N° 14 - Juin 2003
 
Reflet alternatif
”Eungenio” Salvador Dali (1904-1989) (06/2003)
Oshen, L'héritage Mitsouko (06/2003)
L'audiovisuel indépendant : Zaléa TV
Nicolas Jules : "J'essaie de me surprendre". (04/2003)
Baudelaire ou la douleur de vivre (04/2003)
Bas les Watts ! Cabaret DésinVolt (04/2003)
Un chiffon propre dans le grenier (04/2003)
Branagh in Love (03/2003)
Nicolas Bacchus vitupère au Point (03/2003)
LUZ : Claudiquant sur le dance floor (02/2003)
Pouvoir de Lire et Droit de Dire (02/2003)
La Punkitude (01/2003)
Philippe Caubère : Présentation (01/2003)
Philippe Caubère et la politique (01/2003)
Philippe Caubère: 68 selon Ferdinand (01/2003)
Philippe Caubère: repères chronologiques (01/2003)
Juliette GRÉCO (12/2002)
Labels et la BĂŞte. (12/2002)
Woody Ă  tout prix (12/2002)
Fermin Muguruza (12/2002)
Autour d'Orsay et des impressionnistes. (11/2002)
Le Festi' Val de Marne. (11/2002)
Le Rock Identitaire Français (11/2002)
Le Glaz'art. (11/2002)
Jacques Prévert ou la bonne parole. (10/2002)
Au Limonaire. (09/2002)
Les Frères Brothers. (09/2002)
La rentrée théâtrale 2002. (09/2002)
Festisis 2002. (09/2002)
ATTENTION ! Salles en voie de disparition. (08/2002)
Une journée avec la Ruda Salska (08/2002)
La chaleur d'Avignon. (08/2002)
Histoires de vies brisées : les doubles peines de Lyon. (07/2002)
Renaud: Le mauvais sujet repenti. (06/2002)
Virginie Despentes ou l'art de toujours surprendre ! (06/2002)
La FĂŞte de la Musique. (06/2002)
Demandez le programme ! (04/2002)
”Eungenio” Salvador Dali (1904-1989) (06/2003)

Avec Picasso, Dali est, à coup sûr, l’artiste peintre dont on reconnaît le style et les œuvres dès le premier coup d’œil. Les traits, les couleurs et le style sont à ce point distincts qu’ils placent l’artiste hors de toute catégorisation et le transportent hors du temps. Dali, plus que tout autre, ne fut pas qu’un peintre doué : c’était un personnage à part entière, un tableau vivant. Au fil des années, il a su prouver, comme Van Gogh en son temps, que, dans l’art, la folie et le génie se mêlent à souhait.

"Si te reencarnas en cosa, hazlo en lápiz o en pincel" (1)

Il faut bien l’avouer, dès son enfance, Dali fut un être très perturbé. Il était en proie à des angoisses et des délires importants. C’est avec un poids psychologique que Salvador Dali fait ses premiers pas dans la vie : son frère aîné est décédé avant sa naissance. Ses parents voient alors dans cette venue au monde une sorte de réincarnation et choisissent le même prénom pour ce deuxième fils. Depuis l’enfance, Dali s’est considéré comme le remplaçant de ce frère allant jusqu’à l’imaginer en peinture. Mais, loin de se fondre dans la masse, Dali prit, très tôt, le parti d’être différent des autres, pour être unique et faire oublier l’ombre du frère inconnu. Enfant, il adopte la cane comme élément constituant de sa personne. Plus tard, elle deviendra l’objet d’apparat par excellence, au même titre que la cape.

 

"Realista y surrealista con luz de impresionista" (2)
 

Aux Beaux-Arts de Madrid, il fut rapidement remarqué pour son talent et devint l’égérie de l’Académie. Au-delà de son apparence physique peu conventionnelle, il développe des dons exceptionnels qui lui permettent d’éviter un premier renvoi. Au contact de Luis Bunuel et Garcia Lorca, il fait preuve d’un état d’esprit contestataire en vogue à l’époque avec l’émergence des mouvements artistiques tels que les cubistes ou les dadaïstes. Il n’évitera pas l’expulsion temporaire en 1923 et définitive en 1926. Au sein même du mouvement surréaliste, il s’oppose violemment avec la tête de liste : André Breton. Sa personnalité et son personnage se peaufinent avec les années et chacune de ses apparitions devient une véritable mise en scène, avec décor, costume et grandes théories. Cette façon d’afficher et d’assumer ses fantasmes (sexuels et monétaires) est une manière de rester hors du commun. Dali prend sans cesse le contre-pied de ce qui est. Insaisissable, son message reste pourtant simple et clair : « Rendre visible l’invisible, l’autre face de nous-mêmes et de l’univers ».
 

3/ "Gala de piel sedosa" (3)
 

En 1929, Dali invite ses amis peintres, cinéastes et poètes chez lui. Paul Eluard vient avec sa femme Gala. A la fin du séjour, cette dernière ne repart pas avec son mari. Bientôt, elle gère tous les éléments de la vie quotidienne et de la carrière de Dali. Elle prend soin de lui éviter toutes les contraintes qui pourraient le détourner de son art. Selon Dali, Gala a été la seule femme qu’il ait connue dans sa vie amoureuse. Dali trouve, enfin, son équilibre : " Elle est mon sang, mon oxygène, l’ange de l’équilibre ". Le couple bat de l’aile dès les années 40 lorsque Gala mène une vie dissolue et cumule les amants. Elle est plutôt tyrannique avec Dali et le force à peindre. Elle passe commande sur commande afin de réfréner sa phobie du manque d’argent. Dali lui pardonne tous ses excès et l’élève, dans sa peinture, au rang de madone. Elle est sa muse et se situe au cœur de son univers pictural. Dali peint Gala non comme un fantasme mais comme une profonde réalité. Sans tendresse particulière sur son visage, elle est, pourtant, d’un charisme troublant. Les proportions données à son corps sont parfaites, des épaules étroites, un bassin large et des jambes fines.
 

"Los genios no deben morir" (4)
 

L’art envahit tous ses modes d’expression. Le surplus d’énergie de Dali lui permet de s’exprimer dans différents domaines artistiques : écriture, objets, décors de théâtre. Son art est dicté par la pensée sans souci de forme, d’esthétisme ou de morale. Dali est en accord quasi parfait avec son art, autant dans la provocation que dans l’exagération. Il rejoint ainsi le courant surréaliste mais s’en extrait rapidement pour faire la route seul. Il n’a pas cessé de tester de nouvelles techniques tout en étudiant les grands maîtres de la Renaissance, notamment. Dali se sent proche d’eux. Ils ont participé à une révolution à la fois artistique et humaniste qui s’est propagé à l’Europe entière. Leur soif de connaissance et de liberté les ont élevés au-delà du commun : « l’homme se différencie du barbare par sa culture, seul le savant est vraiment homme » (Rabelais). L’effervescence intellectuelle de Dali s’étend, logiquement, aux sciences et aux mathématiques, en particulier. Il apprend, entre autres, les règles de la perspective et des proportions. Comme l’ont vécu les maîtres de la Renaissance avec la découverte des Amériques et de l’imprimerie, Dali pressent une nouvelle ère d’avancée technologique.
 

"Donde acaba el genio, a donde empieza el loco" (5)
 

Si son art est provocant, l’homme reste timide et mystérieux jusqu’à sa rencontre avec Gala. Depuis l’enfance, Dali vit dans des névroses et des peurs paranoïaques qu’il tente d’exorciser dans un délire artistique contrôlé. Ces délires sont souvent excessifs mais ils sont salvateurs pour l’homme. Au contact de Gala, il canalise ces angoisses dans un mode de création unique : « l’activité paranoïa-critique ». Il le définit comme « une méthode spontanée de connaissance irrationnelle basée sur l’association interprétative-critique des phénomènes délirants ». Elle lui permet de se servir de ses troubles psychologiques comme base essentielle de sa création artistique. Il s’agit de « matérialiser avec la plus impérialiste rage de précision les images de l'irrationalité concrète, qui provisoirement ne sont pas explicables ni réductibles par les systèmes de l'intuition logique, ni par les mécanismes rationnels ». Il tente, par une gymnastique mentale, de contrôler ses obsessions.
 

"En tu cabeza se comprime la belleza" (6)
 

Même s’il est resté toute sa vie prisonnier de ses peurs, Dali a su, grâce à sa peinture, les exprimer par des symboles picturaux forts tels que les sauterelles, les fourmis, le sang, les excréments. Si la béquille (la cane) est un élément indispensable du personnage dalinien, elle trouve une correspondance tout aussi importante dans ses toiles. Elle incarne l’autorité et la magie. Dans la main de Dali, elle est pouvoir. Elle lui donne l’assurance qui lui fait naturellement défaut. « La béquille figure d’abord la réalité, la fixation au sol du réel qui garde en équilibre le monstrueux développement de la sexualité cérébralisée et de l’intelligence imaginative gonflée de sexuel ». Cette symbolique sexuelle se cristallisera dans un autre objet fétiche de Dali : la corne de rhinocéros.
 

Outre ces référents picturaux, Dali oppose, dans sa peinture, deux concepts forts de la nature : le mou et le dur. Le mou représente la putréfaction, la déliquescence, la mort, le temps alors que le dur relève de la stabilité et du refuge. Symbole de cet antagonisme naturel, le tableau : La persistance de la mémoire (Les montres molles (1931)) présenté plus haut. Les paysages ont fasciné Dali dans leur rapport avec ces deux aspects naturels. Le caractère changeant de la nature offre une interprétation différente selon les contorsions de tel arbre ou les jeux de lumière sur tel rocher. Il peut même fausser les perceptions sensorielles : le mou devient dur, le loin devient proche et le léger devient lourd. Dans ses œuvres, Dali a beaucoup joué sur la perception visuelle. Par exemple, sur un tableau des plus connus, en premier plan, on voit Gala qui regarde la mer mais si on regarde le tableau de plus loin, on aperçoit le visage de Lincoln. Dans une autre œuvre, un canapé rouge devient la bouche d’un visage de femme. Le musée de Figueras regorge de ce genre de « pièges » visuels. Ce musée a été construit selon les souhaits de Dali et chose rare, du vivant même de l’artiste. C’est un magnifique musée à l’image même de Dali : délirant, intelligent et amusant.
 

Celui qui jetterait un rapide coup d’œil aux peintures de Dali et qui se permettrait un jugement tout aussi rapide ne serait qu’un sot. Le mécanisme de sa pensée est si particulier qu’on ne peut pas en faire abstraction pour comprendre son cheminement artistique. On dit parfois que les fous et les génies connaissent les recoins sombres de nos cœurs parce qu’ils ont franchi certaines limites et qu’ils perçoivent mieux que leurs semblables le profond de l’âme humaine. Imaginez alors ce que ce fou génial de Dali y a vu…

Marion Dieuloufet


(1) "Si tu te réincarnes en objet, sois un crayon ou un pinceau"
(2) "Réaliste et surréaliste à la lumière impressionniste"
(3) "Gala Ă  la peau soyeuse"
(4) "Les génies ne doivent pas mourir"
(5) "Où finit le génie et où commence le fou"
(6) "Dans ta tête, se comprime la beauté"



"Eungenio” Salvador Dali (Mecano)

DalĂ­ se desdibuja
tirita
su burbuja
al descontar latidos
Dali se decolora
porque esta lavadora
no distingue tejidos
el se dá cuenta
y asustado se lamenta
los genios no deben morir
son más de ochenta
los que curvan tu osamenta
"Eungenio" Salvador DalĂ­.

Bigote rocococo
de donde acaba el genio
a donde empieza el loco
mirada deslumbrada
de donde acaba el loco
a donde empieza el dada
en tu cabeza se comprime la belleza
como si fuese una olla express
y es el vapor que va saliendo por la pesa
mágica luz en Cadaques.

Si te reencarnas en cosa
hazlo en lápiz o en pincel
y Gala de piel sedosa
que lo haga en lienzo o en papel
si te reencarnas en carne
vuelve a reencarnarte en tĂ­
que andamos justos de genios
"Eungenio" Salvador Dali.

Realista y surrealista
con luz de impresionista
y trazo impresionante
delirio colorista
colirio y oculista
de ojos delirantes
en tu paleta mezclas mĂ­sticos ascetas
con ballonetas y con tetas
y en tu cerebro Gala Dios y las pesetas
buen catalan anacoreta.

Si tu reencarnas en cosa ...

 

 


 

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