N° 18 - Déc. 2003
 
Fersen Thomas
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Photo Sandrine Expilly

 

De l'humour, de l'art et du cochon

A 40 ans, Thomas Fersen, héraut très discret de la chanson française, fort de quatre disques d'or, nous convie à un véritable festin avec sa Pièce montée des grands jours goûteuse et subtile. L'auteur, compositeur, interprète a arrangé et réalisé lui-même ses dernières créations relevées de guitares épicées. Les musiques bigarrées mettent en joie, les textes goguenards font sourire.


12 Mai 2003


Thomas Fersen, pour mitonner un album où art culinaire et poésie font bon ménage a choisi avec soin ses ingrédients : une bonne dose d'humour caustique, un goût certain pour les rimes riches, un mélange hétéroclite d'influences musicales, une tendance aux sonorités rétro, un regard tendre et cruel sur notre quotidien. Le tout agrémenté de beaucoup de talent.

Servies sur un lit de guitares, de violons, de banjos et d'accordéons, les nouvelles chansons de Thomas Fersen sont toujours aussi enjouées. Le joyeux bazar instrumental accompagne et souligne l'espièglerie des textes. Malgré des sujets souvent tristes ou triviaux, le travail sur la langue et le traitement musical donnent du baume au cœur grâce à des airs enlevés, immédiatement familiers.

Le nouvel opus de Thomas Fersen est plus musclé que les précédents mais on reconnaît dès les premières mesures la touche du cuistot. Telle une marque de fabrique, un tour de main inimitable, les paroles douces amères se mêlent à des arrangements cosmopolites. Les ambiances musicales oscillent entre piano bar, folklore, country et rock. Sur Croque, chanson drolatique où le croque mort se plaint de la lenteur de l'office qui l'empêche de se restaurer, un banjo, nord américain, est rejoint par un violon tout droit sorti d'un album de musique juive d'Europe centrale.

Le choix d'un rythme rock pour un sarcastique éloge à la paresse transforme Je n'ai que deux pieds en complainte insolente au rythme provocateur. La voix désinvolte s'appuie sur une batterie énergique et une guitare électrique survoltée. Juste après, comme par dérision, le banjo fringant de Saint-Jean-du-doigt rappelle qu'il est hors de question de se prendre au sérieux. Sur Borborygmes, une guitare sèche accompagne nonchalamment une évocation peu ragoûtante de la chair. Pièce montée des grands jours tel un panier garni varie les plaisirs et explore toute la gamme de la musique populaire.

Les paroles de certaines chansons montrent la condition humaine par le petit bout de la lorgnette. Le chanteur se focalise alors sur le corps et ses émanations. Thomas Fersen chante une trivialité guillerette, joviale. Sa Diane de Poitiers, trop vieille, ne réveillera pas la libido du galant homme qui lui propose son lit. La fiancée à la bouche qui fermente faute de bonbons à la menthe exaspère son amant. Autant de figures à la fois pathétiques et comiques. Jamais anodins, les sujets choisis sont traités avec une désinvolture fatale à la sinistrose. Chaque pièce conte une historiette mi sérieuse mi drôle, mêlant fable et jeux de mot.

Un rêve d'évasion, entonné avec Marie Trintignant, dessine un poème entre cuisine et bricolage. Dans ce duo inventif, d'une drôlerie surréaliste, où la visiteuse a truffé les mets destinés au prisonnier d'ustensiles pour se faire la belle, la musicalité de la phrase est heurtée par une guitare électrique d'humeur badine. La même richesse lexicale se retrouve, entre autres, sur Les Cravates. Le morceau rappelle les Petits Papiers de Gainsbourg mais dans une version désabusée, sur un rythme de déambulation débonnaire. Au-delà des jeux de mots, Thomas Fersen est un orfèvre de la langue qui cisèle ses textes à la recherche du mot juste. Comme un plat épicé, son album se révèle par arrière-goûts successifs et une montée en puissance s'opère au fur et à mesure des écoutes. Un régal !

Comme autant d'étoiles narguant les radios et les télévisions qui ne le diffusent qu'au compte-goutte, Thomas Fersen affiche déjà quatre disques d'or. Avec cet album innovant et personnel, tout est réuni pour qu'il décroche sa cinquième étoile.

Pièce montée des grands jours
Thomas Fersen
Tôt Ou tard / Warner Music
Sortie avril 2003
 
Marie Mongard - Actua.net
 

Pièce montée des grands jours


09 Avril 2003

On aimerait placer un décodeur dans la cervelle de ce fou de l'écriture tordue, histoire de débroussailler les encombrements de son esprit caustique. Ses précédents albums, du Bal des oiseaux à Qu4tre, avaient déjà fait l'inventaire des animaux de la ferme. Toujours sans queue ni tête, il poursuit dans une voie bestiale. Sur la pochette, Thomas Fersen pose une tête de cochon entre les cuisses : un avertissement surréaliste aux âmes sensibles, ennemis de la ripaille, de la grande bouffe, des plats en sauce. Sur ce cinquième album doucement rigolard, à l'imaginaire éberlué, aux rythmes gentiment patauds, Fersen s'autorise des guitares, plus présentes, aux côtés de violons qui dessinent des atmosphères populaires, folklore de saltimbanques, d'orgues et de trombones. "Je suis désolé, je n'ai que deux pieds", aveu incongru de celui qui a pris le temps de concocter cette pièce montée, ce décor singulier qui se donne toute latitude pour explorer le rien.

Le rien, ce n'est pas si simple. On ne parle pas de futilité par hasard, encore moins sans un soupçon de génie. Ici, le plus grand rien, c'est cette profusion de détails tue-l'amour que Fersen assène dans Borborygmes : un condensé de notre impétueuse capacité à n'être que des morceaux de chairs ambulants, capables du pire - haleine fétide ou ronflement, détails sordides du quotidien d'humain. Croque réjouit par l'histoire de ce croque-mort de faim, qui plante des pommes de terre dans un coin de son cimetière. Enfin, cerise sur le gâteau, saluons l'invitation de la voix grave et lancinante de Marie Trintignant. L'angoisse, les maux de l'existence ou la mort, ramenés à ces préoccupations terriennes, contribuent à soutirer des sourires, jamais forcés. Que deux pieds, mais jamais le même sabot.
 
Caroline Halazy - Les Inrocks
 

Homme de paroles

Thomas Fersen, 40 ans, auteur-compositeur-interprète, précurseur de la nouvelle vague des chanteurs français.


05 Avril 2003

Pour écrire une chanson, c'est comme pour tout, il faut oublier qu'on l'écrit. Gribouiller d'abord sur des papiers volants, de qualité médiocre, vaguement colorés, qui n'en imposent pas. Des papiers qui ne vous ramènent pas immédiatement à votre situation de chanteur-auteur-compositeur-interprète qui décide lui-même des arrangements et dont les disques se vendent pour le moins à 100 000 exemplaires et pour le plus à 200 000. Ne pas penser à l'aboutissement puisqu'une chanson peut vous trotter dans la tête pendant plusieurs années avant de prendre son indépendance. Ne pas perdre immédiatement la feuille, en dépit de sa modestie, donc la ranger parmi d'autres. Thomas Fersen classe les papiers volants dans de gros blocs d'administration «impersonnels». Il y en a beaucoup à la fois, qui prennent de la place, car, durant les premières étapes, une chanson a tendance à s'éparpiller en diverses directions sans prendre la forme d'une petite boule «cohérente», «ponctuée», «de même couleur». Sur des Post-it, il note «des thèmes», par exemple «Bambi».

Thomas Fersen habite un quartier où les poubelles sont remplies de trésors. Inutile d'être cambrioleur, dès que les gens sont las de leurs colliers de perles et de leurs meubles en acajou, ils les jettent, si bien qu'on ne peut pas faire autrement que de les ramasser. Chez lui, il y a de très jolies commodes. Par un effet de perspective, le pied de la tour Eiffel bouche l'entrée de l'avenue où il habite. On ne voit qu'elle, menaçante, tel un King Kong gracieux, sans deviner le reste de la silhouette. Il n'y a pas de tarif résidentiel pour les voisins des bâtiments historiques, aucune appropriation possible. «De toute manière, je n'aime pas tellement grimper sur la tour Eiffel, j'ai le vertige.»

Un petit chat rôde. Une cour, un arbre en fleur. La rumeur du monde n'entre pas. D'ailleurs, le chanteur s'interdit de regarder les infos plus d'une fois par semaine, pour «éviter que le regard transforme la guerre en feuilleton. La radio et la presse écrite laissent plus de place à la pensée lorsqu'elles ne choisissent pas de mimer la télévision». En avril 2002, entre les deux tours de la présidentielle, il a chanté Bella ciao à Pantin contre Le Pen. «J'ai hésité, je trouvais désagréable de se mettre en avant sous couvert d'une cause, et tout aussi pénible de ne rien faire.»

Sa voisine ignore qui il est. Quand il passe à la radio, l'animateur lui lance : «On espère pour vous que ça va enfin marcher, votre album.» Le chanteur est perplexe : «200 000 exemplaires pour le précédent disque. Je n'ai pas l'impression de galérer. C'est encore plus ridicule de se mettre à expliquer que merci, tout va bien, je ne suis pas à la ramasse !» Quand il passe à la télé... «Je passe peu à la télé, et surtout pas dans les réunions sur la nouvelle chanson française. Cela fait club de retraités ! On se retrouve avec des croûtons qui vous tapent dans le dos, en expliquant qu'ils vous ont fait.» En plus, Thomas Fersen refuse de chanter en play-back. Il est donc possible d'appartenir à la grande famille du show-bizness, en évitant les autoroutes promotionnelles. Il constate : «J'ai une notoriété moyenne.» Il aime le Canada grâce à une jeune fille, les accents et le vocabulaire : être étranger dans sa propre langue. Il aime aussi les expressions qui traversent les siècles, sans qu'on sache pourquoi, comme «Berthe aux grands pieds», qui permet à la maman de Charlemagne d'être encore dans les mémoires. Ses oreilles sont «en chaise longue», c'est-à-dire à l'affût. Il lit des écrivains absolument démodés comme Marie Bashkirtseff et son journal de jeune fille ravie d'elle-même, et Roger Martin du Gard et ses Thibault. Bashkirtseff, parce qu'au cimetière du Trocadéro, sa tombe est mystérieusement fleurie, et les Thibault, parce qu'on y voit «la versatilité de l'opinion publique au sujet de la guerre». Longtemps, Thomas Fersen n'a pas été chanteur-auteur-compositeur-interprète. «J'ai commencé tard, à 30 ans.» Avant, il éprouve «un immense sentiment d'inexistence». Il fait des études d'électronique contre son gré, s'inscrit à l'ANPE, et, manque de chance, l'agence lui déniche un métier : il devient câbleur pour les hôtels Novotel et Mercure. «Rétrospectivement, je n'ai pas l'impression d'avoir uniquement perdu mon temps. J'ai appris ce qu'était la vie de bureau : le collègue qui s'acharne à devenir chef de service, les blagues d'ascenseur.» Lui n'a pas l'ambition d'escalader les fils du câble, et passe donc pour un type sans envergure.

«On a toujours la tête de l'emploi : quand j'étais câbleur, j'avais la tête du câble. Après, j'ai fait des jaquettes; j'avais la tête de l'imprimeur. Et maintenant que je suis chanteur, j'ai l'air d'un chanteur.» Son employeur est un escroc, ce qui met un terme à sa carrière d'électronicien. Dans sa chambre, il imagine quelques chansons. «La frustration d'être mauvais musicien me poussait à écrire les paroles pour améliorer l'ensemble.» Une mère infirmière, un père employé de banque, des grands-parents prolétaires, quoique sa grand-mère maternelle, couturière à domicile, est aussi «pianiste à mi-temps dans un salon de thé». C'est sa mère qui lui offre sa première guitare, à 14 ans, au début de l'ère punk. A Pigalle, aux abords du lycée Jacques-Decour où il est élève, il y a des sex-shops, mais aussi des magasins de musique. «Avec des copains, on s'est mis à vivre en bande, à répéter, à organiser des petits concerts. C'était très joyeux.» Mais la punkitude, même habitée par la douceur, vieillit mal. La dissolution des Clash en 1982 marque la fin de cette époque. «Je leur en ai voulu.»

En pleine première guerre du Golfe, un restaurateur thaïlandais leur propose de jouer, à lui et sa femme, afin d'attirer une clientèle prompte à se cloîtrer devant le poste. Entre CNN et Thomas Fersen, elle a désormais le choix. «Le premier concert était pour un banquet. On nous a dit : «Vous jouez demain, pendant trois heures.» Notre répertoire durait vingt minutes, mais Hey Jude des Beatles nous a sauvés. On peut l'étirer pendant des heures, j'ai vu des couples se former pendant que je jouais. Pour la première fois, j'ai eu l'impression d'être utile. La vérité, c'est que cette profession n'a rien à voir avec le culte de soi, on exerce un métier de service.» Ensuite, il y a la rencontre amicale avec Vincent Frèrebeau qui monte son propre label, Tôt ou tard, d'abord chez Warner. Le premier album, le Bal des oiseaux, est un succès «ce qui m'a rendu flou à mes propres yeux, je n'avais pas l'habitude». Quelques secousses affectives plus tard, il ne se voit pas plus nettement.

Avachi devant la télévision pendant la Coupe du monde du football de 1986, une passe du méconnu joueur mexicain Thomas Boyd le réveille. Le chanteur chope le prénom tandis que le footballeur s'empare de la balle. Lui reste à s'inventer un nom. «Fersen», lui dit son père, tandis qu'ils sont dans la cuisine en train de manger du saucisson. Mais il est rare qu'un père offre un nouveau patronyme à son fils.
 
Anne Diatkine - Libération
 

Cochon de Fersen

Exit le chanteur-poète animalier: Thomas Fersen surprend avec Pièce montée des grands jours, tout en idées sales et claques verbales.


03 Avril 2003

La tour Eiffel est à deux pas, mais les fenêtres donnent côté cour. Deux vélos patientent contre la table du salon. Le chat joue au baby-foot... Des meubles sont en partance pour la Bretagne, où il va bientôt emménager; l'horloge est bloquée sur quatre heures moins dix. On est chez Thomas Fersen dans un décor un peu ado, pas mal bohème. Ce parigot du XXe arrondissement émigré dans les beaux quartiers présente à domicile son nouveau CD, écrit, composé, arrangé et réalisé par lui: Pièce montée des grands jours (tôt Ou tard). Jour J, donc.

En dix ans pile et cinq albums, tous disques d'or, Fersen, qui a choisi pour la scène le nom du dernier amant de Marie-Antoinette, s'est inventé un style qui ne ressemble qu'à lui. Daniel Pennac est un fan. Vincent Delerm lui doit sa vocation. La voix brûlée par les clopes et le café, Fersen a chanté avant la mode les petits métiers de Paname, les troquets de la place Clichy, le marché aux oiseaux et les vacances à la ferme. Il a aussi animé un bestiaire très swingant: chauve-souris amoureuse d'un parapluie, moucheron au vol brouillon, blatte fan de cha-cha-cha. C'est l'héritier de Prévert, Doisneau, Trenet, a-t-on résumé prestement. «Pourtant, je ne suis pas sûr de me retrouver dans la chanson poético-humoristique, se défend-il. J'ai d'ailleurs tenté de me dédouaner de cette image primesautière en créant des personnages de travers. Mais bon, cette étiquette ne me préoccupe pas plus que ça.» Et pour cause! Le chanteur animalier est un adepte des doubles sens et des tiroirs secrets. En grattant par exemple derrière Louise ou Irène, deux de ses tubes, on voit affleurer les références brûlantes à Genet ou à Bataille. Fersen est un grand lecteur: dans les multiples bibliothèques qui tapissent son appartement cohabitent les œuvres de Mac Orlan, Faulkner, d'innombrables dictionnaires, des anthologies de poésie, les entretiens Hitchcock-Truffaut ou une biographie de Brel. «Pour moi, le style est un parti pris qui signifie: "Voilà ce que je veux être"», explique-t-il. Fersen a forgé le sien en tendant l' «oreille en chaise longue» au café du coin, où il déjeune tous les jours, dans le métro ou dans les files de cinéma, où il accompagne sa fille de 13 ans voir des films «consensuels».

Formé aux Clash et à Bourvil
Pièce montée des grands jours a failli s'intituler Tomates farcies, une pirouette homophonique. Sur la pochette signée Mondino, Thomas Fersen, 40 ans, s'émancipe et se présente une tête de porc coincée entre les cuisses. Moins Queneau que Villon, moins vache que cochon, plus rock que rétro, ses morceaux bruts, crus, directs hachent en miettes son image de dandy-poète. Fersen a pris aux mots les rimes consignées dans son répertoire de bureau, «noir, austère, devenu un vrai labyrinthe avec le temps, avoue-t-il. J'utilise un classement très artisanal, très lycéen».

L'inventaire de Pièce montée... recense une brute surnommée Bambi, Diane de Poitiers se mouchant dans ses doigts, les borborygmes d'une fiancée bruyante, une tentative d'évasion entonnée en duo avec Marie Trintignant, un chausseur asphyxié par l'odeur des pieds de ses clientes... C'est une petite entreprise de désacralisation de l'homme, de la femme et surtout de l'artiste. «Le disque est plus charnel, y compris dans l'habillage musical, appuie Fersen. Il sent aussi un peu les pieds...» Et aussi l'ail, l'haleine chargée et même la mort. «En général, c'est du décalage que naît la beauté, je crois. La beauté peut se trouver aussi dans le mal», rappelle-t-il.

Ancien punk formé aux Clash et à Bourvil, diplômé en électronique et maître en pittoresque, Thomas Fersen jongle désormais avec un petit alphabet d'idées sales et de claques verbales pour mieux se rassembler. «Ce disque réunit tous mes personnages, avoue-t-il. Mes chansons ont toujours un sédiment autobiographique, même si je suis le seul à le savoir.»
 
Gilles Médioni - L'Express
 

 


 

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