Numéro 4 - Août 2002
 
Reflet alternatif
Festisis 2002. (09/2002)
ATTENTION ! Salles en voie de disparition. (08/2002)
Une journée avec la Ruda Salska (08/2002)
La chaleur d'Avignon. (08/2002)
Histoires de vies brisées : les doubles peines de Lyon. (07/2002)
Renaud: Le mauvais sujet repenti. (06/2002)
Virginie Despentes ou l'art de toujours surprendre ! (06/2002)
La FĂŞte de la Musique. (06/2002)
Demandez le programme ! (04/2002)
ATTENTION ! Salles en voie de disparition. (08/2002)

ATTENTION ! SALLES EN VOIE DE DISPARITION.
Dossier illustré par Delphine Courtois.



Qui n’a jamais entendu parler du Lavoir Moderne Parisien, de l’Olympic Café, du Batofar, ou encore du Berry Zèbre ? Ces petites salles, situées en général au cœur des quartiers populaires de Paris, se battent pour amener la culture dans des endroits où on ne l’attend pas. Cette décentralisation du savoir, ce moyen d’offrir à tous un accès au théâtre, à la musique ou encore au cinéma est menacé. Aujourd’hui, ces salles luttent pour rester en vie.


Il était une fois, des salles indépendantes…

 

Elle est bien loin l’époque où, à chaque entrée dans un bar les passants pouvaient écouter des petits groupes en quête de célébrité. Aujourd’hui, les lois de limitation du bruit et les démarches administratives de plus en plus compliquées, ont petit à petit découragé les « patrons », qui ont préférés aux lives, les disques. Mais, il existe encore une poignée de lieux irréductibles où la culture domine (avec difficulté tout de même) la politique et la paperasse.
D’une part, il y a les squats, temporaires car illégaux. Ils proposent tout de même une alternative. Depuis quelques mois, ces lieux ferment, les occupants sont expulsés, mais, ils restent motivés et vont squatter ailleurs. La Miroiterie à Ménilmontant (Paris XXe) ou encore Une Galette dans l’Art dans le 6ème arrondissement (cf : Agenda L’art-scène d’août 2002) font partie de ces « squ’art », faisant la promotion d’une culture en rupture avec la spirale commerciale.
La deuxième possibilité, ce sont les petites salles, elles sont légales, l’entrée n’est pas chère et la programmation souvent de qualité. A l’inverse des grandes salles machines à sous, ces endroits sont situés dans des quartiers populaires : par exemple, le Lavoir Moderne Parisien et l’Olympic Café, sont situés rue Léon, au cœur de la Goutte d’Or dans le 18ème. Pour ce quartier de 22 000 habitants, délaissé par les politiques, où la majeure partie de la population est immigrée, et où le chômage avoisine les 28 %, de telles salles sont des bouffées d’oxygène, un véritable moyen d’ouverture sur l’extérieur. En effet, la programmation fait appel à des artistes de premier choix, de tous genres et de tous horizons. Originalité, inventivité, et découverte dominent.
Ces salles participent activement à la démocratisation. Elles permettent d’intégrer avec succès des populations souvent rejetées, de reconquérir des zones de non droit, de tisser des liens, d’offrir un ouverture sur le monde, et de réduire les inégalités qui existent entre ceux qui ont les moyens de se payer une culture et ceux qui ne les ont pas.
Enfin, ces lieux culturels de proximité sont aussi importants pour les habitants de l’arrondissement que pour les artistes intermittents. En effet, n’importe quel groupe ne peut viser de grandes salles comme Bercy, l’Olympia, ou même ne serait-ce que L’Elysée Montmartre ! Les petites salles sont les poumons de la scène alternative française et internationale. En signant la mort de ces lieux, les politiques signent la mort de la diversité culturelle, de l’accès à la culture pour tous… Gloire à la musique du fric !


Le début de la fin.

 

Mais, comment l’Etat peut-il mettre à mort ces salles pourtant légales ? En fait ce n’est pas très compliqué ! Par leur but et convictions même, ces salles ont du mal à vivre, d’autant plus qu’en 1992, le marché de l’art s’est véritablement écroulé, entraînant avec lui la fermeture de nombreux squats et petites salles. Or, les petites salles sont traitées par le gouvernement de la même manière que leur grandes sœurs, mastodonte et pompe à billets. Ainsi, elles doivent jongler entre charges sociales, limitations sonores, la Sacem, et les 14 codes juridiques différents (code du travail, de la sécurité sociale, de la propriété littéraire, de la voirie…) qui entrent en jeu pour le moindre concert. Car tout ça a un coût beaucoup trop élevé, pour ces lieux, qui ne sont bien sûr pas subventionnés…
Tout d’abord, il est tout à fait louable que les syndicats des musiciens se battent pour que soit respectée une sorte de salaire minimum. Mais, ces mesures posent le problème de la musique amateur qui serait alors anéantie. Les petits lieux de concert se sont trouvés déconcertés face à cette exigence, les rémunérations minimum étant beaucoup trop élevées : 100 € charges comprises par artiste, avec en plus les frais de transport, de logement et de nourriture. Cela a amené beaucoup de cafés-théâtres et salles à payer les artistes au noir, au risque d’un redressement fiscal fatal.

 

Le deuxième gros problème auquel sont confrontés les lieux de culture alternative, ce sont les limitations sonores. L’histoire commence le 30 avril 1989, où la préfecture de Paris décide, par arrêté, de limiter à 25 décibels le bruit ambiant toléré. A noter qu’ici, les 25 décibels correspondent à l’émergence, soit la différence de bruit maximale entre le niveau de bruit ambiant, comportant le bruit particulier en cause, et le bruit résiduel constitué par l’ensemble des bruits habituels (ces bruits qui ne sont pas censés nous déranger comme les voitures, les cars, les avions, les marteaux piqueurs à 7 h du mat…) Au-delà de ces 25 décibels, les services de police pourront intervenir. Les contrôles se multiplient, de nombreuses salles sont fermées ou changent leur activité. Mais, la réglementation ne s’arrête pas en si bon chemin, le 28 novembre 1990, le Code de la santé publique dans les articles L1 et L2 limitent au niveau national les limitations sonores, et donnent le pouvoir aux préfets et aux maires de durcir la réglementation s’il le désire. Après cette série de lois et d’arrêtés, le nombre de petites salles fondent comme neige au soleil. Limiter la pollution sonore c’est bien, mais encore faut-il que l’Etat donne les moyens aux petites salles pour se mettre aux normes. Or il n’en est rien, le nombre de petites salles réduit comme peau de chagrin, et personne ne semble s’en préoccuper, c’est tout un volet de la culture française qui s’éteint dans une indifférence quasi-générale.
Le décret n° 98-7743 du 15 décembre1998, c’est le coup de grâce… Le niveau de pression acoustique ne doit pas dépasser 105 décibels et 120 décibels en pointe. Les valeurs maximales d’émergence sont baissées à 3 décibels. Les exploitants d’établissement bruyant devront pouvoir fournir en cas de contrôle, les résultats d’une étude acoustique de leur salle ainsi que la description des dispositions prises pour limiter le niveau sonore. En cas de non respect de ces règles, les responsables des lieux encourent amendes, confiscation du matériel, et interdiction d’exercer la profession. Autre difficulté majeure, le décret ne donne qu’un an aux salles déjà existantes pour se mettre aux normes. Un décret salé, signé tout de même par Lionel Jospin, Dominique Voynet, Martine Aubry, Elisabeth Guigou, Jean Jack Queyranne, Dominique Strauss-Kahn, Alain Richard et Catherine Trautman… La décennie 1990 est désastreuse, la France s’est amputée d’une branche de son patrimoine culturel.


Mission impossible.

 

Pour commencer, les autorités ont baissé le nombre maximum d’entrées, ce qui obligea les salles ou bien, à modifier sérieusement la programmation, ou simplement à annuler toutes les manifestations. En effet, pour l’Olympic Café, la fréquentation maximale est passée de 95 à 19 personnes, la rentabilité des spectacles est alors sérieusement compromise si le prix de l’entrée n’est pas multiplié par 5 !
Les travaux de mises aux normes sont insurmontables, pour les salles qui n’ont pourtant pas d’autres solutions. Le dernier recours avant la fermeture, c’est l’achat d’un « limitateur » de décibels. Cet appareil, permettant de réduire la pression acoustique pour un prix tournant tout de même autour de 800 €, équipe aujourd’hui la plupart des bars. Mais, cet appareil a un inconvénient des plus gênants, il modifie et détériore l’acoustique de la salle, le son ressort beaucoup plus étouffé. De surcroît, la plupart du temps, cet appareil ne suffit pas à atteindre les 3 décibels d’émergence autorisée. Il ne reste plus qu’à entreprendre d’importants travaux d’insonorisation. Mais, débourser entre 20 000 et 200 000 €, c’est tout simplement impensable pour ces salles au budget on ne peut plus serré.
A défaut de moyens, les soirées concerts se sont transformées dans la majorité des cas, en des soirées DJ moins coûteuses et moins bruyantes, ou en soirées diapo, quand elles n’ont pas été tout bonnement supprimées.
Cependant, les cris et plaintes des cafés-théâtres en difficulté, ont tout de même alerté quelques personnalités politiques, et des subventions sont tombées. Ces aides distribuées à dose homéopathique ne représentent qu’une petite partie des financements nécessaires, et arrivent de toute manière bien tard. Le mal est fait, des centaines de salles partout en France ont fermé leurs portes.


Mais que faire ?

 

Il faut dire que sur cette question de salles culturelles qui ferment les unes après les autres, les politiques sont confrontés au problème du droit à la culture. En effet, « toute personne a le droit de prendre part librement à la vie culturelle de la communauté, de jouir des arts et de participer au progrès scientifique et aux bienfaits qui en résultent » article 27 de la Déclaration des Droits de l’Homme du 10 décembre 1948. Par ailleurs, le préambule stipule que « la nation garantit l’égal accès de l’enfant et de l’adulte à l’instruction, à la formation professionnelle et à la culture ». Ce ne sont pas les textes officiels qui manquent pour souligner le droit à la culture pour tous ! Comme dans nombre de domaines, le problème se heurte au niveau de l’application des textes, à la volonté véritable des gouvernants… C’est le fait du prince en somme.
Derrière cet étalage de bonnes intentions, la réalité est bien noire. Aujourd’hui, la société doit rentrer dans un moule, celui de l’argent, le reste n’a pas d’autres choix que celui de disparaître. Et pourtant, Hervé Breuil, fondateur et exploitant du Lavoir Moderne Parisien et de l’Olympic Café, démontre dans l’éditorial de son site http://www.rueleon.net à quel point cette démarche « basée sur la recherche d’excellence artistique et la responsabilité sociale s’avère nécessaire ». « L’image de ce quartier* évolue, les parisiens ont trouvé ici un point de rencontre, et nous nous efforçons, avec le soutien des artistes, d’humaniser une urbanisation qui génère des zones sensibles ». (* quartier de la Goutte d’or). L’allusion à la citation de Victor Hugo « Ouvrez des écoles et vous fermerez des prisons » puis sa déclinaison en « Ouvrons des lieux de cultures et nous fermerons les ghettos » illustre parfaitement la situation. Cet appel à été entendu, puisque des élus sont intervenus auprès du Conseil de Paris, demandant la sauvegarde de ces lieux. Après ces interventions, ainsi que la mise en place d’une pétition de soutien, les deux salles ont obtenu gain de cause : les travaux d’un coût total de 152 500 € seront financés à hauteur de 30% par la région. Une seconde aide devrait être votée ultérieurement. Le Batofar ainsi que le Berry Zèbre ont également bénéficié d’aides comparables. Des financements au compte-gouttes, des promesses à la pelle, mais seront-t-ils réellement suivis de faits et d’effets…
Face à cet immobilisme de l’Etat, de nombreuses associations se sont formées. Ces associations militent pour que soit reconnue la spécificité de ces lieux et donc pour que les lois soient adaptées à ces différences. Certaines associations comme la Collective Culture, vont même jusqu’à réclamer que ces salles soient reconnues d’utilité publique… Qui sait !

S.B.

 

Ce dossier est intégralement illustré à partir des œuvres de Delphine Courtois, artiste peintre. Artiste et peintre. Tirant du quotidien des fractions de vies anonymes et simples, Courtois donne à la culture populaire les lettres de noblesse qu’elle mérite. Aussi, artiste baignée et concernée dans cet univers des lieux précaires de la culture, il nous a semblé bien naturel d’ouvrir ce dossier à son talent.
L’art-scène remercie donc infiniment Delphine Courtois pour l’illumination de ces lignes ainsi que Flavie - qui anime le site Internet de l’artiste – pour sa collaboration et sa disponibilité.
Le site de Delphine Courtois : [Delphine Courtois]

Delphine Courtois expose :

Galerie Courant d’Air Jusqu’au 24 août 2002
35, Rue Cardinale
13 100 AIX EN PROVENCE
Téléphone : 04.42.93.42.09 ( fermé le dimanche et lundi, sinon ouvert de 10h30 à 19h )

LÂ’Epicerie Du 20 septembre au 20 octobre 2002
32, Rue des Trois Rois
13 006 MARSEILLE
Téléphone : 04.91.42.16.33

Et en permanence Chez Camille
8, Rue Ravignan
75 018 PARIS
M° Abbesses
Téléphone : 01.46.06.05.78
Ouvert de 14h30 à 2h sauf le lundi ( fermé ) et le dimanche ( de 14h30 à 20h )

 

 


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