N° 6 - Octobre 2002
 
Reflet alternatif
Jacques Prévert ou la bonne parole. (10/2002)
Au Limonaire. (09/2002)
Les Frères Brothers. (09/2002)
La rentrée théâtrale 2002. (09/2002)
Festisis 2002. (09/2002)
ATTENTION ! Salles en voie de disparition. (08/2002)
Une journée avec la Ruda Salska (08/2002)
La chaleur d'Avignon. (08/2002)
Histoires de vies brisées : les doubles peines de Lyon. (07/2002)
Renaud: Le mauvais sujet repenti. (06/2002)
Virginie Despentes ou l'art de toujours surprendre ! (06/2002)
La FĂŞte de la Musique. (06/2002)
Demandez le programme ! (04/2002)
Jacques Prévert ou la bonne parole. (10/2002)

Jacques Prévert (1900 – 1977)

"La poésie est partout comme dieu n'est nulle part."


Le mois d’octobre s’installe, et avec lui, l’automne, les chaudes couleurs de la nature et la fraîcheur de l’air… L’automne de cette année ressemblera-t-il à celui de l’an passé ? Non, évidemment. Non pas parce « qu’avec le temps va, tout s’en va » et que rien n’est jamais pareil, mais, parce que cette année, le mois d’octobre célèbre un anniversaire particulier : le 25° anniversaire de la mort de Jacques Prévert.
A évoquer le nom de Jacques Prévert, ce mois d’octobre devient alors une promesse poétique, des retrouvailles familiales, une célébration joyeuse d’un talent immense. Il y a des personnes que l’on identifie comme ça d’un simple coup d’œil. Souvent parce qu’une photo, une image, un vers, une musique leur sont associés. Parce qu’également, l’œil populaire les ont transformé en sorte d’icônes. Ainsi, de Jacques Prévert, représenté avec sa cigarette au bec, ainsi, de ses poèmes repris dans les écoles.
Peut-on donner à Jacques Prévert le nom de poète? Poète rimant avec étiquette, ce serait le figer, le sacraliser. Comme le dit Yann Queffelec "il y a des poètes chez les académiciens". Comment le qualifier ? Comme l'amiral… "L'amiral, larima, la rime à quoi, la rime à rien..." (L’amiral). Inutile donc de l'identifier, de le résumer, de le figer… Prévert n'explique rien, il ne théorise rien. Il écrit et chacun fait siens cette écriture, ses mots.

 

Jacques Prévert est né un 4 juillet à Neuilly sur Seine. Sa mère Suzanne est auvergnate et son père, breton. Il eut deux frères, l’un est décédé très jeune, l’autre Pierre, fut un compagnon des bons et mauvais jours. Jacques Prévert partage avec son père le goût du cinéma, du théâtre et de la peinture, et, avec sa mère celui des promenades et des livres.
Il est difficile de résumer la vie de Prévert tant il fut polyvalent dans son investissement artistique et personnel. Quelles dates demeurent incontournables.
1925, par exemple, le groupe surréaliste de Robert Doisneau et André Breton rencontre « les trois de la rue du Château » de Duhamel, Prévert et Yves Tanguy. L’année qui suit, quelques membres du groupe sont arrêtés pour « scandale et cris injurieux ». En 1930, Prévert quitte le mouvement surréaliste. En 1932, Prévert soutient Aragon, inculpé pour incitation à la désobéissance militaire et au meurtre après la publication de son poème « Front Rouge » avec l’Association des Ecrivains et Artistes Révolutionnaires. C’est aussi l’année de la création du groupe Octobre auquel Prévert prête sa langue acérée dans les publications et pièces de théâtre.
En 1939, la guerre éclate et Prévert est mobilisé. Il pleut sur Brest, et, ces jours-là, Prévert écrit le poème Barbara. Il sera par la suite réformé. Il travaillera alors avec des journalistes et des scénaristes comme Marcel Carné. Il écrira avec ce dernier le scénario des Enfants du Paradis. En 1941, Prévert cosigne avec Duhamel la pièce Les mauvais anges, une adaptation des Hauts de Hurlevent, qui tournera en zone libre.
Par la suite, Prévert protesta tour à tour contre l’invasion soviétique de Budapest, l’absence de Nuit et Brouillard au Festival de Cannes, la pollution de la mer, et, contre la répression de Mai 68. Jacques Prévert reste le symbole de la révolte qui ne s’entache jamais de résignation. Il était plus un homme d’humeurs que d’honneurs. Selon Prévert, les mots avaient du sens, l’engagement était une légitimité.
A ceux qui pensent que les mots ne peuvent changer la vie de chacun (à défaut du monde), L’art-scène leur conseille de relire quelques uns des poèmes de cet homme. Les œuvres de Prévert sont un fabuleux condensé d’humanité.

 

Aujourd’hui, Pévert est célèbre dans le monde entier. C’est assurément grâce à ses recueils de poèmes, aux films dont il a écrit les scénarios mais également par la chanson. La plus connue et la plus fredonnée reste Les feuilles mortes dont on dénombre plus de 500 interprétations. Elle a indéniablement transporté le nom de son poète au-delà de nos frontières.
Les mots de Prévert ont bien souvent été servis par des compositeurs de grands talents tels Henri Crolla ou bien évidemment Joseph Kosma. Le langage poétique de Prévert est peu enclin à se plier aux règles mais il n'en reste pas moins précis. La liberté structurelle de ses chansons donne une musicalité aux mots avant même que les compositeurs n'y posent leurs notes. L'Histoire ne dit pas si ces compositeurs se sont arrachés les cheveux pour faire coller une musique sur ses mots, on sait seulement que cela paraît simple à nos oreilles.
La liberté d'écriture à la Prévert est rare. A chaque fois qu'on le croit saisi, presque figé, on se laisse surprendre par une pirouette, un bon mot. Paradoxalement, aujourd'hui, un artiste jouit d'une liberté d'expression plus grande, cependant, on a l’impression qu’il se perd dans des labyrinthes de conventions et de normes, et, qu’il ne sait pas s'exprimer en dehors des limites et des schémas imposés.
A l’époque de Prévert, les textes mis en musique étaient la manière courante de faire des chansons. De nos jours, la popularité d’une chanson réside essentiellement dans le fait qu'elle est une discipline aux règles précises. Presque une recette. Une mélodie facilement mémorisable, un refrain ou une rengaine entêtante, une durée de trois minutes formatée pour les radios. Les artistes écrivent des musiques sur lesquelles ils collent des paroles. Avec Prévert, la musique retrouve sa qualité d’illustration des mots, du texte.

 

La structure libre adoptée par Prévert dans ses textes ne porte aucun effet superflu. Ce style "facile à comprendre" a fait la popularité de ses œuvres poétiques.
Ainsi, Paroles, sortie en 1946, est l'œuvre la plus connue du poète. Elle connaît un succès immédiat à tel point qu'elle est vite reconnue comme une œuvre populaire. Cela déplaît aux intellectuels de l'époque de manger dans la gamelle populaire, aussi, Prévert est boudé par une partie de cet intelligentsia. Cette œuvre sera traduite en quatre-vingts langues et vendue à plus de trois millions d’exemplaires.
Le poème Il ne faut pas… serait-il un hommage à ces intellectuels prétentieux ?

« Il ne faut pas laisser les intellectuels jouer avec les allumettes
Parce que Messieurs quand on le laisse seul
Le monde mental Messssieurs
NÂ’est pas du tout brillant et sitĂ´t quÂ’il est seul
Travaille arbitrairement
S’érigeant pour soi-même
Et soit disant généreusement en l’honneur des travailleurs u bâtiment
Un auto-monument
Répétons-le Messssssieurs
Quand on le laisse seul
Le monde mental
Ment
Monumentalement. »


Après tout, quelle importance qu’il ne soit pas aimé de ces gens puisqu'il est aimé de l'homme de la rue. Paroles n'a aucun faux-semblant, aucun hermétisme. Prévert ne propose aucun concept. La simplicité. Pure. Ciselée et travaillée. L'intelligence au service de la sensibilité. Celle qui nous touche au plus profond de nous. Celle qui nous rattache à notre enfance.

 

Et qui dit enfance, dit école. L'association Prévert / Ecole semble ancrée dans l’esprit populaire au point de ne pas s'étonner de voir inaugurer une école Prévert. Il est vrai que depuis 30 ou 40 ans, plusieurs générations d'enfants et de professeurs ont appris ou font apprendre les poèmes de Jacques Prévert. Ces générations d'enfants devenus adultes, se souviennent encore d'une rime ou d'un vers appartenant au poète. Ces simples mots les replongent dans un monde en dehors du temps et de la réalité : l'enfance. La leur, d'abord, et, celle de leurs enfants, ensuite, qui à leur tour apprennent les poèmes de Prévert sur les bancs d'école. L'enfance est la première source d'inspiration du poète, d’où, l’indissociable accord Prévert / Enfance / Ecole. Cela dit, à bien y réfléchir, l'association Ecole / Prévert est saugrenue quand on pense à la distance que Prévert a mis entre lui et l’école. Elle en devient presque un affront au poète. Mais, aujourd’hui, Prévert semble bel et bien prisonnier de l'institution scolaire, comme l'oiseau l'est de sa cage. On l'apprend, on l'étudie, on le récite, on ouvre des écoles portant son nom. Pourtant, Prévert a tourné le dos à cette institution, il en a même célébré le cancre, le fainéant.
Malgré lui, Prévert semble donc le poète le plus appris par nos enfants mais force est de constater qu'on se garde bien d'étudier le poète au-delà du collège. Ce pourrait être dangereux. Le feu embraserait trop vite les esprits, trop bien. Aussi, il vaut mieux ne pas craquer l'allumette. Prévert n'est pas seulement le faiseur de rondes enfantines, de ritournelles verbales aisément mémorisables, il est un véritable empêcheur de tourner en rond, un rebelle de la prose et du vers. Il refuse la misère, la guerre, la faim, l'injustice. Il fustige les décideurs, les décorés du système établi : curés, militaires, professeurs, politiques, flics. Il leur oppose le désordre et la dérision. "En entendant parler d'une société sans classes, l'enfant rêve d'un monde buissonnier" (L'enseignement libre)
Prévert a su construire un monde ludique, avec des décors de fêtes foraines. C'est sans aucun doute le regard qu'il porte sur les enfants qui lui permet de recréer un monde à leur image : innocent, tendre et cruel. "Les enfants qui s'aiment ne sont là pour personne"
Cet amour porté aux enfants, Prévert a su également l'offrir à autrui. Son amour pour les autres, c'est son regard posé sur les souffrances de l'humanité. C'est pour cela que ses textes paraissent si modernes, d'actualité – comme on dit. Le quidam, l'homme de la rue est la deuxième source d'inspiration de Prévert. Il décrit son quotidien, ses espoirs, ses luttes. Il sait rendre le réalisme des vies de tout en chacun, les espoirs et les déceptions aussi.
« Il est terrible
Le petit bruit de l'œuf dur cassé sur un comptoir d'étain
Il est terrible ce bruit
Quand il remue dans la mémoire de l'homme qui a faim »
(La grasse matinée)

 

Par la capacité de Prévert à capter le réel, à saisir le sentiment humain, à saisir le détail, ses poèmes deviennent de vrais instantanés. Prévert est le photographe des mots. Il a un rapport étroit avec l'image, les couleurs, le papier – Prévert aimait également les collages - et surtout la photographie. Comment, en lisant un poème sur l'enfance, l'école ou la rue, ne pas penser au travail de Doisneau… Une complémentarité rare entre deux artistes. Deux modes d'expression différents mais la même sensibilité, la même connivence à l’enfance, la même perspective de vie et d'amitié. Les mots de Prévert habillant les photos de Doisneau, les photos de Doisneau illuminant les mots de Prévert. On ne s'étonnera pas de les avoir su amis.
Les œuvres de l’un en noir et blanc, celles de l’autre empreinte de couleurs, les œuvres de ces deux artistes pourraient se retrouver dans cette phrase: "La poésie est l'un des surnoms de la vie."
Ce pourrait être aussi un résumé des œuvres de Prévert, une sorte d'épitaphe. Mais une épitaphe irisée. Prévert connaît les couleurs, elles sont là comme un appui à ses mots. Il sait les mettre en évidence et les opposer. Le rouge souvent. Le rouge du sang. Le sang de la guerre, celui de la naissance, celui de la mort. La vie ne semble être que cela. Une tâche de sang. Aussi fragile, aussi forte.
"Dans la rue passe un vivant avec tout son sang dedans, soudain le voilĂ  mort et tout son sang est dehors" (Chanson dans le sang).

 

Aujourd’hui donc, nous célébrons cet anniversaire. On sait ce que Prévert a laissé mais que reste-t-il de Prévert en nous ?
Bien sûr, nous avons ces formidables interprètes (Marianne Oswald, Juliette Gréco, Yves Montand, Catherine Sauvage), également ceux qui reconnaissent une filiation avec lui comme Gainsbourg et Kent. Mais doit-on célébrer la poésie, la chanson, le cinéma, les collages, l'engagement de cet homme? Un peu tout et un peu rien. Chacun célèbre cet auteur, cet homme, de façon personnelle. Prévert c'est comme un face à face avec soi, avec son enfance, sa vie… L'essentiel étant que chacun garde, au fond de soi, un petit bout, une brindille, une rime de cet homme. Il se peut que cette rime effleure encore un cœur douloureux et devienne un cadeau de la vie…
« Un peu de Prévert
Dans ma rue, mon univers
Un peu de Prévert
Dans mon sang, ma chair
Un peu de Prévert
Sur nos cÂśur endoloris
Un peu de Prévert
Aux enfants dÂ’ici
… Et du Paradis… »

( Un peu de Prévert, Kent)

Marion Dieuloufet

 

QUELQUES TEXTES DE JACQUES PREVERT.

Complainte de Vincent

A Paul Eluard

A Arles oĂą roule le RhĂ´ne
Dans l'atroce chaleur de midi
Un homme de phosphore et de sang
Pousse une obsédante plainte
Comme une femme qui fait son enfant
Et le linge devient rouge
Et l'homme s'enfuit en hurlant
Pourchassé par le soleil
Un soleil d'un jaune strident
Au bordel tout près du Rhône
L'homme arrive comme un roi mage
Avec son absurde présent
Il a le regard bleu et doux
Le vrai regard lucide et fou
De ceux qui donnent tout Ă  la vie
De ceux qui ne sont pas jaloux
Et montre Ă  la pauvre enfant
Son oreille couchée dans le linge
Et elle pleure sans rien comprendre
Songeant à de tristes présages
Et regarde sans oser le prendre
L'affreux et tendre coquillage
OĂą les plaintes de l'amour mort
Et les voix inhumaines de l'art
Se mĂŞlent aux murmures de la mer
Et vont mourir sur le carrelage
Dans la chambre où l'édredon rouge
D'un rouge soudain éclatant
Mélange ce rouge si rouge
Au sang bien plus rouge encore
De Vincent Ă  demi mort
Et sage comme l'image mĂŞme
De la misère et de l'amour
L'enfant toute nue, sans âge
Regarde le pauvre Vincent
Foudroyé par son propre orage
Qui s'écroule sur le carreau
Couché dans son plus beau tableau
Et l'orage s'en va calmé indifférent
En roulant devant lui ses grands tonneaux de sang
L'éblouissant orage du génie de Vincent
Et Vincent reste là dormant rêvant râlant
Et le soleil au-dessus du bordel
Comme une orange folle dans un désert sans nom
Le soleil sur Arles
En hurlant tourne en rond

Extrait de Paroles


Etranges étrangers

Kabyles de la Chapelle et des quais de Javel
Hommes des pays loin
Cobayes des colonies
Doux petits musiciens
Soleils adolescents de la porte dÂ’Italie
Boumians de la porte de Saint-Ouen
Apatrides dÂ’Aubervilliers
Brûleurs des grandes ordures de la ville de Paris
Ebouillanteurs des bêtes trouvées mortes sur pied
Au beau milieu des rues
Tunisiens de Grenelle
Embauchés débauchés
Manœuvres désœuvrés
Polacks du Marais du Temple des Rosiers

Cordonniers de Cordoue soutiers de Barcelone
Pêcheurs des Baléares ou du cap Finistère
Rescapés de Franco
Et déportés de France et de Navarre
Pour avoir défendu en souvenir de la vôtre
La liberté des autres

Esclaves noirs de Fréjus
Tiraillés et parqués
Au bord dÂ’une petite mer
OĂą peu vous vous baignez

Esclaves noirs de Fréjus
Qui évoquez chaque soir
Dans les locaux disciplinaires
Avec une vieille boîte à cigares
Et quelques bouts de fil de fer
Tous les échos de vos villages
Tous les oiseaux de vos forĂŞts
Et ne venez dans la capitale
Que pour fêter au pas cadencé
La prise de la Bastille le quatorze juillet

Enfants du Sénégal
Dépatriés expatriés et naturalisés

Enfants indochinois
Jongleurs aux innocents couteaux
Qui vendiez autrefois aux terrasses des cafés
De jolis dragons d’or faits de papier plié

Enfants trop tôt grandis et si vite en allés
Qui dormez aujourdÂ’hui de retour au pays
Le visage dans la terre
Et des bombes incendiaires labourant vos rizières

On vous a renvoyé
La monnaie de vos papiers dorés
On vous a retourné
Vos petits couteaux dans le dos

Etranges étrangers

Vous ĂŞtes de la ville
Vous ĂŞtes de sa vie
MĂŞme si mal en vivez
MĂŞme si vous en mourez.

Extrait de Grand bal du printemps.


Le chat et lÂ’oiseau

Un village écoute désolé
Le chant d’un oiseau blessé
CÂ’est le seul oiseau du village
Et cÂ’est le seul chat du village
Qui l’a à moitié dévoré
Et lÂ’oiseau cesse de chanter
L chat cesse de ronronner
Et de se lécher le museau
Et le village fait Ă  lÂ’oiseau
De merveilleuses funérailles
Et le chat qui est invité
Marche derrière le petit cercueil de paille
Où l’oiseau mort est allongé
Porté par une petite fille
Qui nÂ’arrĂŞte pas de pleurer
Si jÂ’avais su que cela te fasse tant de peine
Lui dit le chat
Je l’aurais mangé tout entier
Et puis je t’aurais raconté
Que je lÂ’vais vu sÂ’envoler
SÂ’envoler jusquÂ’au bout du monde
LĂ -bas oĂą cÂ’est tellement loin
Que jamais on nÂ’en revient
Tu aurais eu moins de chagrin
Simplement de la tristesse et regrets

Il ne faut jamais faire les choses à moitié.

Extrait dÂ’Histoires.


La sagesse des nations

Minerve pleure
Sa dent de sagesse pousse
Et la guerre recommence sans cesse

Extrait dÂ’Histoires.


Chanson dans le sang

Il y a de grandes flaques de sang sur le monde
Où s’en va-t’il tout ce sang répandu
Est-ce la terre qui le boit et qui se saoule
DrĂ´le de soulographie alors
Si sageÂ… si monotone
Non la terre ne se saoule pas
La terre ne tourne pas de travers
Elle pousse régulièrement sa petite voiture ses quatre saisons
La pluieÂ… la neigeÂ…
La grĂŞleÂ… le beau tempsÂ…
Jamais elle nÂ’est ivre
CÂ’est Ă  peine si elle se permet de temps en temps
Un malheureux petit volcan
Elle tourne la terre
Elle tourne avec ses arbresÂ… ses jardinsÂ… ses maisonsÂ…
Elle tourne avec ses grandes flaques de sang
Et toutes les choses vivantes tournent avec elle et saignentÂ…
Elle elle sÂ’en fout
La terre
Elle tourne et toutes les choses vivantes se mettent Ă  hurler
Elle sÂ’en fout
Elle tourne
Elle nÂ’arrĂŞte pas de tourner
Et le sang nÂ’arrĂŞte pas de coulerÂ…
Où s’en va tout ce sang répandu
Le sang des meurtresÂ… le sang des guerresÂ…
Le sang de la misère…
Et le sang des hommes torturés dans les prisons…
Le sang des enfants torturés tranquillement par leur papa et leur maman…
Et le sang des hommes qui saignent de la tĂŞte
Dans les cabanonsÂ…
Et le sang du couvreur
Quand le couvreur glisse et tombe du toit
Et ke sang qui arrive et qui coule Ă  grands flots
Avec le nouveau-né… avec l’enfant nouveau…
La mère qui crie… l’enfant pleure…
Le sang couleÂ… la terre tourne
La terre nÂ’arrĂŞte pas de tourner
Le sang nÂ’arrĂŞte pas de couler
Où s’en va tout ce sang répandu
Le sang des matraqués… des humiliés…
Des suicidés… des fusillés… des condamnés…
Et le sang de ceux qui meurent comme ça… par accident
Dans la rue passe un vivant
Avec tout son sang dedans
Soudain le voilĂ  mort
Et tout son sang est dehors
Et les autres vivants font disparaître le sang
Ils emportent le corps
Mais il est tĂŞtu le sang
Et là où était le mort
Beaucoup plus tard tout noir
Un peu de sang s’étale encore…
Sang coagulé
Rouille de la vie rouille des corps
Sang caillé comme le lait
Comme le lait quand il tourne
Quand il tourne comme al terre
Comme al terre qui tourne
Avec son laitÂ… avec ses vachesÂ…
Avec ses vivantsÂ… avec ses mortsÂ…
La terre qui tourne avec ses arbresÂ… ses vivantsÂ… ses maisonsÂ…
La terre qui tourne avec les mariagesÂ…
Les enterrementsÂ…
Les coquillagesÂ…
Les régiments…
La terre qui tourne et qui tourne
Avec ses grands ruisseaux de sang.

Extrait de Paroles.


La grasse matinée

Il est terrible
Le petit bruit de l'œuf dur cassé sur un comptoir d'étain
Il est terrible ce bruit
Quand il remue dans la mémoire de l'homme qui a faim
Elle est terrible aussi la tĂŞte de l'homme
La tĂŞte de l'homme qui a faim
Quand il se regarde Ă  six heures du matin
Dans la glace du grand magasin
Une tête couleur de poussière
Ce n'est pas sa tĂŞte pourtant qu'il regarde
Dans la vitrine de chez Potin
Il s'en fout de sa tĂŞte l'homme
Il n'y pense pas
Il songe
Il imagine une autre tĂŞte
Une tĂŞte de veau par exemple
Avec une sauce de vinaigre
Ou une tĂŞte de n'importe quoi qui se mange
Et il remue doucement la mâchoire
Doucement
Et il grince des dents doucement
Car le monde se paye sa tĂŞte
Et il ne peut rien contre ce monde
Et il compte sur ses doigts un deux trois
Un deux trois
Cela fait trois jours qu'il n'a pas mangé
Et il a beau se répéter depuis trois jours
Ça ne peut pas durer
Ça dure
Trois jours
Trois nuits
Sans manger
Et derrière ces vitres
Ces pâtés ces bouteilles ces conserves
Poissons morts protégés par les boîtes
Boîtes protégées par les vitres
Vitres protégées par les flics
Flics protégés par la crainte
Que de barricades pour six malheureuses sardines
Un peu plus loin le bistro
Café-crème et croissants chauds
L'homme titube
Et dans l'intérieur de sa tête
Un brouillard de mots
Un brouillard de mots
Sardines Ă  manger
Œuf dur café-crème
Café arrosé rhum
Café-crème
Café-crème
Café-crime arrosé sang!…
Un homme très estimé dans son quartier
A été égorgé en plein jour
L'assassin le vagabond lui a volé
Deux francs
Soit un café arrosé
Zéro franc soixante-dix
Deux tartines beurrées
Et vingt-cinq centimes pour le pourboire du garçon
Il est terrible
Le petit bruit de l'œuf dur cassé sur un comptoir d'étain
Il est terrible ce bruit
Quand il remue dans la mémoire de l'homme qui a faim

Extrait de Paroles.


Mea culpa

CÂ’est ma faute
CÂ’est ma faute
C’est ma très grande faute d’orthographe
Voilà comment j’écris
Giraffe.

Extrait dÂ’Histoires.


QuelquÂ’un

Un homme sort de chez lui
C’est très tôt le matin
CÂ’est un homme qui est triste
Cela se voit Ă  sa figure
Soudain dans une boîte à ordures
Il voit un vieux Bottin Mondain
Quand on est triste on passe le temps
Et lÂ’homme prend le Bottin
Le secoue un peu et le feuillette machinalement
Le choses sont comme elles sont
Cet homme si triste est triste parce quÂ’il sÂ’appelle Ducon
Et il feuillette
Et continue Ă  feuilleter
Et il sÂ’arrĂŞte
A la page des D
Et il regarde Ă  la colonne des D-U duÂ…
Et son regard dÂ’homme triste devient plus gai plus clair
Personne
Vraiment personne ne porte le mĂŞme nom
Je suis le seul Ducon
Dit-il entre ses dents
Et il jette le livre s’époussette les mains
Et poursuit fièrement son petit bonhomme de chemin.

Extrait dÂ’Histoires.


Le désespoir est assis sur un banc

Dans un square sur un banc
Il y a un homme qui vous appelle quand on passe
Il a des binocles un vieux costume gris
Il fume un petit ninas il est assis
Et il vous appelle quand on passe
Ou simplement il vous fait signe
Il ne faut pas le regarder
Il ne faut pas l'écouter
Il faut passer
Faire comme si on ne le voyait pas
Comme si on ne l'entendait pas
Il faut passer presser le pas
Si vous le regardez
Si vous l'écoutez
Il vous fait signe et rien personne
Ne peut vous empêcher d'aller vous asseoir près de lui
Alors il vous regarde et sourit
Et vous souffrez atrocement
Et l'homme continue de sourire
Et vous souriez du mĂŞme sourire
Exactement
Plus vous souriez plus vous souffrez
Atrocement
Plus vous souffrez plus vous souriez
Irrémédiablement
Et vous restez lĂ 
Assis figé
Souriant sur le banc
Des enfants jouent tout près de vous
Des passants passent
Tranquillement
Des oiseaux s'envolent
Quittant un arbre
Pour un autre
Et vous restez lĂ 
Sur le banc
Et vous savez vous savez
Que jamais plus vous ne jouerez
Comme ces enfants
Vous savez que jamais plus vous ne passerez
Tranquillement
Comme ces passants
Que jamais plus vous ne vous envolerez
Quittant un arbre pour un autre
Comme ces oiseaux.

Extrait de Paroles.

 

 


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