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Baudelaire ou la douleur de vivre (04/2003)
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« Car c’est vraiment, Seigneur, le meilleur témoignage
Que nous puissions donner de notre dignité
Que cet ardent sanglot qui roule d’âge en âge
Et vient mourir au bord de votre éternité ». (Les Phares) |
Jugement : « Et ces maudites Fleurs du Mal qu’il faut recommencer ! » |
Malgré des essais critiques et un recueil de poésie en prose, Charles Baudelaire est toujours considéré comme l’auteur d’un seul livre : les Fleurs du Mal. A la sortie du recueil en 1857, le poète est condamné pour outrage à la morale publique et aux bonnes mœurs, tout comme Flaubert avec Madame Bovary, sorti la même année. L’auteur demande que le livre soit jugé dans son ensemble, mais, l’œuvre, composée alors de 100 poèmes tout rond, est amputée de six de ses membres. Six poèmes sont censurés pour leur « réalisme grossier et offensant pour la pudeur » : Les Bijoux, Le Léthé, A celle qui est trop gaie, Lesbos, Femmes damnées et Les Métamorphoses du vampire. fort heureusement, ces poèmes ont circulé sous le manteau jusque dans les années 1920, date à laquelle ils furent réimprimés ouvertement. Plusieurs correspondances montrent comment Baudelaire fut accablé par ce jugement : « Et ces maudites Fleurs du Mal qu’il faut recommencer ! […] Redevenir poète artificiellement, par volonté, rentrer dans une ornière, qu’on croyait définitivement creusée, traiter de nouveau un sujet qu’on croyait épuisé ». Cependant, il décide de restructurer son recueil et introduit, non pas 6, mais plus d’une trentaine de nouveaux poèmes. L’œuvre trouve, finalement, sa cohérence dans l’articulation de 5 parties : Spleen et Idéal, Tableaux Parisiens, Le Vin, Fleurs du Mal et Révolte. |
Plonger dans les parfums émotionnels des Fleurs du Mal, c’est pénétrer des abîmes mystérieuses, pourtant, connues de tous. En effet, Baudelaire conçoit l’art, et plus particulièrement la poésie, comme ce qui rend visible, qui donne du sens. La poésie éclaire et renseigne le poète sur sa quête et l’homme sur la vie. « C’est à la fois par et à travers la poésie, par et à travers la musique que l’âme entrevoit les splendeurs situées derrière le tombeau ». Si la poésie baudelairienne touche et émeut, c’est qu’outre l’esthétique poétique, elle ramène l’homme à sa réalité, à sa condition. Elle le met face à ses peurs et ses angoisses, et, le confronte à ses intimes zones d’ombres ; celles qu’il n’ose pas chercher ni ressentir au fond de lui. Baudelaire s’est approché si près de cette vérité, qu’il peut dire au genre humain comme à son lecteur : « Hypocrite, lecteur, mon semblable, mon frère ». |
Esthétique : « Le beau est toujours bizarre » |
Le XIX ème siècle foisonne de courants littéraires, poétiques et esthétiques. Baudelaire est proche du mouvement romantique par son tempérament, ses lectures et ses amitiés de bohème parisienne. Dans une réflexion sur le sujet, lors du Salon de 1846, il écrit : « Qui dit romantisme, dit art moderne – c’est à dire intimité, spiritualité, couleur, aspiration vers l’infini, exprimée par tous les moyens que contiennent les arts » . Cependant, au moment de la sortie des Fleurs du Mal, le mouvement romantique s’essouffle - excepté chez Hugo, que Baudelaire admire immensément - et survit à force de clichés et de pâles images. Plusieurs poèmes comme Le coucher de soleil romantique et Tristesse de la lune sont empreints de la sensibilité romantique tant dans les images que dans les mots. Mais, ils intègrent également une forme de critique et de dérision...
« Et mon pied peureux froisse au bord du marécage
Des crapauds imprévus et de froids limaçons. »
(Le coucher de soleil romantique)
C'est ainsi que le poète caractérise les écrivains qui ne sont pas de son école dans une période où la littérature, « une irrésistible nuit », tente de survivre aux querelles entre romantiques, classiques, réalistes… La défiance que Baudelaire développe à l’égard du romantisme le conduit à fréquenter les gens de « l’école de l’art pour l’art », Théophile Gautier et Théodore de Banville. Certains de ses poèmes (La Beauté, notamment) seront marqués par l’esthétique de la plastique, la perfection formelle et technique. Mais Baudelaire comprend rapidement les dangers d’un formalisme pur. Il écrit dans un essai intitulé L’Art Romantique: « Congédier la passion et la raison, c’est tuer la littérature » , et, « Le monde vous apparaîtra que sous sa forme matérielle. Les ressorts qui le font se mouvoir resteront longtemps cachés ». C’est justement ce que Baudelaire tente de rendre. |
Modernité : « Je suis revenu chercher un asile dans l’impeccable naïveté » |
Entre romantisme et formalisme, la poésie baudelairienne compose. Si bien qu’il crée sa propre aventure formelle qu’il nomme lui-même : la modernité. La démarche de la modernité est, de fait, une démarche de synthèse. Baudelaire évite l’émotion immédiate et facile, et, abandonne la froideur formaliste pour revisiter la relation entre émotion et langage. « La modernité, c’est le transitoire, le fugitif, le contingent, la moitié de l’art, dont l’autre moitié est l’éternel et l’immuable ». La modernité fait donc se correspondre ce qui est, a priori, séparé dans la toile de l’art poétique. Le sonnet Correspondances illustre comment il ne semble y avoir de vérité et de sens dans une image poétique que de façon recomposée.
« Comme de longs échos qui de loin se confondent
Dans une ténébreuse et profonde unité,
Vaste comme la nuit et comme la clarté,
Les parfums, les couleurs et les sons se répondent ».
Cette modernité n’est pas cristallisée dans une vérité immuable, elle demeure, dans une certaine mesure, une éthique de la curiosité. « Le merveilleux nous enveloppe et nous abreuve comme l’atmosphère ; mais nous ne le voyons pas » . Le poète entend voir et sentir toute chose comme une nouveauté. Il tente de tirer autre chose dans ce que la rue, le vieillard, ou, le passant lui apportent. « La profondeur de la vie se révèle toute entière dans le spectacle, si ordinaire qu’il soit, qu’on a sous les yeux ». |
Bohème : « Paris change ! Mais rien dans ma mélancolie n’a bougé ! » |
C’est dans sa vie de bohème, au cœur même des ténèbres boueuses de Paris, que Baudelaire pose son regard aiguisé sur les gens et la vie. La rue devient le lieu principal de son travail poétique, à la fois dans la forme (une terrasse de café pour bureau) et dans le fond. C’est une source inépuisable de rencontres dans lesquelles le poète puise son énergie. « L’amoureux de la vie universelle entre dans la foule comme dans un immense réservoir d’électricité » . Baudelaire y rencontre les vagabonds, les vieillards, les pauvresses dont il nourrira ses poèmes. Il ne montre aucune compassion à leur égard, parce qu’il se sent l’un d’entre eux. La bohème d’alors n’est pas celle des Bobo d’aujourd’hui. Elle n’a rien à voir avec l’insouciance et la vie de plaisir que le monde se plaît à imaginer. La vie de plaisir est un refus de la monotonie. Par ailleurs, la survie à cette époque dépend essentiellement de la lutte menée au quotidien pour subsister. Même si l’époque et la postérité ont souvent opposé la bohème de Baudelaire à son dandysme, il semble être, néanmoins, un savoureux mélange des deux. « Il a été bohème toute sa vie mais bohème seulement par le débraillé de son esprit et de son existence : son intérieur était celui d’un dandy » (Article nécrologique du Courrier français). |
Spleen et Idéal : l’intense déchirure |
« L’horreur naturelle, partout et toujours »
Loin des théories de Rousseau sur la bonne nature de l’homme, Baudelaire perçoit le naturel comme une dégénérescence empreinte de corruption. Il en fait un spectacle morbide et répugnant composé de charognes puantes, de cités sales, de vieillards rabougris. Peut-être pense t’il trouver, au fond des décombres et sur le terreau du mal, une fleur qui aurait poussé là , comme le dernier espoir du poète. |
« Quand le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle »
Baudelaire a donné le nom anglais de « spleen » à l’état physique, psychologique et moral de l’homme qui prend conscience de la malédiction de sa propre nature humaine. La langue française, pourtant riche, ne trouve aucune correspondance exacte au mot. Seules des métaphores s’approchent d’une incomplète définition. Le spleen recouvre, en effet, une palette d’émotions pour signifier l’angoisse, la mélancolie, l’ennui. Il est bien souvent mêlé à une inquiétude permanente, une douleur existentielle de l’âme qui est prise au piège de ses propres tensions et aspirations contraires. De fait, le spleen rend compte d’un sentiment d’inadéquation (à soi et au monde). « On habite avec un cœur plein dans un monde vide, et sans avoir usé de rien, on est désabusé de tout » (Chateaubriand). Pour décrire l’état dépressif de l’homme, accablé dans son âme, rongé dans sa chair, les images ne trouvent ainsi de correspondances que dans des expressions mêlant décor, paysages et aspect : ciels brouillés, brumes épaisses, nuits noires. Le spleen est l’épreuve du mal dans tous les recoins de la nature et de la conscience humaine. Il imprègne autant les choses que les êtres et finit par donner à la vie le goût du néant et celui de l’impuissante et passive torture. Il tisse sa toile au fond de nous :
« Un peuple muet d’infâmes araignées
Vient tendre ses filets au fond de nos cerveaux. » (Spleen) |
« Je suis comme le roi d’un pays pluvieux »
Le mot « spleen » n’apparaît jamais dans les vers de Baudelaire, seulement, dans les titres de ses poèmes. Il trône là comme un état supérieur, une présence continue, représentant la chose ultime, le point d’arrivée du voyage poétique. C’est un mal universel lié à la condition humaine du mortel que rien ne vient soulager. Ce n’est pas la mort. D’ailleurs, ce n’est pas la mort qui angoisse le poète, mais, la vie même. La souffrance, l’espoir brisé, le remords, l’ennui, autant de tortures pour l’âme. L’Ennui est le réel ennemi du poète. Il est abominable par sa faim.
« Il ferait volontiers de la terre un débris
Et dans un bâillement avalerait le monde. »
Le monde, soumis à son ordre, se partage entre les dévoreurs et les dévorés. Les dévoreurs tels la femme, le remords, le temps. Le poète est leur première victime mais son existence reste subordonnée à celle de la Faim. Baudelaire use naturellement de la métaphore du « vers » : « Et le vers rongera ta peau comme un remords » (Remords posthume) . La mort, quant à elle, apparaît même comme une aspiration libératrice : « Verse-nous ton poison pour qu’il nous réconforte » . Si la mort est le but espéré, la vie est une salle d’attente, « un univers morne à l’horizon plombé » . Les poèmes de Baudelaire regorge d’allusions à la vie en tant que cause même de la douleur de vivre. De fait, la conscience de sa condition différencie l’homme de l’animal. Elle est commune à tous les êtres humains. « Vivre est un mal. C’est un secret de tous connu » (Semper Eadem) . Le spleen reste douloureux parce qu’il est, contrairement à la mort, soumis au Temps, monstre avec qui la bataille est inégale. L’instant présent préfigure, dès sa naissance, l’idée même de son évanescence. Cette fuite du temps n’amène pas chez Baudelaire une volonté profonde de jouir du présent mais plutôt une révolte et un désespoir. |
« N’importe où ! Pourvu que ce soit hors de ce monde »
Si la mort s’impose comme une fatalité naturelle, elle est avant tout une porte ouverte vers un ailleurs, un au-delà qui serait le terrain de jeu par excellence du spleen et de l’idéal comme celui du Bien et du Mal. La mort est ce qui n’est pas ici-bas. C’est l’Inconnu, la nouveauté :
« Nous voulons, tant que ce feu nous brûle le cerveau
Plonger au fond du gouffre, Enfer ou Ciel, qu’importe ?
Au fond de l’Inconnu pour trouver du nouveau. »
La mort vient au secours du poète et le sauve de ce monde, cet « oasis d’horreur dans un désert d’ennui » . Baudelaire enfonce définitivement le clou dans Anywhere out of the world du Spleen de Paris : « Enfin, mon âme fait explosion, et sagement elle me crie : « N’importe où ! N’importe où ! Pourvu que ce soit hors de ce monde ! » ». Le pays que cherche le poète pour échapper au spleen, est un ailleurs, un nulle part, un « anywhere out of the world » . Il le perçoit comme un endroit idyllique, en totale opposition avec la réalité : "Là , tout n'est qu'ordre et beauté ; luxe, calme et volupté" (L'invitation au Voyage). Cet idéal est l’unique objet de son désir. Dans la première partie des Fleurs du Mal, l’accablement « spleenétique » est confronté voire opposé à « l’idéal », ressourcement fragile du poète. Baudelaire décrit cet idéal comme « [le] monde des belles saisons, des heureuses journées, des minutes délicieuses ». Contrairement au spleen qui s’éprouve physiquement et matériellement, l’idéal reste du domaine du rêve, de l’imaginaire et parfois de la mémoire. Cet ailleurs paraît improbable autant qu’inaccessible. Les Fleurs du Mal reste un espace de lutte et de résistance au spleen dans lequel le poète tente une ascension vers l’idéal. Par exemple, la Vie antérieure et Elévation sont construits à partir des deux pôles du spleen et de l’idéal. Pourtant, ils s’opposent dans leur mouvement poétique. Comme soumis à la gravité terrestre, les vers du premier partent de l’idéal poétique « C’est là que j’ai vécu dans les voluptés calmes […] » pour arriver au spleen « [des esclaves] dont l’unique soin était d’approfondir le secret douloureux qui me faisait languir » . A contrario, dans Elévation, le poète tente de se délivrer de ces « miasmes morbides » dans l’espoir d’accéder à une plénitude réconfortante :
« [Heureux celui] qui plane sur la vie, et comprend sans effort
Le langage des fleurs et des choses muettes ! » |
Paradis artificiels : « L’imagination, reine des facultés » |
L’idéal étant par essence inaccessible, l’homme et le poète cherchent ailleurs l’impossible extase naturelle. Baudelaire s’explique dans un essai de 1860, précisément intitulé, Les Paradis Artificiels. « Le goût de l’infini est le premier des biens ; c’est pourquoi, ne considérant que la volupté immédiate, il a, sans s’inquiéter de violer des lois de sa constitution, cherché dans la science physique, dans la pharmaceutique, dans les plus grossières liqueurs, dans les parfums les plus subtils, sous tous les climats et dans tous les temps, les moyens de fuir, ne fût-ce que pour quelques heures, son habitacle de fange ». Malgré certaines de ses consommations, Baudelaire ne fut ni un ivrogne ni un drogué invétéré. L’alcool, le tabac et les drogues sont avant tout des tentations poétiques. Même si ces artifices arrivent à dilater les sens et à exalter l’âme, ils restent souvent décevants. Baudelaire leur préfère des tentations plus subtiles qui transportent son être tout entier vers un ailleurs pour devenir autre : le parfum, la musique – dont il espère des émotions brutes -, le corps de ses amantes, le pas félin d’un chat… Il plonge irrémédiablement dans le monde du rêve et de la jouissance, loin du quotidien. L’originalité de Baudelaire réside dans la faculté de mettre l’imagination au service de ses passions pour construire au-delà de l’atroce réalité un ailleurs poétique. |
A ce titre, dans leurs aspects naturels, les femmes sont comme tout ce qui compose la Nature, « abominables ». Mais dès lors que la femme masque cette horrible nature par des jeux de séduction et d’artifices tels que les bijoux, le parfum et le maquillage, elle devient passion. La passante autant que « la dame des îles » inspirent le poète qui en décrit le mystère, la sensualité et l’exotisme. A défaut d’être épouse, la femme baudelairienne se décline sous trois profils : mère, sœur et maîtresse. Cependant, ces femmes restent objets de douleur autant que de plaisir. Elles ne représentent pas le réconfort amoureux décrit par les romantiques, mais l’incarnation de la duplicité, elles restent violentes malgré leur tendresse.
« A te voir marcher en cadence
Belle d’abandon
On dirait un serpent qui danse
Autour d’un bâton » (Le serpent qui danse)
Après avoir céder aux tentations et aux artifices dans la lutte entre spleen et idéal, Baudelaire cède aux reniements de l’âme qu’il dédie à la figure même de la déchéance : Satan. Le reniement de Saint-Pierre donne le ton. Dieu apparaît comme un « tyran gorgé de viandes et de vins » et Jésus, crucifié, est sa principale victime. Baudelaire mêle le sentiment de la compassion, devant le corps en souffrance de Jésus, au dédain le plus absolu. Et de conclure : « Saint-Pierre a renié Jésus… Il a bien fait ! ».
Le poète, élu et damné, éclaire le chemin et balise la route pour l'Humanité. Baudelaire accomplit, encore, cette mission de façon exceptionnelle. Même si sa muse est, parfois, vénale ; il reste au service de la beauté et de l’idéal. Le Poète témoigne des plaintes du monde - autant que des siennes - par des cris et des pleurs modelés dans une structure poétique unique. La poésie fait alors office d’opium aux hommes. Elle leur fait oublier leur triste condition. L’Art devient, de fait, le seul défi que l’homme peut opposer à la mort.
Marion Dieuloufet |
QUELQUES POEMES DE CHARLES BAUDELAIRE
La Vie Antérieure
J’ai longtemps vécu sous de vastes portiques
Que les soleils marins teignaient de mille feux,
Et que leurs grands piliers, droits et majestueux,
Rendaient pareils, le soir, aux grottes basaltiques.
Les houles, en roulant les images des cieux,
Mêlaient d’une façon solennelle et mystique
Les tout-puissants accords de leur riche musique
Aux couleurs du couchant reflété par mes yeux.
C’est là que j’ai vécu dans les voluptés calmes,
Au milieu de l’azur, des vagues, des splendeurs
Et des esclaves nus, tout imprégnés d’odeur,
Qui me rafraîchissaient le front avec des palmes
Et dont l’unique soin était d’approfondir
Le secret douloureux qui me faisait languir.
Elévation
Au-dessus des étangs, au-dessus des vallées,
Des montagnes, des bois, des nuages, des mers,
Par delà le soleil, par delà les éthers,
Par delà les confins des sphères étoilées,
Mon esprit, tu te meus avec agilités,
Et, comme un bon nageur qui se pâme dans l’onde,
Tu sillonnes gaiement l’immensité profonde
Avec une indicible et mâle volupté.
Envole-toi bien loin de ces miasmes morbides ;
Va te purifier dans l’air supérieur,
Et bois, comme une pure et divine liqueur,
Le feu clair qui remplit les espaces limpides.
Derrière les ennuis et les vastes chagrins
Qui chargent de leur poids l’existence brumeuse,
Heureux celui qui peut d’une aile vigoureuse
S’élancer vers les champs lumineux et sereins ;
Celui dont les pensers, comme des alouettes,
Vers les cieux le matin prennent un libre essor,
- Qui plane sur la vie, et comprend sans effort
Le langage des fleurs et des choses muettes !
Spleen
Quand le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle
Sur l’esprit gémissant en proie aux longs ennuis,
Et que de l’horizon embrassant tout le cercle
Il nous verse un jour noir plus triste que les nuits ;
Quand la terre est chargée en un cachot humide,
Où l’Espérance, comme une chauve-souris,
S’en va battant les murs de son aile timide
Et se cognant la tête à des plafonds pourris ;
Quand la pluie étalant ses immenses traînées
D’une vaste prison imite les barreaux,
Et qu’un peuple muet d’infâmes araignées
Vient tendre ses filets au fond de nos cerveaux,
Des cloches tout à coup sautent avec furie
Et lancent vers le ciel un affreux hurlement,
Ainsi que des esprits errants et sans patrie
Qui se mettent à geindre opiniâtrement.
- Et de longs corbillards, sans tambours ni musique,
Défilent lentement dans mon âme ; l’Espoir,
Vaincu, pleure, et l’Angoisse atroce, despotique,
Sur mon crâne incliné plante son drapeau noir.
Le Reniement de Saint Pierre
Qu’est-ce que Dieu fait donc de ce flot d’anathèmes
Qui monte tous les jours vers ses chers Séraphins ?
Comme un tyran gorgé de viande et de vins,
Il s’endort au doux bruit de nos affreux blasphèmes.
Les sanglots des martyrs et des suppliciés
Sont une symphonie enivrante sans doute,
Puisque, malgré le sang que leur volupté coûte,
Les cieux ne s’en sont point encore rassasiés !
- Ah ! Jésus, souviens-toi du Jardin des Olives !
Dans ta simplicité tu priais à genoux
Celui qui dans son ciel riait au bruit des clous
Que d’ignobles bourreaux plantaient dans tes chairs vives
Lorsque tu vis cracher sur ta divinité
La crapule du corps de garde et des cuisines,
Et lorsque tu sentis s’enfoncer les épines
Dans ton crâne où vivait l’immense Humanité ;
Quand de ton corps brisé la pesanteur horrible
Allongeait tes deux bras distendus, que ton sang
Et ta sueur coulaient de ton front pâlissant,
Quand tu fus devant tous posé comme une cible,
Rêvais-tu de ces jours si brillants et si beaux
Où tu vins pour remplir l’éternelle promesse,
Où tu foulais, monté sur une douce ânesse,
Des chemins tout jonchés de fleurs et de rameaux,
Où, le cœur tout gonflé d’espoir et de vaillance,
Tu fouettais tous ces vils marchands à tour de bras,
Où tu fus maître enfin ? le remords n’a t’il pas
Pénétré dans ton flanc plus avant que la lance ?
- Certes, je sortirai, quant à moi, satisfait
D’un monde où l’action n’est pas la sœur du rêve ;
Puissé-je user du glaive et périr par le glaive !
Saint Pierre a renié Jésus… il a bien fait !
L’Ennemi
Ma jeunesse ne fut qu’un ténébreux orage,
Traversé ça et là par de brillants soleils ;
Le tonnerre et la pluie ont fait un tel ravage,
Qu’il reste en on jardin bien peu de fruits vermeils.
Voilà que j’ai touché l’automne des idées,
Et qu’il faut employer la pelle et les râteaux
Pour rassembler à neuf les terres inondées,
Où l’eau creuse des trous grands comme des tombeaux.
Et qui sait si les fleurs nouvelles que je rêve
Trouveront dans ce sol lavé comme une grève
Le mystique aliment qui ferait leur vigueur ?
O douleur ! ô douleur ! Le Temps mange la vie,
Et l’obscur Ennemi qui nous ronge le cœur
Du sang que nous perdons croît et se fortifie !
Correspondances
La Nature est un temple où de vivants piliers
Laissent parfois sortir de confuses paroles ;
L’homme y passe à travers des forêts de symboles
Qui l’observent avec des regards familiers
Comme de longs échos qui de loin se confondent
Dans une ténébreuse et profonde unité
Vaste comme la nuit et comme la clarté,
Les parfums, les couleurs et les sons se répondent.
Il est des parfums frais comme des chairs d’enfants
Doux comme les hautbois, verts comme les prairies,
- Et d’autres, corrompus, riches et triomphants,
Ayant l’expansion des choses infinies,
Comme l’ambre, le musc, le benjoin et l’encens,
Qui chantent les transport de l’esprit et des sens.
Le Voyage
VII
Amer savoir, celui qu’on tire du voyage !
Le monde, monotone et petit, aujourd’hui,
Hier, demain, toujours nous fait voir notre image :
Une oasis d’horreur dans un désert d’ennui !
Faut-il partir ? rester ? Si tu peux rester, reste ;
Pars, s’il le faut. L’un court, et l’autre se tapit
Pour tromper l’ennemi vigilant et funeste,
La Temps ! il est, hélas ! des coureurs sans répit,
Comme le Juif errant et comme les apôtres,
A qui rien ne suffit, ni wagon ni vaisseau,
Pour fuir ce rétiaire infâme ; il en est d’autres
Qui savent le tuer sans quitter leur berceau.
Lorsque enfin il mettra le pied sur notre échine,
Nous pourrons espérer et crier : En avant !
De même qu’autrefois nous partions pour la Chine,
Les yeux fixés au large et les cheveux au vent,
Nous nous embarquerons sur la mer des Ténèbres
Avec le cœur joyeux d’un jeune passager.
Entendez-vous ces voix, charmantes et funèbres,
Qui chantent : « Par ici ! vous voulez manger
Le Lotus parfumé ! c’est ici qu’on vendange
Les fruits miraculeux dont votre cœur a faim ;
Venez vous enivrer de la douceur étrange
De cette après-midi qui n’a jamais de fin ? »
A l’accent familier nous devinons le spectre ;
Nos Pylades là -bas tendent leurs bras vers nous.
« Pour rafraîchir ton cœur nage vers ton Electre ! »
Dit celle dont jadis nous baisions les genoux.
VIII
O Mort, vieux capitaine, il est temps ! levons l’ancre !
Ce pays nous ennuie, ô Mort ! Appareillons !
Si el ciel et la mer sont noirs comme de l’encre,
Nos cœurs que tu connais sont remplis de rayons !
Verse-nous ton poison pour qu’il nous réconforte !
Nous voulons, tant ce feu nous brûle le cerveau,
Plonger au fond du gouffre, Enfer ou Ciel, qu’importe ?
Au fond de l’Inconnu pour trouver du nouveau !
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