N° 19 - Jan. 2004
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Reflet alternatif
Jean-Baptiste Veujoz: rencontre avec un poète troubadour (janvier 2004)
Bérurier Noir: même pas mort ! (12/2003)
Doisneau : l'oeil du poète (12/2003)
Rencontre avec Michel Bühler... (12/2003)
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Quelques questions au Bel Hubert... (10/2003)
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La Fête de la Musique. (06/2002)
Demandez le programme ! (04/2002)
La double vie de François Villon (10/2003)

Voilà une poésie qui est la résonance d'une pauvre âme, battue d'outrageuses misères, et qui n'est que cela. Et dans cette voix bouffonne ou plaintive, qui crie son vice ou son mal, passe parfois le cri de l'éternelle humanité : nous, honnêtes gens, paisibles bourgeois, ce louche rôdeur du XVème siècle parle de nous, parle pour nous, nous le sentons, c'est ce qui le fait grand.
Gustave Lanson, Histoire de la Littérature française

 

Ecrire sur Villon, c’est poser des « peut-être » et des conditionnels à chaque phrase. C’est tenter de mettre bout à bout les morceaux du puzzle, tel un Hercule Poirot. L’Histoire ne nous apprend que peu de choses sur la vie et l’œuvre de Villon. Certains diront que cela alimente le mystère de son personnage. Pourtant, Villon n’était pas un dandy des grands chemins, il ne s’enorgueillissait pas de sa vie de bandit, pas plus qu’il ne la reniait. Etudiant et voyou, poète et bandit… L’interaction de ces activités a modelé le plus grand poète du Moyen-Age, et, a permis l’émerge d’une poésie puissante dans laquelle transparaissent des émotions violentes et profondes. Villon a « légué » à l’Humanité et au Temps une oeuvre où la maîtrise de la technique de versification sert idéalement ses confidences sur l’être humain, la société de son époque, et, « le pauvre Villon ». Villon a vécu des années troubles qui voient le Moyen Âge se terminer et la Renaissance commencer.
 

Au Moyen-Age, l’idée de propriété intellectuelle ou littéraire n’existe pas, le texte n’appartient pas à un auteur. Dans la culture orale des troubadours, plagier, modifier ou même donner une suite à un texte paraît tout à fait normal. Grâce au développement de la prose, la notion d’auteur commence à faire son chemin. L’écrivain du Moyen-Age est intimement lié à la société dans laquelle il vit. D’abord, parce que celle-ci le fait vivre matériellement (un poème récité pour un repas ou quelques pièces), ensuite, parce qu’il en partage les valeurs et les croyances. Les œuvres littéraires de l’époque reflètent les idéaux de la communauté. Elles sont en quelque sorte populaires. Si la chanson de geste glorifie les exploits de la chevalerie, la littérature courtoise, elle, codifie les relations de la société et place la maîtrise de la passion (et des désirs) en tant que discipline. La satire, quant à elle, dénonce les abus mais ne tend pas à s’élever contre l’ordre établi. En fait, la satire rappelle une exigence morale ou religieuse, parfois bafouée.
 

Le XIVème puis le XVème siècle voient l’invention de genres nouveaux - tels les ballades ou les rondeaux - que Charles d’Orléans et François Villon servent à merveille. La structure de la ballade est plutôt stricte. La petite ballade se compose de 28 vers sur trois rimes répartis en trois strophes de huit vers et une demi-strophe (l’envoi) de quatre vers. La grande ballade se différencie de la petite par ses trois strophes de 10 vers et son envoi de 5 vers qui reproduit le schéma de la seconde partie de chaque strophe. On a alors une répartition ababb/ccdcd pour chaque strophe et ccdcd pour l’envoi. Au Moyen Age, le lyrisme n’a pas la même définition qu’aujourd’hui. Dans une ballade ou un rondeau, un poète est lyrique même s’il écrit sur des thèmes impersonnels. Lorsque, au contraire, il fait des confidences, le poème s’apparente plus à de la poésie morale ou didactique. Il n’y a guère d’œuvre de pur divertissement. Les auteurs font partager un savoir, et, les incidents personnels ont parfois la portée d’une loi générale.
 

La mission du poète est d’être le miroir du monde. Villon le sait. Aussi, s’est-il efforcé de traduire le malaise de son époque. Même nourrie d’expériences vécues, la poésie de Villon est riche de lieux communs de la pensée médiévale. François Villon hérite des thèmes traditionnels du Moyen-Age sur le caractère éphémère des biens terrestres : roue de la fortune qui tourne pour ceux d’en haut, ou, l’égalité de tous devant la mort. Villon ne se plaint pas de son destin particulier mais il souhaite mettre en accusation la société qui rejette une partie de sa population. Incroyablement moderne, me direz-vous. Cela explique peut-être la pérennité de sa poésie dans le temps. Villon rajoute une touche d’horreur, notamment devant le spectacle physique de la mort et de la décomposition des corps. La poésie de Villon n’est pas intimiste, ni autobiographique. En choisissant les formes strictes de la ballade et du rondeau, Villon souhaite enseigner et amener la compassion à ceux qui, par exemple, rit de ceux qui n’ont pas trouvé de place dans la société. La vie de Villon entre misère, prison et bannissement l’a, logiquement, amené au genre littéraire du Testament. A ce genre, se pose la question de la mémoire. Quelle trace voulait laisser François Villon ? Du Lais (le legs) au Testament, le ton satirique profile une inquiétude profonde face à la mort et la vieillesse. Les constats et les craintes de François Villon, quoique voyou et bandit, font de lui bien plus qu’un humain. Quel meilleur exemple que son poème le plus célèbre : L’Epitaphe de Villon !
 

"Né de Paris, emprès Pontoise..."
 

François Villon serait né en 1431 à Paris, sous le nom de François des Loges ou François de Montcorbier. Orphelin de père très jeune, il a été recueilli par le chanoine Guillaume de Villon pour faire ses études. Villon prend le nom de son bienfaiteur quelques années plus tard. Guillaume de Villon fut « plus qu’un père » pour François Villon. Saluons le courage de ce brave homme qui dut user de bien des recours afin d’éviter l’emprisonnement et la peine capitale à ce fils adoptif. En 1449, Villon est reçu bachelier en lettres à la faculté des arts de l'Université de Paris. Trois ans plus tard, il obtient la licence et la maîtrise « ès arts », ce qui fait de lui un professeur. Un bel avenir s’offre à lui, pourtant, sa vie sera tout autre.
 

L’essor des villes depuis le XIIIème siècle a transformé la société féodale. La spécialisation des métiers (confréries socioprofessionnelles) fait naître une nouvelle classe : les bourgeois. Cependant, la structure reste rigide. En effet, des étudiants aux hommes de loi, la société et la culture dépendent essentiellement de l’autorité religieuse. L’émergence d’une culture profane favorisera l’établissement du français aux dépens du latin jusqu’alors utilisé. L’époque est très troublée. Il est vrai que la guerre de Cent Ans a déversé sur Paris son lot de famine, d’épidémies et de déracinés. La violence règne partout, et, les chahuts d’étudiants ne sont pas toujours de simples amusements. Les grèves des professeurs en 1453 et 1454 ont laissé les gens sans le sou. Villon n’y échappe pas. De la farce malicieuse au vol pur et simple, Villon glisse vers le milieu mafieux que les étudiants, professeurs et ecclésiastiques, sans revenu et aux aboies, côtoient déjà.

"Eh Dieu! si j'eusse étudié
Du temps de ma jeunesse folle
Et à bonnes moeurs dédié
J'eusse maison et couche molle
Hélas, je fuyais l'école
Comme fait le mauvais enfant
En écoutant cette parole
A peu que le coeur ne me fend"

Extrait Le Testament XXVI

 

"Tant vaut bon bruit que grâce acquise..."
 

Le 5 juin 1455, Villon blesse mortellement un prêtre, sûrement criminel comme lui, au cours d’une dispute. Il quitte Paris. Condamné par contumace, Villon peut revenir à Paris au début de 1456 grâce à deux lettres de rémission royales qui présentent le meurtre comme légitime défense. Ces deux lettres ont apparemment été procurées, l’une, par Guillaume de Villon et l’autre par Pierre Fournier, avocat et collègue de Guillaume de Villon. De retour à Paris, il vit de larcins et de petits vols. Vers Noël 1456, Villon et 4 complices auraient cambriolé la sacristie du Collège de Navarre. Par prudence, sans doute, François Villon quitte Paris après avoir rédigé sa première grande œuvre : Le Lais (le Leg). Ce texte de plus de 300 vers s’adresse visiblement à un public de jeunes voyous. On y retrouve, entre autres, la parodie d’un Testament où le chevalier, qui part pour un long voyage, distribue ses legs, mais, des legs fictifs et satiriques, qui démontrent, en fait, les défauts de chacun des personnages cités. En 1457, Charles d’Orléans prononce une amnistie lors de la naissance de sa fille, Marie. Cette amnistie semble libérer François Villon d’une quelconque prison. Il écrit Epître à Marie d'Orléans, un poème cérémonieux adressé, pour la forme, à la princesse nouvellement née. La notoriété littéraire de Villon n’est plus à faire chez les gens de lettres. Charles d’Orléans le reçoit à la cour et le fait participer à un concours de poésie. Jaloux d’un des favoris du duc, Villon change au dernier moment son poème, persifle le dit favori et se brouille, ainsi, avec Charles d’Orléans. Malgré cela, Charles d’Orléans conserve plusieurs manuscrits de François Villon avec ses propres créations.
 

"Le laisserez-là, le povre Villon ?"
 

François Villon nous réapparaît dans l’été 1461 qu’il a, selon le Testament, passé emprisonné à Meung-sur-Loire. Si Villon se garde de préciser les raisons de cet emprisonnement, il reproche les conditions de détention et la dureté excessive de son juge, l’évêque Thibaut d’Aussigny. Ainsi, commence t’il le Testament

En l’an trentiesme de mon âge,
Que toutes mes hontes j’eus bues
Ni du tout fol, ni du tout sage
Non obstant maintes peines j’ai eues
Lesquelles j’ai toutes reçues
Sous la main Thibaut d’Aussigny…
S’évesque il est, seignant les rues,
Qu’il soit le mien je le reny.

Mon seigneur n’est, ni mon évesque
Sous lui ne tiens, si n’est en friche ;
Foi je lui dois, n’hommage avecque,
Je ne suis son serf ni sa biche.
Peu m’a d’une petite miche
Et de froide eau, tout un été
Large ou étroit, moult me fut chiche.
Tel lui soit Dieu qu’il m’a été.


Et Villon de lui souhaiter bien plus encore…

S’il m’a été dur et cruel
Trop plus que cy ne le raconte
Je vueil que le Dieu éternel
Lui soit donc semblable à ce compte !…
Mais l’Eglise nous dit et conte
Que prions pour nos ennemis !
Je vous dirai : « j’ai tort et honte
Quoi qu’il m’ait fait, à Dieu remis ! »

 

C’est probablement dans cette geôle que Villon a composé les deux ballades Épître à ses amis et Dispute du cœur et du corps de Villon. Sous couvert d’appeler des saltimbanques au secours, il s’adresse, sans doute, à des gens plus à même de le faire libérer, à savoir l’Evêque et Charles d’Orléans, en visite chez ce dernier. Le ton des deux ballades laisse penser que Villon prend conscience, avec une certaine réticence, qu’il vaudrait mieux changer son mode de vie et profiter d’une modeste vie d’homme de bien. Le nouveau roi Louis XI le fait libérer au mois d’octobre 1461. Sans doute pour s’attirer ses bonnes grâces, Villon compose La ballade contre les ennemis de France, ballade patriotique s’il en est. Cette déférence sera plus ironique dans Le Testament où Villon souhaite au roi la naissance d’au moins 12 fils. Une lignée de cette importance est le cauchemar de tout roi qui y voit le morcellement de son royaume, et, les guerres qui en découlent.
 

"Mais priez dieu que tous nous veuille absoudre !"
 

Villon retourne à Paris. Il s’y présente, comme dans La ballade de bon conseil, en criminel repenti qui souhaite réintégrer la société. Mais, de bonne volonté en frustration, Villon perd ses espérances de réinsertion. Témoin de ce changement d’état d’âme, l’œuvre principale que le poète commence à écrire vers la fin 1461 : Le Testament. Entre déception et révolte, Villon se pose en homme éprouvé par le sort et les revers de la vie. Il parle lui-même du « pauvre Villon » . Il retombe vite dans le crime et en novembre 1462, il est emprisonné au Châtelet. Son passé le rattrape. Les victimes du cambriolage du Collège de Navarre apprennent son arrestation, et, Villon se voit condamné à rembourser sa part du butin, 120 écus, dans un délai de trois ans.
 

Quelques jours après sa libération, alors que Villon et trois de ses amis reviennent d’un dîner, l’un d’eux provoque les employés du notaire Ferrebouc. Ce dernier est mortellement blessé. Villon qui avait évité de s’en mêler est tout de même arrêté le lendemain. Incarcéré au Châtelet, il est condamné à « être pendu et étranglé ». Dans l’attente de sa pendaison, il compose deux œuvres qui figurent aujourd’hui parmi les plus connues : L’Epitaphe de Villon, souvent appelée La ballade aux pendus, et, Le Quatrain. Villon tente d’exorciser sa peur. Dans le premier, il fait parler les pendus qui exhortent la foule à faire preuve de compassion à leur égard. La ballade montre de façon magnifique la sombre méditation dans laquelle Villon est plongé au fond de son cachot et ce que lui inspire la mort. Paradoxalement, la condamnation à mort du poète permet la création d’un des plus beaux textes de la littérature française. Dans la seconde ballade, Villon anticipe avec un humour noir le moment où son corps pèsera au bout de la corde, en clair, quand par une corde d’une « toise », son cou saura ce que pèse son cul.

Quatrain

Je suis François, dont il me poise
Né de Paris, emprès Pontoise
Et de la corde d’une toise
Saura mon col que mon cul poise.

 

"Ici se clôt le testament..."
 

François Villon porte sa condamnation en appel. Le 5 janvier 1463, le Parlement de Paris annule la sentence de mort. Cependant, « eu égard à la mauvaise vie dudit Villon, bannit ce dernier pour dix ans de la ville, prévôté et vicomté de Paris ». En préparant son départ, François Villon écrit Question au Clerc du guichet et Requête à la Cour de Parlement. Dans le premier poème, il interpelle un certain Garnier, secrétaire à la prison du Châtelet, sur l’issue de son appel. Ce Garnier semble avoir douté de l’utilité de cet appel. Peut-être aurait-il préféré voir Villon au gibet. Dans le deuxième, il demande trois jours aux juges pour se procurer un peu d’argent et faire ses adieux. Ce qu’il advint par la suite et les circonstances de sa mort, sont à ce jour inconnus. Après son départ de Paris, la trace de François Villon se perd. Ses poèmes demeurent.
 

"Frères humains qui après nous vivez…"
 

Aujourd’hui, les rixes, les vols, la mort même du prêtre sont des faits divers enterrés sous cinq siècles de poussière et d’histoire. Pourtant, l’émotion qui vous empoigne le cœur et bouleverse votre âme, à la lecture de L'Epitaphe de Villon, est, quant à elle, bien réelle et fait partie de votre présent. La vie hors du commun de Villon et les sentiments pathétiques exprimés dans ses poèmes mettent le lecteur moderne dans une communion d’esprit. Aujourd’hui encore, L’Epitaphe de Villon fait partie des textes les plus connus et les beaux de notre littérature.
 

L’Epitaphe de Villon
 

Frères humains qui après nous vivez,
N’ayez les cœurs contre nous endurcis,
Car, si pitié de nous pauvres avez,
Dieu en aura plus tôt de vous mercis.
Vous nous voyez ci attachés cinq, six ;
Quant de la chair, que trop avons nourrie,
Elle est piéça dévorée et pourrie,
Et nous, les os, devenons cendre et poudre.
De notre mal personne ne s’en rie :
Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre !

 

Si frères vous clamons, pas n’en devez
Avoir dédain, quoique fûmes occis
Par justice. Toutefois, vous savez
Que tous hommes n’ont pas bon sens rassis ;
Excusez-nous, puisque sommes transsis,
Envers le fil de la Vierge Marie,
Que sa grâce ne soit pour nous tarie,
Nous préservant de l’infernale foudre.
Nous sommes morts, âme ne nous harie ;
Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre !

La pluie nous a débués et lavés,
Et le soleil desséchés et noircis ;
Pies, corbeaux, nous ont les yeux cavés,
Et arraché la barbe et les sourcis.
Jamais nul temps nous ne sommes assis ;
Puis ça, puis là, comme le vent varie,
A son plaisir sans cesser nous charrie
Plus becquetés d’oiseaux que dés à coudre.
Ne soyez donc de notre confrérie ;
Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre !

Prince Jésus, qui sur tous a maitrie,
Garde qu’enfer n’ait de nous seigneurie ;
A lui n’avons que faire ni que soudre.
Hommes, ici n’a point de moquerie ;
Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre.


Glossaire
Piéça : depuis longtemps, Transsis : trépassés, Harie : harcèle, Débués : trempés, Cavés : crevés, Assis : stables, Maitrie : maîtrise, pouvoir, Soudre : payer, acquitter

 

De tels vers ne s’improvisent guère. Faut-il s’être vu pendu et avoir pressenti les craquements de chacun des ses os au contact de la corde, pour saisir à ce point le lecteur dans sa chair. Ces corps qui se balancent « comme le vent varie », inertes et pourtant en mouvement. Des corps en décomposition, dégradés par les intempéries et souillés par la liesse populaire. Même avec cinq siècles de distance, ces images gardent la même violence et suscitent une vive émotion. Villon avait, sans doute, plus peur de la décomposition de son propre corps et de l’humiliation des passants que de la mort elle-même. De même, il craignait le tourment infernal plus que l’idée même d’un au-delà. Les prières à Jésus et sa quête d’absolution vont dans ce sens. Malgré la difficulté des rimes en « oudre », Villon réussit à mêler la simplicité des mots à l’efficacité d’images percutantes. Son poème est bâti dans le roc de sa propre peur et de son humanité.
 

Ce poème a une portée hautement didactique, et, ces pendus qui « jamais nul temps ne sont assis » offrent une bien belle leçon aux hommes. François Villon interpelle ses semblables, ces « frères humains qui après lui vivront » et leur adresse une recommandation : « Ne soyez donc de notre confrérie ». Il appuie cette recommandation par une description détaillée et incroyablement réaliste de la dégradation des cadavres exposés aux intempéries et aux animaux : « débués, lavés, desséchés, noircis, arrachés, dévorée, pourrie ». Il exhorte les badauds, et indirectement le lecteur, à compatir et ne point se moquer du sort de ces pendus. La volonté de Villon de les inclure dans une prière commune – « Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre » - les ramène à leur propre mort et leur humanité. La mort d’un homme n’est pas un spectacle de rue. Plus qu’une prière, Villon en fait un leitmotiv : « Hommes, ici n’a point de moquerie ». Villon a pourtant été un moqueur de premier ordre, mais toujours de la fortune, de l’orgueil, de la méchanceté ou de l’avarice. Villon n’ironise pas sur la souffrance, sinon la sienne. La misère change le jugement de l’homme, et notamment celui de Villon. Tant envers les femmes que les hommes. Sa vie l’a amené à se prendre de compassion pour les pucelles, les fillettes que l’amour a laissé à l’abandon, les pauvres affamés. Pour Villon, la vie les a fait tels qu’ils sont aujourd’hui. Il n’y a pas d’un côté, les honnêtes gens et de l’autre, les autres. De plus, les hommes sont égaux devant la mort, il n’y a pas d’exception à la règle.

Je connais que pauvres et riches,
Sages et fols, prêtres et laïcs
Nobles, vilains, larges et chiches,
Petits et grands, et beaux laids
Dames à rebrassés collets,
De quelconque condition,
Portant atours et bourrelets,
Mort saisit sans exception.

Extrait Le Testament XXXVI

 

Quelles que soient la race, la condition sociale ou physique, la mort est la douloureuse égalité naturelle de l’être humain. Villon établit un constat, il ne se révolte pas ni ne s’emporte face à cette certitude. Pas plus qu’il ne s’emporte sur la décision de la mort par pendaison, seulement sur les conditions. Pour ces pendus, l’humiliation de la mort sur le gibet est un destin suffisamment grave pour ne pas en rire ni en rajouter. Aussi, Villon s’adresse-t’il également à Jésus. Le premier vers de l’envoi donne le ton : « Prince Jésus qui sur tous a maîtrie… ». Villon implore la gratitude et la compassion de Dieu pour être recueilli à ses côtés. Plus que tout, Villon craint le tourment des enfers pour son âme. A son goût, le tourment infligé à son cadavre est un châtiment suffisant. Le réalisme des images et des mots est tel que le souffle du vent nous saisit, comme dans un bon vieux western. On voit les secousses du vent insuffler le mouvement de balançoire à ces corps morts et raides. Le bruit de la corde qui s’use au contact du bois nous entoure, on en perçoit le grincement que la lourdeur des corps favorise. Le rythme même du poème renforce cette impression de direct et de réalité. L’ambiance est certes macabre mais tellement saisissante et empreinte d’humanité.

La description de ces cadavres délabrés aide sûrement Villon à affronter sa peur (à la surmonter ?) au fond de son cachot. S’attacher aux détails de la décomposition rend un telle mort inhumaine, insoutenable. François Villon nous montre à quel point son intégrité physique sera outragée par cette mort. « Nul ne sera soumis à la torture, ni à des peines ou traitements cruels, inhumains ou dégradants ». Voici comment, 500 ans plus tard, l’article 5 de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme et du Citoyen fait écho à L’Epitaphe de Villon.

 

L’héritage de François Villon
 

« Auprès de Jacques Prévert, d’Aragon, de Guillaume Apollinaire ou de Georges Brassens, Villon se sent à l’aise. Il est en famille. Il a reconnu, en ces troubadours modernes, ses contemporains ». Lorsqu’en 1962, Mireille Ceni conclut ainsi sa préface de « François Villon, Œuvres » (Editions Aux Quais de Paris), seul Apollinaire a déjà rejoint l’éternel. Aujourd’hui, le bistrot des amis s’est rempli des trois autres. Nul doute que leur réunion a produit des éclats de rire que Dieu a eu du mal à maîtriser. On imagine aisément François Villon accueillir Georges Brassens, son disciple de « cinq siècles de retard » un jour d'octobre 1981, tant ce personnage est présent dans l’œuvre de Brassens. Si les cambrioleurs mêlent goût esthétique et respect de l’artisanat ; si le père du quatrième bachelier a les traits de Guillaume de Villon ; si les expressions en vieux français riment avec un subjonctif, c’est que François Villon est présent en filigrane derrière de nombreux textes de Brassens. C’est dire l’influence du poète médiéval sur le poète de ce siècle. Brassens multiplie les hommages directs, indirects, les allusions, les déférences. Il offre à la Ballade des Dames du temps jadis une musique ajustée au millimètre et tente la forme du testament(tant prisée par Villon) dans la chanson du même nom. Dans L’Enterrement de Verlaine, Brassens replace le poète médiéval à son juste rang (devant Verlaine) : « François de Montcorbier, voici belle lurette en fut le vrai premier [rossignol de la France] ». Il ne cache plus son admiration pour le poète médiéval ni pour son époque dans la magnifique chanson « Le Moyenâgeux ». Il va jusqu’à regretter de ne pas mener la vie d’un brigand et de ne pas mourir sur le gibet. En d’autres termes, il regrette de ne pas avoir été François Villon. Brassens conclut par une déférence qui mêle l’estime de l’art et le profond respect de l’homme
Ma dernière parole soit
Quelques vers de maître François
Et que j’emporte entre les dents
Un flocon des neiges d’antan

 


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Toutefois, le plus bel hommagge de Brassens à son aîné reste la chanson la Messe au pendu dans laquelle la filiation Villon/Brassens nous éblouit comme un soleil d’été. Dans son Epitaphe, Villon demandait la compassion des hommes et de Dieu, Brassens lui offre celle d’un homme d’Eglise. Le curé dont Brassens fait l’éloge, est celui qui, à travers le temps, a entendu la prière du pauvre Villon. Brassens répond à son maître avec 5 siècles de distance mais sans retard ni anachronisme. Ce curé est plein de l’humanité que Villon réclame pour lui et ses compagnons. Il lutte, lui aussi, contre la raillerie du passant et l’empressement de la foule à se déchaîner. Dans sa grande messe donnée « à celui qui dansait en l’air », nul doute que le curé soupire : « Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre ». Si le pluriel utilisé par Villon est devenu singulier chez Brassens, c’est que François Villon apparaît nettement sous les traits du pendu de Brassens. La grande messe est exclusive, comme l’hommage de Brassens. Et Brassens d’élever Villon au rang du divin : « ce jour-là, le rôle du Christ était joué par un pendu ». Il ne fait aucun doute que François Villon s’eut écrié avec Brassens : « Mort à toutes peines de mort ».

Aujourd’hui, je goûte avec délice l’héritage de ces deux grands poètes et c’est avec un sourire complice que j’avoue :
Je mourrai pas à Montfaucon
Mais dans un lit comme un vrai con […]
Pardonnez-moi, Prince si je
Suis foutrement moyenâgeux


Marion Dieuloufet
6 octobre 2003



Extrait Le Testament XXXVI

De pauvreté me garmentant,
Souventefois me dit le cœur :
« Homme, ne te doulouse tant
et ne démaine tel douleur,
si tu n’as tant qu’eut Jacques Cœur :
mieux vaut vivre sous gros bureau
pauvre, qu’avoir été seigneur
et pourrir sous riche tombeau ! » […]

Je connais que pauvres et riches,
Sages et fols, prêtres et laïcs
Nobles, vilains, larges et chiches,
Petits et grands, et beaux laids
Dames à rebrassés collets,
De quelconque condition,
Portant atours et bourrelets,
Mort saisit sans exception.

Et meure Pâris ou Hélène
Quiconque meurt, meurt à douleur
Telle qu’il perd vent et haleine ;
Son fiel se crève sur son cœur,
Puis sue, Dieu sait quelle sueur,
Et n’est qui de ses maux l’allège,
Car enfant n’a, frère ni sœur,
Qui lors voulût être son plège.

La mort le fait frémir, pâlir,
Le nez courber, les veines tendres,
Le col enfler, la chair mollir,
Jointes et nerfs croître et étendre.
Corps féminin, qui tant es tendre,
Poli, souef, si précieux,
Te faudra t’il ces maux attendre ?
Oui, ou tout vif aller ès cieux.

Glossaire :
Garmenant : lamentant, Doulouse : « ne te plains pas », Rebrassés collets : à col relevé, Atours : coiffures nobles, Bourrelets : coiffures bourgeoises, Plège : se porte garant d’un accusé lors d’un procès, Souef : doux, ès : aux

Ballade des Dames du Temps jadis

Dictes moi où, n’en quel pays,
Est Flora la belle romaine,
Archipiade, ne Thaïs,
Qui fut sa cousine germaine,
Echo parlant quand bruit on maine
Dessus rivière ou sus estan
Qui beauté eut trop plus qu’humaine ?
Mais où sont les neiges d’antan ?

Où est la très sage Héloïs,
Pour qui fut chastré et puis moine
Pierre Esbaillart, à Saint Denios ?
Pour son amour eut cest essoine.
Semblablement, où est la Reine
Qui commanda que Buridan
Fut jeté en un sac en Seine ?
Mais où sont les neiges d’antan ?

La reine Blanche comme un lys
Qui chantait à voix de sirène,
Berthe au grand pied, Béatrix, Allys,
Haremburges qui tint le Maine,
Et Jehanne, la bonne Lorraine
Qu’Anglais brûlèrent à Rouen ;
Où sont-ils, Vierge souveraine ?
Mais où sont les neiges d’antan ?

Prince, n’enquerez de semain
Où elle sont, ne de cest an
Qu’à ce refrain ne vous remaine :
Mais où sont les neiges d’antan ?

Ballade de conclusion

Icic se clot le Testament
Et finit du povre Villon.
Venez à son enterrement,
Quand vous orrez le carillon,
Vêtus rouges comme vermillon,
Car en amours mourut martyr,
Ce jura il sur son couillon,
Quand de ce monde voult partir.

Et je crois bien que pas ne ment ;
Car chassiéfut, comme un souillon,
De ses amours haineusement,
Tant que, d’ici à Roussillon,
Brosse n’y a ne brossillon
Qui n’eust, ce dit-il sans mentir,
Un lambeau de son cotillon,
Quand de ce monde voult partir.

Il est ainsi et tellement,
Quand mourut n’avoit qu’un haillon ;
Qui plus, en mourant, mallement
L’espoignait d’amours l’éguillon,
Plus aigu que le ranguillon
D’un baudrier, lui faisait sentir
(c’est de quoi nous émerveillons),
Quand de ce monde voult partir.

Prince, gai comme esmerillon,
Sachez qu’il fist, au departir :
Un trait but de vin morillon,
Quand de ce monde voult partir.

Le Moyenâgeux de Georges Brassens

Le seul reproche au demeurant
Qu’aient pu mériter mes parents
C’est d’avoir pas joué plus tôt
Le jeu de la bête à deux dos
Je suis né même pas bâtard
Avec cinq siècles de retard
Pardonnez-moi, Prince, si je
Suis foutrement moyenâgeux

Ah que n’ai-je vécu bon sang
Entre quatorze et quinze cent
J’aurais retrouvé mes copains
Au trou de la pomme de pin
Tous les beaux parleurs de jargon
Tous les promis de Montfaucon
Les plus illustres seigneuries
Du royaume de truanderie

Après une franche repue
J’eusse aimé toute honte bue
Aller courir le cotillon
Sur les pas de François Villon
Troussant la gueuse et la forçant
Au cimetièr’ des Innocents
Mes amours de ce siècle-ci
N’en aient aucune jalousie

J’eusse aimé le corps féminin
Des nonnettes et des nonnains
Qui dans ces jolis temps bénis
Ne disaient pas toujours nenni
Qui faisaient le mur du couvent
Qui, Dieu leur pardonne souvent,
Comptaient les baisers s’il vous plaît
Avec des grains de chapelet

Ces p’tit’s sœurs trouvant qu’à leur goût
Quatre évangiles c’est pas beaucoup
Sacrifiaient à un de plus
L’évangile selon Vénus
Témoin l’abbesse de Pourras
Qui fut, qui reste, et restera
La plus glorieuse putain
De moine du quartier latin

A la fin les anges du guet
M’auraient conduit sur le gibet
Je serais mort jambes en l’air
Sur la veuve patibulaire
En arrosant la mandragore
L’herbe aux pendus qui revigore
En bénissant avec les pieds
Les ribaudes apitoyées

Hélas tout ça c’est des chansons
Il faut se faire une raison
Les choux-fleurs poussent à présent
Sur le charnier des Innocents
Le trou de la pomme de pin
N’est plus qu’un bar américain
Y a quelque chose de pourri
Au royaume de truanderie

Je mourrai pas à Montfaucon
Mais dans un lit comme un vrai con
Je mourrai pas même pendard
Avec cinq siècles de retard
Ma dernière parole soit
Quelques vers de maître François
Et que j’emporte entre les dents
Un flocon des neiges d’antan

Ma dernière parole soit
Quelques vers de maître François

Pardonnez-moi, Prince, si je
Suis foutrement moyenâgeux