÂ’anti-conformisme ?
Olivier : J’ai pris conscience de cette contradiction peu à peu. Je me suis aperçu que beaucoup de punks que je fréquentais n'étaient en fait que des beaufs à crête, qui passaient leur temps à vider des packs de Kro en répétant des slogans qu'ils ne comprenaient même pas. J'en ai même connu un qui frappait sa copine quand elle ne se dépêchait pas assez pour aller racheter des bières à l'épicerie du coin... et ce genre de types clamait bien haut sa haine des beaufs, des français moyens etc etc. Il fallait le voir pour le croire. A l'inverse, j'ai aussi rencontré des punks très lucides sur eux-mêmes et/ou très valables humainement. Pour en revenir à cette contradiction, avec le recul, il n'y a rien à dire pour la défendre, sauf peut-être qu'il ne s'agit pas vraiment d'une exception. Cela me semble moins grave que les contradictions du mouvement rap, avec ses "homeboys" qui prétendent être des rebelles urbains et qui se comportent plutôt comme des gangsters, au sens propre du terme. Il y a toujours eu ce genre de "grand écart" dans les mouvements alternatifs ou underground.
Pour Olivier, cette contradiction a été énormément pesante et qui ne s’étonnerait pas à l’idée qu’un ex-punk puisse devenir professeur de Français, donc un intellectuel. Pourtant, c’est bien le cas. Olivier explique quels sont les clichés auxquels il est difficile d’échapper lorsqu’on est punk. |
Olivier : Les gens associent forcément l'image du punk à celle de l'inadapté violent, si possible alcoolique et/ou toxicomane, évidemment illettré et inculte puisqu'il est incapable d'apprécier autre chose que de la "musique de sauvages".... C'est un cliché, qui a la vie dure et qui n'est pas forcément éloigné de certains cas réels. En ce qui me concerne, je ne suis pas "devenu" un intellectuel - j'étais déjà orienté dans cette voie par mon éducation et ma personnalité profonde. C'est l'intellectuel qui est passé par le Punk, et non le contraire. C'est peut-être aussi ce qui m'a permis de m'en éloigner même si, je le répète, je ne renie rien.
A l ‘époque où mon groupe s’est séparé, je me sentais de moins en moins à l'aise au contact d'une partie de notre public (son "noyau dur" en fait) : des punks not dead très "bruts de décoffrage", pour qui l'anarchie consistait surtout à boire de la Kronenbourg... En ce qui me concerne, j'étais plutôt "straight edge" - je ne consomme toujours pas d'alcool - et ça décevait beaucoup ce genre de types quand ils l'apprenaient. Dès que je refusais de partager leur pack de bière, quelque chose se cassait. A l'époque, je suivais aussi des études de lettres à la fac et j'avais de plus en plus le cul entre deux chaises, si j'ose dire : d'un côté, les étudiants que je croisais se faisaient généralement une image très "préfabriquée" de ma personne, dans le genre marginal déglingué et autodestructeur; de l'autre, les punks avec lesquels je traînais avaient tendance à me voir comme une sorte d'intellectuel n'appartenant pas vraiment à leur monde (ce qui était d'ailleurs le cas).
La première cause de mon éloignement du punk, c'est une prise de décision délibérée, une volonté de prendre de la distance. A cela s'ajoutent les nécessités de la vie - comme le boulot, par exemple. Juste une petite anecdote : avant de passer le concours qui m'a propulsé dans ma situation actuelle, j'ai fait un remplacement de 3 jours dans un collège du fin fond de la Manche. Et, à l'époque, j'avais encore la crête ou plus exactement un reste de crête, sur le devant. Je n'oublierai jamais la tête du chef d'établissement quand il me vit pour la première fois, les yeux ronds et les silences embarrassés de mes collègues... Je suis sûr qu'ils en parlent encore aujourd'hui.
Je garde de cette période de ma vie un certain nombre d'idées et d'attitudes intellectuelles : je revendique sans complexe la plupart d'entre elles, comme par exemple mon athéisme ou mes opinions politiques. D'autres s'apparentent plus à des "séquelles" - je garde en moi une très grande colère, un dégoût profond pour ce que devient notre monde. Même ma compagne me considère comme un asocial.
Pour Kent, s’en tenir à la mode punk, n’a pas tellement de sens. De plus, il semblerait qu’un perfecto clouté ne soit un artifice qui sert à s’inventer une conscience politique ex nihilo… |
Kent : Est-ce que porter une crête toute se vie signifie vraiment quelque chose… Enfin on n’est pas obligé de ça… Dans l’école où va mon gamin il y a un gars qui amène son petit à l’école, il porte un kilt, il a plein de piercing aux oreilles, il a le crâne rasé et quand je lui parle, j’ai l’impression d’être un vrai anar’ à côté de lui. Je sais pas quel sens a ce look aujourd’hui mais il ne faut jamais s’y arrêter de toute façon.
Ça m’a toujours amusé les fringues, avant les punks, après les punks etc. ça m’amuse parce qu’il suffit de s’habiller d’une certaine manière pour qu’on vous regarde et qu’on vous étiquette d’une certaine manière et je trouve ça tellement bête.
Le regarde de l’autre se pose de façon différente sur soi lorsqu’on adopte un look hors norme, on est suspect, marginal voire hors-la-loi. Olivier a remarqué ce changement d’attitude de la part des gens qu’il croisait. Comme il le dit, à cause d’impératifs professionnels, il n’a pas changé complètement pour ne pas complètement rentrer dans le rang. Il a plutôt tenté de limiter les dégâts.
Olivier : C'est évident que les choses ont changé du tout au tout lorsque j'ai "atténué" mon look. Quand je portais la crête, je me faisais régulièrement contrôler par les flics, sans aucune raison particulière, ou suivre par les vigiles de grands magasins... Il y a un texte des Garçons Bouchers qui résume fort bien cet étrange phénomène (Sale Gueule, si mes souvenirs sont bons). Tant que j'arborais ce look, j'étais dans une logique de provocation - j'aimais bien sentir que mon allure mettait les gens mal à l'aise, ça me satisfaisait profondément... |
Is Punk Dead ? |
Kent, quel regard portes-tu sur les punks qui continuent Ă faire vivre le mouvement aujourdÂ’hui ? |
Kent : Le Punk est un mouvement franchement daté. Il faut vivre avec son temps. Et encore une fois ce sont des réactions – saines ou malsaine, peu importe – mais ce sont des réactions à un moment donné de l’histoire d’une société. Là c’est la société de consommation occidentale à la fin des années 70 qui a engendré ça. Maintenant on est en 2002, le gars de 20 ans qui décide d’être punk, qui joue de la guitare comme on en jouait il y a 30 ans, je trouve ça bizarre.
Mais je crois qu’un revival, c’est vouloir tout simplement toucher à quelque chose qu’on aurait aimé toucher. Comme il y a eu ce revival des rockeurs au moment des punks comme je le disais. Evidement, je voyais ces gars-là qui avaient le même âge que moi, qui portaient la banane et qui chantaient du Elvis Presley, ils se faisaient plaisir. C’est tout. C’était toute leur vie, comme toujours à 20 ans, on est tout feu tout flamme – surtout en musique (rires) – Et effectivement, c’est une flamme. Et la flamme s’éteint et on passe à autre chose, plus ou moins résigné, avec plus ou moins de bonheur, je ne sais pas. Mais ça reste une mode.
Après il y a des beaux messages, il y a des belles choses. En musique, il y a dans le Punk une façon d’aborder la guitare, d’aborder le groupe même libéré. On faisait des groupes avant de savoir jouer et c’était quelque chose de bien, vraiment. La plupart des groupes à 80% jouaient mal. Les Starshooter, on était pas les meilleurs, loin de là . Mais ce qui passait, c’était l’envie. L’envie de jouer et de partager quelque chose avec d’autres personnes. Après ça est-ce que c’est une attitude vraiment punk ? non, je crois que ça a resurgi avec les punks mais ça n’est pas propre au Punk. Ce qui est propre au Punk c’est ce dont on a parlé : l’attitude vestimentaire, la façon de porter la guitare sur les genoux (rires) et puis d’être destroy, le fameux destroy no future… Mais bon… No future, justement, ça porte bien son nom, ça ne dure pas. Comment 25 ans plus tard on peut être no future, c’est absurde… (rires) En plus je crois que maintenant il faut arrêter de dire « ça suffit », il faut balancer des idées.
Olivier, ĂŞtre punk aujourdÂ’hui, nÂ’est-ce pas ĂŞtre conservateur ?
Olivier : Franchement non. Je crois au contraire qu'aujourd'hui, être conservateur, c'est être "à la mode" (et réciproquement). Or, la mode actuelle n'a rien à voir avec le Punk. Prenons l'exemple du hip hop tel qu'il est représenté par des groupes comme NTM ou les ex de Ministère Amer : les valeurs que véhicule ce mouvement sont aux antipodes de l'esprit punk mais sont, par contre, totalement en phase avec certaines valeurs conservatrices (capitalisme, culte de la force et de l'argent, machisme, communautarisme etc). |
Pour Kent et Olivier, la punkitude a été plus qu’un moment, elle a participé à un cheminement initiatique. Car le Punk bien compris a formé une jeunesse critique avant tout. Elle ne savait pas forcément ce qu’elle voulait mais elle savait ce qu’elle ne voulait pas – pour reprendre l’expression d’un des personnages du Péril Jeune de Cédric Klapisch. C’est dans sa sincérité que le mouvement doit être compris non dans sa déroute. S’intéresser au Punk aujourd’hui, à son émergence, à ses idées sur l’anticonformisme relève de la même générosité qui pousse à comprendre une époque qui n’est plus la notre, à comprendre la réflexion d’un auteur etc. On en sort grandi. Cependant, au cas où vous ne l’auriez pas remarqué, la scène punk reste active aujourd’hui, c’est une scène qui essaie souvent d’organiser des concerts aux prix d’entrée défiant toute concurrence, justement pour apporter un alternative à la logique de consommation.
FG
Propos de Kent et Olivier recueillis respectivement le 17 et le 20 décembre 2002 pour L’art-scène par Flavie Girbal.
Merci à eux deux pour leur disponibilité, leur gentillesse et leur enthousiasme à parler du sujet. Merci aussi à [Delphine Courtois] pour l’illustration qu'elle nous a fait l'amitié de réaliser tout spécialement pour l’article.
Photos - de haut en bas :
- Kent - [www.kent.com.fr]
- Olivier à l’époque des Sergent Garcia – collection personnelle
- Kent à l’époque de Starshooter - [www.kent.com.fr]
- Olivier à l’époque des Sergent Garcia – collection personnelle
- Kent à l’époque de Starshooter - [www.kent.com.fr] |
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