N° 19 - Jan. 2004
 
Reflet alternatif
Jean-Baptiste Veujoz: rencontre avec un poète troubadour (janvier 2004)
Bérurier Noir: même pas mort ! (12/2003)
Doisneau : l'oeil du poète (12/2003)
Rencontre avec Michel BĂĽhler... (12/2003)
Hubert-Félix Thiéfaine : Premières balises avant mutation (11/2003)
Delphine Courtois : "L'art, c'est un don que tu fais aux autres" (11/2003)
Un air de Bacri/Jaoui (11/2003)
Etienne Gauthier : "La musique est une autre forme d'émotion" (11/2003)
La double vie de François Villon (10/2003)
Quelques questions au Bel Hubert... (10/2003)
Un petit tour du côté du Mont-Soleil Open Air Festival (10/2003)
Avignon par Intermittence (09/2003)
L'héritage Ferré (07/2003)
Céline Caussimon : "Je marche au bord" (07-08/2003)
”Eungenio” Salvador Dali (1904-1989) (06/2003)
Oshen, L'héritage Mitsouko (06/2003)
L'audiovisuel indépendant : Zaléa TV
Nicolas Jules : "J'essaie de me surprendre". (04/2003)
Baudelaire ou la douleur de vivre (04/2003)
Bas les Watts ! Cabaret DésinVolt (04/2003)
Un chiffon propre dans le grenier (04/2003)
Branagh in Love (03/2003)
Nicolas Bacchus vitupère au Point (03/2003)
LUZ : Claudiquant sur le dance floor (02/2003)
Pouvoir de Lire et Droit de Dire (02/2003)
La Punkitude (01/2003)
Philippe Caubère : Présentation (01/2003)
Philippe Caubère et la politique (01/2003)
Philippe Caubère: 68 selon Ferdinand (01/2003)
Philippe Caubère: repères chronologiques (01/2003)
Juliette GRÉCO (12/2002)
Labels et la BĂŞte. (12/2002)
Woody Ă  tout prix (12/2002)
Fermin Muguruza (12/2002)
Autour d'Orsay et des impressionnistes. (11/2002)
Le Festi' Val de Marne. (11/2002)
Le Rock Identitaire Français (11/2002)
Le Glaz'art. (11/2002)
Jacques Prévert ou la bonne parole. (10/2002)
Au Limonaire. (09/2002)
Les Frères Brothers. (09/2002)
La rentrée théâtrale 2002. (09/2002)
Festisis 2002. (09/2002)
ATTENTION ! Salles en voie de disparition. (08/2002)
Une journée avec la Ruda Salska (08/2002)
La chaleur d'Avignon. (08/2002)
Histoires de vies brisées : les doubles peines de Lyon. (07/2002)
Renaud: Le mauvais sujet repenti. (06/2002)
Virginie Despentes ou l'art de toujours surprendre ! (06/2002)
La FĂŞte de la Musique. (06/2002)
Demandez le programme ! (04/2002)
Avignon par Intermittence (09/2003)

Il ne fut pas facile d’aller au festival d’Avignon cette année. La chaleur, surtout. La grève des intermittents, aussi. Etouffé par la première et convaincu par la deuxième, L’art-scène s’est protégé de la canicule et a scrupuleusement respecté les consignes ministérielles : il n’a fréquenté que les salles climatisées du festival Off d’Avignon. Du coup, il n’a vu que deux spectacles sur les 300. On ne fait pas un métier facile.
 

Pour un oui pour un non
De Nathalie Sarraute
Mise en scène et interprétation : Pascal Laurens et Patrick Martinez
Compagnie de la Mise en Boîte

 

Forte de son succès durant l’édition 2002, la pièce a été reconduite cette année, toujours au théâtre Le Petit Chien… Pour notre plus grand plaisir.
Le duo d’acteurs Pascal Laurens/Patrick Martinez sert avec justesse et émotion le formidable texte de Nathalie Sarraute. Pour un oui, pour un non met à nu les relations humaines avec un humour grinçant. Il en démontre toute la fragilité. L’absolue simplicité des mots renforce l’infaillible précision du mot et du ton qui ont bouleversé la relation entre les deux personnages. D’intentions en intonations, de non-dits en silence, les concessions consenties par l’un et l’autre pour s’accepter et s’aimer, creusent un peu plus, à chaque rencontre, le fossé qui les sépare. Le duo devient duel. La mise en scène de Laurens/Martinez est redoutable d’efficacité. Le décor est sobre et lumineux. Un simple voile sur le sol, un carré blanc avec un liseré gris et noir. Une chaise au centre. Une opposition de couleurs et de jeu dans l’espace. Une opposition d’univers jusque dans les habits des deux acteurs. Oui, non, blanc, noir. Complément et opposé. Le ton est donné. Pascal Laurens et Patrick Martinez ont une évidente complicité scénique, le jeu de l’un complète admirablement celui de l’autre. Grâce au talent de ces deux acteurs, le texte de Nathalie Sarraute prend tout son sens. Ce couple d’acteurs n’a rien à envier à ses prédécesseurs Dussolier/Trintignant et Balmer/Sami Frey.

 

Le dernier jour d’un condamné
De Victor Hugo
Mise en scène Jean-Marc Doron
Interprétation : Alain Leclerc
Compagnie Le Théâtre de la Nuit

 

Avant le spectacle, j’étais faussement persuadée qu’il n’était pas nécessaire d’entendre ce texte de Victor Hugo puisque je partageais déjà son opinion sur la peine de mort. On peut toujours se tromper. Au quel cas, je n’aurais pas vu Alain Leclerc interpréter magistralement, avec justesse et sobriété l’un des plus beaux plaidoyers de notre histoire. J’aurais manqué la puissance de ce texte qui vous pénètre tel un boulet de canon incandescent. L’interprétation est à ce point remarquable qu’il est difficile de ne pas croire que l’on assiste aux dernières heures du personnage. Seul en scène avec pour accessoire une cruche d’eau, une couverture et un socle, Alain Leclerc rend avec une réalité cruelle et émouvante le texte d’Hugo. Quelle force et quel mélange d’espoir, de désillusion et d’attente. Chaque minute écoulée, chaque heure mène cet homme vers sa mort. Cet homme n’est plus une vue de l’esprit, une imagination, il est face au spectateur et a les traits d’Alain Leclerc. Celui-là est fait de chair et de sang. C’est le théâtre réalité. Pourquoi, comment, quel crime. On ne sait pas. Le fond de la réflexion se situe au-delà. Il nous ramène d'ailleurs à nos propres doutes, mais aussi à l’infaillible caution de l’Etat, au jugement de la rue. Plus cruel encore que « l’homicide légal ». La réception de ce texte peut paraître facile de nos jours étant donné l’abolition de la peine de mort, en France, , il y a 22 ans déjà (ou 22 ans à peine). Mais replacé dans son contexte et son époque, quel courage et quelle prise de position incroyable de l’auteur !
 

Et sinon, quoi de neuf à Avignon cet été ?
 

Peu de choses : annulation, manifestation, discussion… Et oui, on ne peut passer outre la grande saga de l’été : le mouvement des intermittents du spectacle et l’annulation du festival In. Après quelques jours de grande attente et d’espoir début juillet, le cas du In fut réglé en un mot : annulation. Ce ne fut peut-être pas la meilleure façon de faire avancer les choses ou la juste cause. Les larmes d’Ariane Mnouchkine tendent à le démontrer férocement. Elle prévenait quelques jours auparavant que « ce gouvernement n’a pas pris assez de coups pour que [l’annulation] le mette à mal ». Elle savait qu’il ne reculerait pas d’un centimètre, bien content de faire mauvaise presse à ces repères de gauchistes que sont la culture, les théâtres, les scènes de France.
 

La suite logique des grèves de début juillet, de l’annulation du In était, me semble-t’il, l’annulation du Off. Que le rideau tombe sur toutes les scènes d’Avignon. Hé bien non. Pourquoi le In et pas le Off ? Y a t’il plus d’intermittents dans l’un que dans l’autre ? Y a t’il au fond deux poids, deux mesures ? Je ne sais pas. Le fait est que les compagnies du Off ne se sont pas appliquées à elles-même ce qu’elles réclamaient pour le In. L’explication logique, cette fois, est que leur survie en dépendait et jeter en l’air deux ans de préparation de spectacle était suicidaire. Aussi, au festival Off, ça jouait, ça s’excusait, ça s’expliquait, ça se justifiait, ça dialoguait. Dans des lieux réservés, au coin de la rue, dans les files d’attentes, partout. Je, tu, il… Nous comprenons.
 

Finalement, les rues n’étaient pas si désertées. Grâce aux hippies un peu sales venus déclamer leur tirade, les cafetiers avignonnais ont, cette année encore, pu remplir leurs terrasses. Mais le manque à gagner du tiroir caisse est là. Aujourd’hui, les commerçants se regroupent et portent plainte contre le mouvement des intermittents. Paradoxal, tout de même. Cette plainte tend à prouver qu'ils sont conscients que c’est la culture, le théâtre et le spectacle de rue qui leur amènent les touristes et le chiffre d’affaire. Et puis surtout, c'est cette animation festivalière qui est leur prétexte pour afficher des prix étonnants pour un café ou un coca. La culture est en danger, les intermittents se battent et ils pensent "bénéfice net". Cafetiers d’Avignon, je ne boirai plus de votre eau.
 

Comme à toute chose, malheur est bon, au milieu des larmes des intermittents, deux choses se profilent comme certaines pour l’avenir. D’abord, artistiquement, nous n’irons pas (ou plus) voir un spectacle de Bartabas qui a tenu des propos indécents sur la profession artistique et intermittente. Ensuite, politiquement, nous savons dorénvant que le gouvernement est fin stratège. Loi de décentralisation avant les épreuves du Bac, loi sur le statut des intermittents avant la période estivale. Bien vu. Le corps enseignant passe pour irresponsable et les intermittents pour des fainéants amuseurs du peuple. Le gouvernement réussit du même coup à décrédibiliser les mouvements sociaux et à se mettre l’opinion publique bien pensante dans sa poche, où le Medef et les fonds de pensions s’y trouvent déjà. Les bulldozers du gouvernement ont commencé leur travail de frappes chirurgicales dans les rangs gauchistes, qui ont bien du mal à se défendre. L’ennemi du rouge n’est pourtant pas le rose.

Si la résistance est joyeuse telle que l’exprime Philippe Val, il n’en reste pas moins un constat amer. Les festivals d’été sont finis. La culture est en danger. Je rallume ma télé. La culpabilité des chaînes se cache sous les paillettes la real-TV.

Marion Dieuloufet

 

 


 

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