N° 13 - Mai 2003
 
Reflet alternatif
L'audiovisuel indépendant : Zaléa TV
Nicolas Jules : "J'essaie de me surprendre". (04/2003)
Baudelaire ou la douleur de vivre (04/2003)
Bas les Watts ! Cabaret DésinVolt (04/2003)
Un chiffon propre dans le grenier (04/2003)
Branagh in Love (03/2003)
Nicolas Bacchus vitupère au Point (03/2003)
LUZ : Claudiquant sur le dance floor (02/2003)
Pouvoir de Lire et Droit de Dire (02/2003)
La Punkitude (01/2003)
Philippe Caubère : Présentation (01/2003)
Philippe Caubère et la politique (01/2003)
Philippe Caubère: 68 selon Ferdinand (01/2003)
Philippe Caubère: repères chronologiques (01/2003)
Juliette GRÉCO (12/2002)
Labels et la Bête. (12/2002)
Woody à tout prix (12/2002)
Fermin Muguruza (12/2002)
Autour d'Orsay et des impressionnistes. (11/2002)
Le Festi' Val de Marne. (11/2002)
Le Rock Identitaire Français (11/2002)
Le Glaz'art. (11/2002)
Jacques Prévert ou la bonne parole. (10/2002)
Au Limonaire. (09/2002)
Les Frères Brothers. (09/2002)
La rentrée théâtrale 2002. (09/2002)
Festisis 2002. (09/2002)
ATTENTION ! Salles en voie de disparition. (08/2002)
Une journée avec la Ruda Salska (08/2002)
La chaleur d'Avignon. (08/2002)
Histoires de vies brisées : les doubles peines de Lyon. (07/2002)
Renaud: Le mauvais sujet repenti. (06/2002)
Virginie Despentes ou l'art de toujours surprendre ! (06/2002)
La Fête de la Musique. (06/2002)
Demandez le programme ! (04/2002)
Autour d'Orsay et des impressionnistes. (11/2002)

Autour d'Orsay : les impressionnistes


"Mon ami, Serge, a acheté un tableau. C'est une toile d'environ un mètre soixante sur un mètre vingt, peinte en blanc. Le fond est blanc, et si on cligne des yeux, on peut apercevoir de fins lisérés blancs transversaux."

Ce formidable préambule de la pièce de Yasmina Réza, Art, a le mérite de nous faire comprendre instantanément tout ce que n'est pas l'Impressionnisme. L'Impressionnisme n'est pas blanc... Quelles que soit les nuances du blanc...

L'Impressionnisme est sans doute le plus connu et le plus reconnu de tous les mouvements artistiques du XIXème et du XXème siècles. Si je vous dis Cubisme, aussitôt le nom de Picasso jaillit. Mais avouez qu'il serait difficile de trouver un autre nom sans une petite réflexion ou une recherche dans l'encyclopédie familiale. En revanche, au mot Impressionnisme, aussitôt, ce sont les noms de Monet, Renoir, Manet, Sisley, Pissaro, Cézanne, Van Gogh qui, à tort ou à raison, se bousculent dans l'esprit collectif.

Si ce mouvement a marqué si fortement son époque, c'est que les peintres impressionnistes ont rompu avec la tradition de tous les autres courants artistiques. En effet, dans la seconde moitié du XIXème siècle, les peintres prennent leurs palettes, leurs pinceaux et leurs tubes de couleurs pour aller peindre dehors, en extérieur. Ils sortent de leurs traditionnels ateliers pour peindre ce qu'ils voient, pour peindre la Nature. De nos jours, l'idée peut faire sourire. C'est dire si les impressionnistes ont bien travaillé dans l'inconscient collectif. Aujourd'hui, peindre dehors, face à l'objet même de son art, semble une évidence. En revanche, à leur époque, ce fut un acte de révolte et de rébellion face à leurs aînés et aux écoles de peinture traditionnelles.

 

Origines de l'Impressionnisme
On associe l'origine du mot "Impressionnisme" au titre de la toile de Monet Impression, soleil levant qui est une évocation du port du Havre noyé dans la brume matinale. C'est pourtant Louis Leroy qui, le premier, utilisa, en 1874, le mot "impressionniste" dans un de ses articles. Il entendait ainsi marquer son dédain pour ces artistes qui abandonnaient les moyens d'expression traditionnels de la peinture pour traduire leurs impressions visuelles.
Aujourd'hui, l'Impressionnisme est le nom donné à une école de peinture et un mouvement artistique qui se sont développés en France durant la seconde moitié du XIX ème siècle.

 

Précurseurs, ralliés et opposants
De précurseurs lointains ou immédiats, les origines de l'Impressionnisme sont multiples mais restent fondamentales dans la mise en place du mouvement.
Déjà à son époque, Vélazquez (1599-1660), "le peintre de la vérité", a voulu capter le réel, suggérer la vie dans chacune de ses oeuvres. Son travail contient en germe les toiles de Renoir, par exemple. On ne s'étonne donc pas de retrouver cet artiste au milieu des peintres impressionnistes pour une exposition exceptionnelle au Musée d'Orsay jusqu'au 5 janvier 2003.

 

Contemporains de l'émergence du mouvement impressionniste, Delacroix (1798-1863) et Corot (1796-1875) restent des précurseurs immédiats.
Delacroix prône l'intensité des couleurs en déclarant que "l'ennemi de toute peinture est le gris". Corot, en peignant des paysages noyés dans une brume vaporeuse dont les contours se fondent, annonce la vision impressionniste. D'ailleurs, comment ne pas l'associer à l'Impressionnisme lorsqu'il dit "le beau dans l'art, c'est la vérité baignée dans l'impression que nous avons reçue à l'aspect de la nature."
Ces origines esthétiques et cette vision impressionniste trouveront leur fondement dans deux écoles de peinture pré-impressionnistes : l'école de Honfleur et l'école de Provence, respectivement, renommées "l'école de l'atmosphère" et "l'école de la lumière". Ces deux foyers provinciaux préparent l'éclosion d'un art nouveau. Pourtant, c'est à Paris que se forme le groupe impressionniste, composé d'artistes épris d'indépendance, avec, comme chef de file : Edouard Manet.

 

Edouard Manet (1832-1883) ne participe à aucune des 8 expositions impressionnistes organisées entre 1874 et 1886. Sa réticence à peindre en plein air; le noir, le blanc et le gris encore présents sur sa palette et sa technique sans fragmentation de touche, ne font pas de lui un impressionniste. Cependant, le choix des sujets réalistes de la vie quotidienne, la modernité journalière préconisée par Baudelaire et la recherche de reflets frémissants permettent de le qualifier de "rallié" à l'Impressionnisme.
En 1863, ses toiles sont refusées pour l'exposition au Palais de l'Industrie. Napoléon III décide alors d'exposer - dans le même bâtiment mais dans une aile opposée - toutes les toiles des artistes refusés au Salon officiel. Les visiteurs peuvent ainsi admirer Le Déjeuner sur l'herbe appelé également Le bain ou La partie Carrée. La nudité lumineuse et rayonnante des corps féminins opposée aux costumes sombres des hommes et le regard du personnage féminin du premier plan - semblant inviter le visiteur à venir partager leur réalité et leurs mœurs - ; font scandale. Manet devient dès lors le symbole du Salon des Refusés et par là même, le porte étendard du mouvement impressionniste.

 

Notons qu'à l'époque, l'Impressionnisme ne fait pas l'unanimité parmi la population, les critiques mais également parmi les peintres contemporains.
Par exemple, Cézanne rejette l'Impressionnisme. Il refuse de négliger la forme au profit de l’enveloppe et de la couleur. Il n’admet pas de dissocier la couleur du dessin. Cependant, son rejet n’est pas intégral. Les œuvres telles que Les vues de l’Estaque, près de Marseille sont la synthèse de l’esthétique impressionniste et de la pensée classique associant du coup spontanéité et rigueur de forme.

 

La lumière avant tout
Les peintres impressionnistes proposent de représenter les objets d'après les impressions personnelles qu'ils ont ressenties sans se préoccuper des règles généralement admises, c'est à dire qu'ils s'attachent à rendre leurs visions particulières des choses et non ce qu'ils savent de ces choses. L'impressionnisme n'est pas une peinture intellectuelle.
La puissance de l'art et de la technique impressionniste est fondée sur l'impression, toujours renouvelée, ressentie devant les objets et la nature. Ils ne résument pas la nature à un simple descriptif pictural mais ils lui rendent l'intégralité de sa beauté et de sa réalité... Une beauté et une réalité inscrites dans un décor et prises au jeu et au piège de la lumière du jour.

Dans les œuvres impressionnistes, le sujet importe peu. Il possède un attrait dès lors que des phénomènes lumineux le transcendent. La lumière, elle seule, est le sujet principal du tableau : un objectif sans cesse poursuivi, rarement atteint et jamais saisi par les peintres - Comment saisir le fugitif, l'instant qui s'évanouit aussitôt qu'il existe?
Dans ce cadre, peindre dehors, en extérieur n'est plus un acte de rupture mais une nécessité pour capter cette nature éphémère aux couleurs changeantes.
Représenter l'instant fugace, les mouvements éphémères, les reflets indécis favorise l'émergence de thèmes de prédilection : la mer et son horizon, le ciel et les nuages, le soleil et ses rayons, la fumée, la neige et ses mille reflets irisés.
Les formes basées sur des structures géométriques sont bannies, elles apparaissent par la dégradation des teintes (les différents dégradés de bleus) et des tons (l'intensité d'un bleu). Dans le jeu de couleurs, le clair-obscur est abandonné au profit des nuances. Ces nuances colorent même les ombres par un mélange subtils de reflets. Les bleus, verts, jaunes, rouges, oranges, violets sont adoptés; le gris, noir et brun abandonnés.


Les peintres impressionnistes

Monet, l'intensité lumineuse
S'il fallait ne citer qu'un artiste pour définir la peinture et le génie impressionniste, c'est à n'en pas douter Monet qui borderait toutes les lèvres.
Une seule lettre différencie son nom de celui de son aîné, Edouard Manet. L'esprit populaire a, d'ailleurs, bien tendance à les confondre. Une grande partie des œuvres de Monet sont exposées dans un magnifique musée qui lui est dédié : le Musée Marmottan.
Claude Monet (1840-1926) est l'artiste qui a le mieux rendu – à défaut de la capter et de la saisir - l'intensité de la lumière, il a su en décrire tous les fragments du prisme.

 

Il peint les reflets de la lumière avec une rare intensité poétique. Par exemple, durant l'hiver 1868-1869, il peint La Pie, véritable chef d'œuvre parmi les paysages de neige. Les ombres y sont magnifiquement colorées et bleutées. La neige et l'absence directe de soleil semblent annoncer une atmosphère fraîche. Pourtant, les reflets lumineux sur le sol, la barrière et la maison sont la preuve de l'existence et de la proximité du soleil. Sa chaleur est diffuse mais indéniablement réconfortante et bienheureuse.
 

Monet atteint le somment de son art pendant la période dite d'Argenteuil (1872-1878), où son travail fut à la fois foisonnant et étincelant. Monet sait, en effet, capter la subtilité de l'atmosphère, l'intensité lumineuse, et évoquer le réalisme des reflets et des miroitements. Ainsi, en 1872, il peint Impression, soleil levant puis suivent les Coquelicots, le Pont d'Argenteuil et la Gare Saint Lazare. Monet effectue des séries de la Gare Saint Lazare. Il tente de rendre la fugacité des fumées sans cesse renouvelées et chargées de nuances subtiles, se dissolvant dans l'air. De même, pour la série de la Cathédrale de Rouen, il essaie de saisir l'aspect évanescent des choses en peignant la façade à toutes les heures du jour, montrant ainsi qu'elle peut majestueusement changer de couleur et d'aspect.
 

Monet déclare lui-même je suis la nature sans pouvoir la saisir. C'est vrai, mais, il est celui qui s'en est le plus approché. Monet possède une rare acuité visuelle, une perception incroyable qui lui permet de saisir instantanément le sensible et le mouvant pendant que son pinceau fixe le fugace pour toujours. Preuve s'il en est, l'immense tableau Femmes au jardin (255/205 cm), où, le personnage à droite du tableau est à jamais saisi dans son geste de cueillir une fleur tandis que sa robe traduit encore le mouvement de ses pas. Ce subtil mouvement du vêtement est désormais inscrit dans l'intemporel.
Monet ira jusqu'au bord des limites artistiques impressionnistes à tel point que son art s'en est perverti.

 

En effet, en cherchant à analyser, expliquer, signifier ce qu'il peint, Monet perd la spontanéité et l'instantanéité de son art. Par exemple, dans la série des Nymphéas, ses premières œuvres décèlent les subtilités de la nature, mais, en essayant de découvrir ce qui n'existe pas, certains tableaux perdront de leur qualité.
Ainsi, Charles Péguy, grand admirateur de Monet, à la question lesquels de ces tableaux ont été le mieux peints? , répond : la logique serait de dire : le dernier parce qu'il savait davantage, et moi je dis, au contraire, le premier, parce qu'il savait moins...

 

Renoir, le réalisme joyeux
Un inventaire exhaustif de tous les peintres impressionnistes et de toutes leurs œuvres seraient le travail de plusieurs années de vie. Renoir, Sisley, Pissaro, Morisot, tous surent s'imprégner de la technique et de la philosophie impressionnistes. Tous furent sensibles aux joyeuses et saines distractions populaires, les baignades, les bals, les promenades en barque.
D'ailleurs, Le Déjeuner des Canotiers et Le Bal du Moulin de la Galette, deux œuvres majeures de Renoir sont un véritable manifeste de l'Impressionnisme.

 

Renoir a su rendre cette atmosphère de douce gaieté sans artifices par les regards et les sourires mais également par les reflets du soleil traversant le feuillage et tachetant les mousselines vaporeuses des dames et les chapeaux de pailles des messieurs.
De même, dans ses immenses toiles Danse à la campagne et Danse à la ville, un couple s'adonne au plaisir de la danse, dans une ambiance simple et joyeuse pour le premier, et, plus feutrée pour le second. Les plis et les reflets lumineux des robes donnent autant de réalisme et d'harmonie dans le vêtement que dans le mouvement de la danse.

 

Van Gogh, la violence chromatique
Il est difficile de parler de couleurs, de lumière et de nature sans prononcer le nom de Vincent Van Gogh (1853-1890).
Van Gogh ne peut être « rangé » dans le courant impressionniste, pas plus qu’il ne peut l’être dans un autre mouvement artistique. On serait tenté de dire, c'est Van Gogh, c'est tout. Son nom, seul, est référence.
Cependant, même si son rayonnement s’étend bien au-delà de l’Impressionnisme, son instinct de peintre, sa sensibilité à fleur de peau et son imagination fertile ne nous permettent pas de passer à côté. Van Gogh qualifie lui-même l’école impressionniste comme référence dans l’apprentissage de la peinture. Il précise : Il est aussi nécessaire de passer régulièrement par l’Impressionnisme maintenant que cela l’était autrefois de passer par un atelier parisien… Au contact de Degas, Sisley, Monet et Pissaro, il apprend à éclaircir sa palette, à pratiquer la touche en virgule et à décomposer les tons.

 

En 1888, il part pour Arles, en Provence. Cette période dite d’Arles comprend 190 tableaux dans lesquels la couleur est la préoccupation principale du peintre. La violence chromatique donne une puissance d’émotion remarquable à ses œuvres, et, chose étonnante, elle n’en perdent pas leur harmonie. Cette période coïncide sans aucun doute avec l'apogée de son génie. L’exaltation intérieure et croissante du peintre se traduit par une intensité lumineuse des choses et des objets, et, par un flamboiement des repères cosmiques tels que le soleil d’été et le scintillement des étoiles.
 

L’infini espace bouleverse le peintre à un point tel qu’il ne réussit pas à trouver l’équilibre. Le monde se forme et se déforme sur ses toiles selon sa vision intérieure. Les cyprès et les oliviers de la Nuit étoilée et du Champs d’oliviers se tordent pour devenir d’immenses flammes, les nuages apparaissent tels des rouleaux de mer déchaînée.
 

Les angoisses et la violence hallucinatoire du peintre se retrouvent également dans les portraits tels que L’Arlésienne, d’après Gauguin, le Portrait du Dr Gachet ou encore l’Auto-portrait, le dernier. Les contradictions intérieures et les incertitudes de Van Gogh nous ramènent à la nature humaine dans le jeu de la matière et de l’esprit, de l'espace et du temps.
La spontanéité artistique de Van Gogh mêlée à sa recherche d’infini l’ont poussé vers la déraison mais ont contribué indéniablement à son génie et sa puissance. Dans la lettre retrouvée, sur lui, après sa mort, Van Gogh écrit à Théo hé bien, mon travail à moi, j’y risque ma vie et ma raison y a fondu à moitié.

 

Correspondances
Pour résumer à la fois la philosophie et les œuvres impressionnistes, on pourrait dire que, délaissant le très cartésien je pense donc je suis, les peintres impressionnistes adoptent plus facilement le je sens donc je suis d'André Gide. Il est vrai que les couleurs, les mots et les sons servent à tous les artistes pour traduire les sensations ressenties par l'homme.

"De la musique avant toute chose
et pour cela préfère l'impair
plus vague et plus soluble dans l'air
sans rien sur lui qui pèse ou qui pose
car nous voulons
la Nuance encore,
pas la couleur, rien que la nuance."

Verlaine, l'Art poétique

La recherche de cette nuance est le nœud, le lien entre la peinture, la musique et la poésie. Cette complémentarité des arts fait que les musiciens et les poètes savent "peindre" ce qu'ils éprouvent tandis que les peintres, eux, suggèrent la musique et la poésie des choses. Debussy ne disait-il pas : rien n'est plus musical qu'un coucher de soleil.
En fait, il n'existe pas stricto sensu de littérature impressionniste. Cependant, à l'intérieur de différents courants et au sein même des œuvres poétiques, on décèle des traits communs, des parentés, des corrélations, qui, sans en donner une appartenance, en révèle plutôt une correspondance.

Le mouvement parnassien, par exemple, place la nature au centre de ses compositions pour la magnifier et en célébrer la beauté. Même si la neutralité d'émotion et le rejet de la sensibilité - par souci d'objectivité et d'exactitude - les éloignent des impressionnistes; les thèmes, pourtant, se confondent et la technique poétique est semblable à celle des peintres.
La Sieste de José Maria de Hérédia (1842-1905) est certainement l'une des plus belles correspondances impressionnistes tant le poète cherche à saisir l'instant magique du réveil au milieu d'une nature chaleureuse et ensoleillée. Le parallèle avec le chasseur de papillon et son "filet subtil" rend au mieux l'aspect évanescent et fugace de cette nature prise au piège des rayons lumineux du soleil.
Dans la même intention poétique, Catulle Mendès dans son poème Paysage de neige décrit, avec une rare précision, la transformation du paysage et de l'eau au contact du froid... L'eau devenant gelée, givre ou "roseau de diamant" et par la même s'irisant de reflets lumineux.

Par ailleurs, comment ne pas associer également l'auteur des Illuminations au travail impressionniste ? Rimbaud, "le Voyant", qui a su donner une couleur aux voyelles... A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu : voyelles. Autre chef d'oeuvre du poète : Le Bateau ivre, dont le jeu verbal possède une puissance chromatique proche de Van Gogh. On y trouve à la fois les azurs verts, les neiges éblouies, les figements violets, les rousseurs amères, les cieux crevant en éclairs, la nuit verte et l'éveil jaune et bleu des phosphores chanteurs.
Rimbaud sut également rendre l'instantanéité et la fragilité des choses et des paysages. L'Aube résume l'évanescence de ce moment matinal et la quête du poète pour saisir ce qui ne peut l'être... Toucher l'aube, l'entourer de ses bras, sentir sa matérialité sont autant de défaites annoncées.

Baudelaire, également, dans une partie de ses poèmes, s'est approché de l'esthétique impressionniste, notamment, grâce aux couleurs et aux saveurs ramenées de ses voyages.
Dans la Vie Antérieure, il nous raconte comment
Les houles, en roulant les images des cieux
Mêlaient d'une façon solennelle et mystique
Les tout-puissants accords de leur riche musique
Aux couleurs du couchant reflété par mes yeux


Dans l'Invitation au voyage, il reprend, également, la notion de reflets (si chère aux peintres).

Les soleils mouillés
De ces ciels brouillés
Pour mon esprit ont les charmes
Si mystérieux
De tes traîtres yeux
Brillant à travers leurs larmes


et plus loin de nous décrire...
Les soleils couchants
Revêtent les champs
Les canaux, la ville entière
D'hyacinthe et d'or
Le monde s'endort
Dans une chaude lumière.


Verlaine, quant à lui, au-delà des courants de son époque, a pris le parti d'une esthétique de la suggestion et de l'impression proche de l'Impressionnisme.
Sans l'effet esthétique des parnassiens et sans la métaphore dramatique des romantiques, Verlaine pense les paysages comme des espaces d'expression et de sensations. Ainsi, dans le poème Soleils couchants, Verlaine fait vivre le paysage et l'instant présent par de sensuels effets de couleurs et de lumière.

Soleils couchants

Une aube affaiblie
Verse par les champs
La mélancolie
Des soleils couchants.
La mélancolie
Berce de doux chants
Mon coeur qui s'oublie
Aux soleils couchants.
Et d'étranges rêves
Comme des soleils
Couchants sur les grèves,
Fantômes vermeils
Défilent sans trêves
Défilent pareils
A de grands soleils
Couchants sur les grèves.

Poèmes saturniens


Terminus
La description de l'impression première face à une nature majestueuse a passionné les artistes. La puissance et l'esthétique impressionnistes rayonnent encore aujourd'hui au point que le quidam, comme vous et moi, sur les marchés estivals, prend son temps pour choisir le tableau de maître qui ornera en décalcomanie, son tee-shirt. Partout, dans le monde, on voit, on regarde et on admire une œuvre impressionniste. De nos jours, posséder un tableau d'un des maîtres impressionnistes est un rêve. On pense qu'il embellirait indéniablement les murs du salon ou du bureau. En posséder un, cela signifierait beaucoup plus, cela voudrait dire qu'on peut se le payer, que l'on est riche. En effet, les toiles de Van Gogh, Monet et Renoir font aussi parler d'elles pour leur coût, battant des records de vente dans le monde entier.
Alors, si comme l'Art-scène, vous ne pouvez vous payer un Monet ou un Van Gogh, même en vous cotisant à plusieurs et sur 10 ans; consolez-vous.... Il vous reste un espoir de voir "pour de vrai" des tableaux de maîtres impressionnistes : le Musée d'Orsay.
Entrer au Musée d'Orsay, c'est s'installer dans la machine à remonter le temps. L'énorme pendule d'époque annonce le départ du voyage. Est-ce bien étonnant d'avoir ce sentiment en sachant que le Musée d'Orsay fut la gare d'Orsay à la fin du XIXème siècle?

 

En effet, la gare d'Orsay est née d'un besoin commun à toutes les grandes compagnies de chemin de fer, de rapprocher leur gare terminus du centre de la ville. Cette gare devait revêtir un caractère particulièrement confortable et luxueux pour rester en accord avec la beauté et l'élégance du quartier. Les bâtiment ont été acquis en 1897, et moins de trois ans après la gare est inauguré le 14 juillet 1900 pour l'Exposition Universelle.
Les progrès de la mécanisation rendent difficile l'exploitaiton de la gare. Le trafic est interrompu en 1939. Elle accueillit quelques évènements et activités variés comme le tournage du procès d'Orson Welles en 1962. En 1973, le bâtiment est menacé de démolition. La Direction des Musées de France demande, au gouvernement de Georges Pompidou, l'implantation, au coeur même de la gare, de tous les arts de la seconde moitié du XIXème siècle. Tous les gouvernements qui suivirent ont soutenu le projet.

 

L'aménagement muséographique a le mérite de préserver l'architecture intérieure par un dégagement de la voûte, et, par l'installation des salles de musée de part et d'autre de l'axe de l'ancienne voie ferrée. Les matérieux et la couleur des revêtements laisse une grande luminosité à l'espace environnant.

La beauté des œuvres exposées et l'aménagement du lieu vous pousseront, j'en suis sûre, non seulement, à visiter ce musée, mais surtout, à y retourner encore et encore... Parce que l'on ne voit jamais tout la première fois. Parce que l'on veut, de nouveau, s'émerveiller... Parce que, debout, seul, devant une des toiles impressionnistes, notre cœur se sent, enfin, suffisamment riche...


Marion Dieuloufet



La sieste

Pas un seul bruit d'insecte ou d'abeille en maraude,
Tout dort sous les grands bois accablés de soleil
Où le feuillage épais tamise un jour pareil
Au velours sombre et doux des mousses d'émeraude.

Criblant le dôme obscur, Midi splendide y rôde
Et, sur mes cils mi-clos alanguis de sommeil,
De mille éclairs furtifs forme un réseau vermeil
Qui s'allonge et se croise à travers l'ombre chaude.

Vers la gaze de feu que trament les rayons
Vole le frêle essaim des riches papillons
Qu'enivrent la lumière et le parfum des sèves ;

Alors mes doigts tremblants saisissent chaque fil,
Et dans les mailles d'or de ce filet subtil,
Chasseur harmonieux, j'emprisonne mes rêves.

José maria de Hérédia, Les Trophées


Paysage de neige

Au dedans, le silence et la paix sont profonds ;
De froides pesanteurs descendent des plafonds,
Et, miroirs blanchissants, des parois colossales
Cernent de marbre nu l'isolement des salles.
De loin en loin, et dans les dalles enchâssé,
Un bassin de porphyre au rebord verglacé
Courbe sa profondeur polie, où l'onde gèle ;
Le froid durcissement a poussé la margelle,
Et le porphyre en plus d'un endroit est fendu ;
Un jet d'eau qui montait n'est point redescendu,
Roseau de diamant dont la cime évasée
Suspend une immobile ombelle de rosée.
Dans la vasque, pourtant, des fleurs, givre à demi,
Semblent les rêves frais du cristal endormi
Et sèment d'orbes blancs sa lucide surface,
Lotus de neige éclos sur un étang de glace,
Lys étranges, dans l'âme éveillant l'idéal
D'on ne sait quel printemps farouche et boréal.

Catulle Mendès, Contes épiques


Aube

"J'ai embrassé l'aube d'été.
Rien ne bougeait encore au front des palais. L'eau était morte. Les camps d'ombres ne quittaient pas la route du bois. J'ai marché, réveillant les haleines vives et tièdes, et les pierreries regardèrent, et les ailes se levèrent sans bruit.
La première fut, dans le sentier déjà empli de frais et blêmes éclats, une fleur qui me dit nom.
Je ris au wasserfall blond qui s'échevela à travers les sapins :à la cime argentée je reconnus la déesse.
Alors je levais un à un les voiles. Dans l'allée, en agitant les bras. Par la plaine, où je l'ai dénoncée au coq. A la grand(ville elle fuyait parmi les clochers et les dômes, et courant comme un mendiant sur les quais de marbres, je la chassais.
En haut de la route, près d'un bois de lauriers, je l'ai entourée avec ses voiles amassés, et j'ai senti un peu son immense corps. L'aube et l'enfant tombèrent au bas du bois.
Au réveil, il était midi."

Arthur Rimbaud, Illuminations


La Vie antérieure

J'ai longtemps habité sous de vastes portiques
Que les soleils marins teignaient de mille feux
Et que leurs grands piliers, droits et majestueux,
Rendaient pareils, le soir, aux grottes basaltiques.

Les houles, en roulant les images des cieux
Mêlaient d'une façon solennelle et mystique
Les tout-puissants accords de leur riche musique
Aux couleurs du couchant reflété par mes yeux.

C'est là que j'ai vécu dans les voluptés calmes,
Au milieu de l'azur, des vagues, des splendeurs
Et des esclaves nus, tout imprégnés d'odeurs,

Qui me rafraîchissaient le front avec des palmes,
Et dont l'unique soin était d'approfondir
Le secret douloureux qui me faisait languir.

Charles Baudelaire, Les fleurs du mal


L'Invitation au voyage

Mon enfant, ma soeur,
Songe à la douceur
D'aller là-bas vivre ensemble !
Aimer à loisir,
Aimer et mourir
Au pays qui te ressemble !
Les soleils mouillés
de ces ciels brouillés
pour mon esprit ont les charmes
si mystérieux
de tes traîtres yeux
brillant à travers leurs larmes.

La, tout n'est qu'ordre et beauté,
Luxe, calme et volupté.

Des meubles luisants
Polis par les ans,
Décoreraient notre chambre :
Les plus rares fleurs
Mêlant leurs odeurs
Aux vagues senteurs de l'ambre,
Les riches plafonds,
Les miroirs profonds,
La splendeur orientale
Tout y parlerait
A l'âme en secret
Sa douce langue natale.

La, tout n'est qu'ordre et beauté,
Luxe, calme et volupté.

Vois sur ces canaux
Dormir ces vaisseaux
Dont l'humeur est vagabonde ;
C'est pour assouvir
Ton moindre désir
Qu'ils viennent du bout du monde.
- Les soleils couchants
Revêtent les champs
Les canaux, la ville entière
D'hyacinthe et d'or
Le monde s'endort
Dans une chaude lumière.

La, tout n'est qu'ordre et beauté,
Luxe, calme et volupté.

Charles Baudelaire, Les Fleurs du Mal


Musée d'Orsay
1, rue de la Légion d'Honneur
75007 Paris
RER : Musée d'Orsay
www.musee-orsay.fr

Musée Marmottan
2, rue Louis Boilly
75016 Paris
www.marmottan.com

 

 


 

Site map L'art Scène Collections

© Copyright 2005-2010 L'art Scène. All rights reserved.
A template of the Vooweb.com Website templates network