N° 25 - Juil/août 2004
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"Michael Moore, l'arme de dérision massive"
 

Michael Moore est né à Flint dans le Michigan. Destiné comme beaucoup des habitants de cette ville à travailler pour Général Motors, il se tourne pourtant vers le journalisme à l'âge de 22 ans. Il fonde le journal Flint Voice qu'il dirige pendant 10 ans. Il accepte une proposition pour un journal à succès mais face aux velléités pailletées de ses chefs, il décide de partir. Il est au chômage quand, en 1989, il commence à filmer son premier documentaire : Roger et Moi. Il en a réalisé depuis, deux autres : The Big One et Bowling for Columbine qui assoie définitivement sa notoriété. C'est d'ailleurs le premier documentaire récompensé à la fois par un Oscar, un César et une Palme à Cannes en 2002. Le principe des films de Michael Moore est simple : une idée par film. En maniant l'art de la question, Moore soulève plus de réflexions qu'il n'apporte de réponse circonstanciée. Mais seule la question suffit pour éveiller une conscience et susciter un sursaut citoyen. Dans ses émissions de télé comme dans ces documentaires, Moore décrit la société américaine actuelle loin des clichés du rêve américain et des images véhiculées par les médias. Il s'oppose à la récupération de ces images qui entretiennent et alimentent une forme de désinformation quotidienne (chômage = violence). En réalisant ses films au cœur même de la société américaine, en partant à la rencontre des gens, Michael Moore met ses films à la portée de tous, ils sont stylés sans être compliqués et en même temps d'une pertinence rare.
 

Michael Moore avoue vouloir toucher le plus grand nombre, un large public, et utilise donc les moyens à sa disposition pour cela. Il ne fait pas de films pour conforter une opinion déjà partagée par une partie des spectateurs. Mais il souhaite que tous soient surpris par ses propres films. D’ailleurs, Michael Moore les monte en ce sens, il amène le spectateur à faire les mêmes découvertes et à suivre le même cheminement intérieur que lui. Pour ses deux premiers films, Moore met en juxtaposition des discours capitalistes et des images de la réalité sociale qui s’opposent d’évidence. Il met ainsi sous la lumière les distorsions et anomalie d’un système. Entre activisme et enquête, il propose un journalisme indépendant. Autofinancé à ses débuts, il l'est aujourd’hui par d'importantes sociétés de production. Paradoxe ou fausse indépendance ? « Je ne travaille pas pour le système mais à l’intérieur du système. Je profite d’un défaut incroyable des capitalistes. Ils sont capables de me vendre la corde que j’utiliserai pour les pendre si jamais ils pensent en tirer profit » précise t'il. Michael Moore jouerait-il Néo dans l'espoir de ronger le système de l’intérieur et de détruire la matrice? Il n'a pas cette prétention. Etre un caillou dans la chaussure des grandes sociétés de production et des grands industriels américains lui suffit. D'autant qu'un seul caillou dans un engrenage trop bien huilé peut faire dérailler le système.
 

Moore rend compte de la vraie Amérique, non pas celle du self made man, de l'économie invincible, mais celle de la pauvreté financière - autant qu'intellectuelle, parfois - qui côtoie l'extrême richesse matérielle. Il nous montre des gens en prise avec des réalités difficiles et des lendemains incertains, qui au bout du compte nous ressemblent. Moore pose des questions, réveille les consciences, joue son rôle de citoyen. Malgré ce que certains esprits tentent de nous faire croire, c'est un vrai patriote, sa bannière c’est l’Amérique. Il souhaite que son pays avance, qu’il cesse d’être un objet de haine dans le monde entier, qu’il soit soucieux de ses compatriotes, qu’il prenne soin de ses pauvres, qu’il réagisse fasse à la montée de la violence. Secouerait-il à ce point son pays s’il ne l’aimait pas ? Il éclaire les zones du capitalisme dont la plupart des médias ne font pas échos. Il est à contre courant et à contre pied de l’idéologie capitaliste et nous fait partager ces découvertes avec un humour salvateur. Son humour ne vient jamais renforcer une thèse idiote, ou un propos cynique.
 

Alors que sa bonhomie naturelle et son esprit d’à propos lui ouvre quelques portes, sa fausse naïveté quasi déconcertante le rend audacieux à l'extrême. Par exemple, dans Roger et Moi, il rentre dans l’immeuble de GM, il se dirige jusque dans l’ascenseur, appuie sur l’étage 14 (le plus haut, donc celui de la direction). Lorsque les vigiles lui demandent où il va, il répond simplement "au 14ème", "vous avez rendez-vous ?". "Non", répond il. Comme s’il était logique et naturel de pouvoir rencontrer l’un des hommes les plus puissants des USA seulement qu’en appuyant sur un bouton d’ascenseur. Sa simplicité de ton et ce culot naïf lui ouvrent les portes de Phil Knight, PDG de Nike ( The Big One) et de Charlton Heston (Bowling for Columbine). Comme les enfants, Moore possède une forme d'impertinence pertinente. Face à ces grands patrons américains, elle devient même percutante. En France, Pierre Carles et les guignols pourraient à la rigueur lui être associés. Il n'est pas certain que sa notoriété grandissante lui ouvre plus de portes qu'avant, même dans un pays où la presse et les médias sont considérés comme le quatrième pouvoir.
 

Dans son travail, Moore mêle et oppose souvent la réalité sociale, l'actualité internationale à la fiction hollywoodienne. Il en devient le point de croisement lorsqu'en 2002, il reçoit tour à tour un Oscar, un César et une Palme à Cannes pour Bowling for Columbine et qu'il accompagne chacun de ses remerciements d'un discours piquant. En effet, au début de l'année 2002, la France refuse une intervention en Irak s'opposant ainsi violemment aux USA, l'Angleterre et de l'Espagne. Michael Moore en pleine crise diplomatique mondiale, tient ce discours en recevant son César du meilleur film étranger
" Étant un Américain à Paris en ces temps, je voudrais dire quelques mots sur les Français et les Américains. Au nom de millions et de millions d'Américains, je veux remercier ce pays pour avoir inventé le cinéma, le pain, le fromage, le vin, le baiser à la française. Merci pour la statue de la Liberté. Merci de nous avoir aidé durant notre révolution à nous. Sans les Français, nous n'aurions pas gagné notre indépendance et nous parlerions tous l'anglais des Anglais.
" Merci d'avoir eu le courage d'être debout et de dire non à la guerre.
" La majorité d'entre nous, Américains, n'a pas élu George Bush. Nous survivons à un coup politique et à une prise de pouvoir.
Avant de conclure et de donner une leçon au Président Bush lui-même : " La meilleure définition d'un ami, d'un allié, est celle d'une personne qui pourra dire que vous avez tort. Des dizaines de millions d'Américains pensent comme vous. "

 

Si la chanson qui vous trotte dans la tête les jours de colère commence par « anti-américain fanatique, gros mangeur du peuple d’Amérique »… Je vous répondrai comme l’eut fait Brassens pour son curé : « Quand vous vous goinfrerez un plat, d’américains, je vous exhorte, Camarades, à faire en sorte, Que ce ne soit pas celui-là ». A plus fortes raisons depuis quelques années. Les récents évènements en Espagne intensifie de manière directe la guerre idéologique aux USA. Il est nécessaire que Michael Moore se fasse entendre par delà les frontières pour montrer le vrai visage de l'Amérique et de ses habitants. Loin des images compassionnelles, son travail est de l'ordre de l'utilité publique. Il combat les clichés du rêve américain, dénonce les manipulations du gouvernement Bush et rend compte des travers du système capitaliste en confrontant les grands patrons. Aujourd'hui, aller voir un film de Michael Moore, c’est d'abord lui permettre d’en faire d’autres mais c'est aussi détruire les idées reçues et préconçues de l'Amérique.
Réjouissons-nous, nous avons un ami aux Etats-Unis.

 

Les documentaires de Michael Moore
 

Roger and Me (1989)
 

Comment une entreprise qui génère d’énormes bénéfices peut-elle fermer une usine et licencier 30000 personnes ? Flint, capitale de l’automobile se réveille un matin orpheline d’une usine et capitale du chômage aux USA. La fermeture de l’usine de General Motors (GM) a brisé de façon irrémédiable le tissu économique et la vie des habitants. Comment les dirigeants de GM réalisent-ils le désastre humain et le sinistre industriel sur la seule ville de Flint, berceau de cette multinationale ? Pourquoi fermer une usine à Flint pour la délocaliser ailleurs ? C’est dans le but de poser ces questions à Roger Smith, PDG de General Motors que Michael Moore part à sa recherche dans tout le pays. La question est certes directe mais elle est au cœur des souffrances des pays industrialisés dont les populations subissent lourdement les conséquences du chômage. La réponse est aussi douloureuse que limpide : "pour faire plus de bénéfices". C’est la seule préoccupation d’une entreprise. « Une compagnie doit faire du bénéfice et faire ce qu’il faut pour ça. C’est la nature des entreprises », nous rappelle Tom Key, porte-parole de GM, au cas où on aurait oublié ce grand principe. « On crée une entreprise pour faire de l’argent, non pour honorer sa ville natale » rajoute t'il.
 

Les préoccupations sociales et humaines qui ont suivi la fermeture de l’usine à Flint sont de l’ordre de l’hypocrisie de la part de GM. Face à la montée de la violence et de la criminalité à Flint, GM a décidé de financer un programme de formation au métier de gardien de prison. Les bénéficiaires peuvent désormais garder leurs ex-collègues avec la moitié de leur paye de GM. Comble du mauvais goût et de l’indifférence sociale : moyennant une centaine de dollars, les bourgeois bien pensant ont pu passer une nuit en prison après une soirée costumée donnée lors de l’inauguration de la nouvelle prison. La mairie ne reste pas absente des tentatives pour recréer un semblant de vie économique à Flint. Celle-ci s’est lancée dans des projets de grandes envergures malheureusement trop éloignés des préoccupations simples des habitants à savoir, payer le loyer, l’électricité, l’éducation, les soins médicaux… Pire, la mairie voit dans le tourisme une chance de redynamiser la ville. Ainsi surgissent du béton un hôtel luxueux de près de 13 millions de dollars, un grand hall couvert à l’image de l’ancien centre ville de Flint, le wall street pavillon, enfin, un parc d’attraction Autoworld « temple dédié à l’automobile américaine » dans la ville la plus sinistrée par cette industrie. Tentative désespérée, désespérante et dérisoire. Les trois sites ferment dans l’année qui suit leur ouverture. Deux phrases du documentaire résonnent alors de tout leur sens : « On n’a pas envie de voir des drames humains en vacances », et, « on ne fait pas Palm Beach avec des taudis ». Tout est dit. Mélangé à la misère sociale, une forme de protectionnisme exacerbé se fait entendre. Il faudrait désormais « acheter américain » et éviter les importations.
 

Dans cette peinture moderne de la société américaine, Michael Moore met en opposition les propos capitalistes et les images de la réalité sociale. Ainsi, entend-on deux femmes quinquagénaires ajustant leur swing sur le green d’un golf privé dire :« les chômeurs choisissent la facilité. Ils ne veulent pas travailler parce que l’aide sociale est bien faite ». Ainsi, lors de la soirée de Noël de GM, Roger Smith cite t’il un extrait de Charles Dickens sur la fraternité, la chaleur humaine, la dignité et la valeur de chaque être humain pendant que des familles entières sont expulsées et se retrouvent à la rue sous la neige, ce même soir. Michaël Moore ne décrit pas cette réalité avec la fausse complaisance de certains médias, son humour allège heureusement l’atmosphère sans en ôter la gravité.
 

The Big One (1997)
 

C’est au cours de la tournée de promotion du livre “Dégraissez-moi ça, petite ballade dans le cauchemar américain” que Michael Moore tourne The Big One. Devant le succès du livre, cette tournée qui ne devait contenir que quelques villes, en comptera finalement presque 50. Il met à profit chacune de ses visites pour parler avec les gens et rendre compte d’une situation sociale réelle autant qu’alarmante. Il décide alors d'aller pousser les portes des sièges sociaux des multinationales dans l'espoir de rencontrer leurs patrons et de leur demander pourquoi ils licencient et ferment des usines alors que leurs entreprises dégagent d'énormes bénéfices.
 

The Big One comme Roger et Moi sont des films dangereux aux USA. Ils donnent à réfléchir sur un système qui exploite la moitié de la planète et fait rêver l'autre moitié : le capitalisme. Les USA en seraient le fer de lance. Aux USA plus qu'ailleurs, remettre en cause ce système ou ses conséquences c'est se rendre coupable envers la patrie, c'est entraver la liberté individuelle. Seulement, Michael Moore remet en place l'idée de la patrie là où elle devrait être, c'est à dire entre les mains des citoyens. L'idée de la patrie n'est dès lors plus la défense des portefeuilles des grands patrons de firmes, mais celui d'un peuple qui réfléchit aux moyens de construire une société meilleure. A travers ses rencontres, Moore nous fait partager une culture humanisée, sans paillettes, ni effets spéciaux, une réalité douloureuse. Il écoute, dialogue avec les gens de la base, les américains "d'en bas", ceux qui courent après deux emplois pour payer les factures, ceux qu'on licencie du jour au lendemain pour délocaliser au Mexique. L'empathie naturelle de Michael Moore l'amène à consoler une dame venue acheter son bouquin et qui le matin même venait d'être licenciée. Un groupe de trois personnes organisent une rencontre secrète et clandestine, pour informer Moore de leur volonté et de leur difficulté à créer un syndicat, comme ils disent "non pas pour gagner 14 ou 10 dollars la journée mais 7", seulement 7 pourrait-on rajouter. Ces salariés se sentent en danger, menacés par le simple fait de vouloir constituer un syndicat pour les défendre. Séquence pour le moins étrange. Elle ressemble à remake d'un film des années 50, ou, ferait allusion à l'organisation de la Résistance pendant la seconde guerre mondiale. C'est en fait le reflet d'une société dans laquelle la paranoïa communiste persiste et où le salariat est traqué dans ses droits par le patronat.
 

Malheureusement, aux USA comme ailleurs, c'est lorsqu'un salarié perd son emploi qu'il regrette ne pas s'être syndiqué. La conscience de la lutte est pour le moins absente, à l'image des salariés de Pug Day qui n'ont jamais fait grève. « Si tu ne participes pas à la lutte, tu participes à la défaite » (Brecht). Michael Moore balaie les idées reçues du rêve américain, celui d'Hollywood où les très riches et les très beaux (quantité infime de la population) restent la vitrine d'un pays confronté dans sa grande majorité à la violence et au chômage. La pertinence du film consiste à rendre compte d'un triste paradoxe aujourd'hui étendu également à l'Europe : les bénéfices réalisés par les salariés sont fatals à l'emploi. Ceux qui rendent une entreprise compétitive observent aujourd'hui avec impuissance sa délocalisation dans un pays où le salaire mensuel est égal à leur salaire journalier. La duplicité du système est ainsi dévoilée. L'invincible économie américaine serait un coup de pub. Le coup de massue est formidable. Fini les idées reçues, la survie quotidienne est au cœur des préoccupations des américains.
 

De façon exemplaire, Michael Moore va au-delà du rêve brisé, pour évoquer le tiers monde, les bas salaires, le travail des enfants. Il confronte d'ailleurs l'un des plus grands patrons de ce monde : Phil Knight, PDG de Nike. Que les chaussures soient fabriquées par des enfants ne lui semblent pas plus choquant que cela puisque ces enfant "ont au moins 14 ans". De plus, lorsque Michael Moore lui propose d'ouvrir une usine de fabrication à Flint, il persiste à croire que les habitants ne veulent pas fabriquer de chaussures, même si la cassette vidéo tournée par Moore démontre le contraire. A la fin de son périple, Michael Moore ne réussit pas à faire venir Phil Knight à Flint ni le faire changer d'avis sur ses habitants, toutefois, ce dernier versera 10000 dollars pour les écoles défavorisées de la ville.
 

Bowling for Columbine (2002)
 

« C’est une tradition américaine. C’est une responsabilité américaine que d’être armé. Si vous n’êtes pas armé, vous n’êtes pas responsable ». C'est par ces phrases significatives que commence le documentaire. Les Américains sont-ils plus violents que leurs voisins canadiens et européens ? Pourquoi ce déploiement de violence et de criminalité urbaine liée aux armes à feu ? Est-ce la vente libre des armes, les émissions de réalité en direct (poursuite, arrestation…) ou le discours des médias ? Y a t’il une fatalité à cette violence ? Chromosomes, malchance, pauvreté, chômage ? Et surtout pourquoi cette violence ?
 

Dans ce magnifique documentaire, Michael Moore ne prétend pas répondre à toutes ces questions, il tente seulement d’apporter des éléments de réflexions et surtout de susciter des réactions. Il traque les origines profondes d’une culture fondée sur la violence et la peur des autres. Sur la base du triste fait divers à Columbine (1999) dans lequel des adolescents armés ont tiré sur leurs camarades de classe après avoir tranquillement joué au Bowling, Moore construit un documentaire soigné, poignant et amusant également. D’ailleurs, ce qui est amusant dans le documentaire comme l’ouverture d’un compte accompagné d’un fusil en cadeau, l’est forcément moins lorsqu’on le rapporte aux conséquences des armes à feu. On peut reprocher à Michael Moore d’avoir insérer la séquence de « l’école-réalité », celle des caméras de sécurité du lycée de Columbine. La réalité rejoint tristement la fiction. On voit des adolescents armés, sûrs d’eux tirer dans la bibliothèque bondée. On voit les autres lycéens qui tentent d’échapper comme il le peuvent à la folie meurtrière de deux de leurs camarades. Cette scène est terrifiante par sa violence et son réalisme (et pour cause). La musique qui l’accompagne est un fardeau de plus pour supporter l’ensemble. Toutefois, Michael Moore ne détourne pas ces images ni ne les transforme en propagande. Les seuls commentaires diffusés sont les appels reçus par la police ce jour-là, avec, notamment, celui de ce père de famille qui pense que son fils est l’un des auteurs de la tuerie. Les deux auteurs avaient acheté leurs armes dans des commerces ou à des salons. « Ils ont tué 12 élèves et un professeur, des dizaines de lycéens ont été blessés par plus de 900 balles » commente Michael Moore. Avec deux élèves blessés et handicapés à vie après la tuerie, il fait le pied de grue devant le siège social du supermarché K-Mart et insiste pour rencontrer un responsable afin d’expliquer sa démarche. A force de persuasion, il réussit là où personne n’a osé s’aventurer : le supermarché K-Mart retire les balles de la vente libre dans l'ensemble des supermarchés du pays. Les balles qui ont servi à la tuerie de Columbine étaient des balles de K-Mart.
 

Point culminant du documentaire, la rencontre avec Charlton Heston (ex Ben-Hur), président de la NRA (National Rifle Association), un lobby d’armes extrêmement puissant et influent. Les politiciens en ont peur. Cet organisme au-delà de la promotion des armes soutient un discours fondé sur des enjeux raciaux. Cet homme, devenu un vieillard idiot, n’hésite pas à s’écrier dans les congrès « vous ne m’enlèverez mon fusil que si vous me passez sur le corps ! ». Sans aucun remords, il prêche sa parole sanguinaire seulement quelques jours après le drame de Columbine lors d’un grand meeting à Denver. La manifestation digne des parents des victimes n’y fera rien. Même chose lorsqu'il préside une réunion de la NRA à Flint où un garçon de 6 ans a tué une fillette dans sa classe avec le revolver de son oncle, deux jours auparavant. Flint, la maudite, après être devenue la capitale du chômage, se voit endeuillée par le plus jeune tueur du pays. L’apparence fictivement maladive de Charlton Heston dans le film (simple opération de la hanche et non Alzeimher comme il l’a prétendu) le rend aussi humain que ses combats le rendent criminel. Il avoue à Michael Moore que le réel problème des USA est la mixité des races. Il met fin rapidement à l’entretien, se sentant certainement fragilisé par ses aveux peu médiatiques. « Il est temps de comprendre qu’un tech-9, semi-automatique à 30 coups comme celui qui a tué mon fils ne sert pas à chasser le cerf. Il n’est d’aucune utilité » (propos du père de Daniel, jeune garçon tué à Columbine).
 

Le film n’est pas une dissertation sur les armes, il identifie un problème de société important, une forme de maladie gangreneuse : la paranoïa de la violence. Il part du constat sans cesse rabâché à savoir que la violence est causée par le chômage et la pauvreté. Or, au Canada, il y a plus de chômeurs qu’aux USA. S’entretuent-ils pour autant ? Non. On est tenté d’en conclure que c’est parce qu’il y a moins d’armes en circulation. Mais sur le tournage, Moore apprend qu’il y a 7 millions d’armes pour 10 millions de foyers. Il y a donc d’autres origines à la violence. Des parents dépassés par les charges quotidiennes, le manque d’argent, l’accumulation de deux emplois, la manipulation de l’opinion par les médias, l’omniprésence du rêve américain, l’extrême pauvreté (87% de la population de Flint en dessous du seuil de pauvreté)… Peu importe… L’accumulation explique peut-être la violence mais qu’est-ce qui la résoudra ?
 

Certains ont reproché à Michael Moore d’utiliser l’humour pour traiter d’un sujet aussi grave sous prétexte que ça diminue la portée du message. « Ils ne comprennent pas l’importance de l’humour. Autant dans la communication vers le public que comme arme puissante contre toute tyrannie ». Michael Moore pousse l’ironie jusqu’à diffuser des images symboliques des interventions américaines dans le monde au cours du siècle dernier, avec pour musique de fond What a Wonderfull World de Louis Armstrong. La chanson se termine sur une triste ironie : celle du financement par la CIA du régime Taliban (subventionné grâce à 245 millions de dollars en 2000) et les images du World Trade Center avec pour commentaire « 11 septembre 2001, Ossama Ben Laden met en pratique les leçons de la CIA et tue 3000 personnes ». Les préoccupations sociales des USA sont depuis repoussées loin derrière celle de la revanche et de la guerre. Michael Moore relève d'ailleurs la sordide ironie. Le jour du massacre au Lycée de Columbine coïncide avec le jour où les USA ont lancé le plus de bombes sur le Kosovo. Lla peur et la guerre engendrent des bénéfices pour les uns (multinationales) et des morts pour les autres. Quelles valeurs d'humanité véhiculent-elles à la jeunesse de ce pays? « J’ignorais des tas de choses avant et après l’attentat des Twins, mais une chose était sûre, que ce soit avant ou après le 11 septembre, des gens pris d’une peur aussi incontrôlable ne devraient pas avoir d’armes à feu sous le main. »

A visiter :
http://www.michaelmoore.com/
http://www.michaelmoore.com/words/message/index.php


Marion Dieuloufet, 5 avril 2004