|
" LA POESIE EST LA PLUS DOUCE DES REVOLTES " [29 Septembre 2003]
|
|
A L’occasion de la sortie de son nouvel album, Polo Live, Polo nous reçoit et nous parle de poésie. Il revient avec nous sur le contexte qui a fait émerger ses nouvelles chansons. Plus que ça, il explicite certaines d’entre elles rien que pour nous. Bienvenue dans son univers.
|
|
L'art-Scène : |
La plupart des chansons de Polo Live sont inédites. Comment ces nouvelles compositions ont-elles germé ? Dans quelle ambiance ont-elles vu le jour ? Et de quelle manière le travail que tu as fourni pour Polo Live diffère-t-il de la façon dont tu as travaillé jusqu’à présent ? |
|
Polo : |
On dit que c’est en temps de guerre que les gens sont le plus inventifs. C’est un peu ce qui m’est arrivé. L’album précédent m’a projeté dans une situation où j’ai fait perdre beaucoup d’argent à la maison de disque. Je me suis trouvé également à ne plus avoir de tourneur parce que les rats quittent le navire dans ces cas-là . Par la force des choses, j’avais énormément de temps libre. Comme je suis assez auto discipliné et que j’ai le moral en général, je travaille. Je n’avais plus un radis, travailler c’était pratique : c’est pas cher et pendant qu’on travaille, on ne dépense pas d’argent. J’ai donc eu devant moi plein de temps pour travailler, observer, lire et écrire. J’en suis venu à réinvestir la poésie française. J’ai prêté attention à la prosodie. J’ai exploré des formes parfois anciennes : le sonnet, le rondeau, le rondeau redoublé, la ballade que sais-je. Lorsque je me suis pris au jeu d’écrire dans ces formats, je me suis aperçu que plus on est dans un format, plus on arrive à faire quelque chose de surprenant. Beaudelaire dit ça très bien dans une lettre écrite à Armand Fraisse « Le sonnet […] Parce que la forme est contraignante, l'idée jaillit plus intense. Tout va bien au sonnet, la bouffonnerie, la galanterie, la passion, la rêverie, la méditation philosophique. Il y a là la beauté du métal et du minéral bien travaillés. Avez-vous observé qu'un morceau du ciel, aperçu par un soupirail, ou entre deux cheminées, deux rochers, ou par une arcade, etc. , donnait une idée plus profonde de l'infini qu'un grand panorama vu du haut d'une montagne ? »
Pour revenir aux chansons de Polo Live, Elles sont issues pour la plupart de poèmes que j’avais faits, que j’ai remaniés pour en faire des chansons. Elles ont un contenu métrique, baroque même. J’ai toujours été passionné par la littérature du 17e et du 18e siècle. Là j’étais tellement dedans que j’en suis venu à ces ambiances moliéresques ou pascaliennes. Voilà ce qui explique le contexte de ses chansons.
Ensuite, pour enregistrer, je ne disposais plus de maison de disques prête à produire un album qui coûtait un million de francs comme le précédent, mais j’avais quand même la chance que Marc Thonon, le patron d’Atmosphériques, veuille absolument qu’on arrive à trouver une solution. D’où l’idée d’un live. Evidement, la formation guitare-violoncelle vient du fait que je n’avais absolument pas les moyens de louer des camions. Comme jouer est la raison d’exister du musicien, si je voulais continuer à partir en tournée, il fallait des instruments qui nous permettent de prendre le train etc. Grâce à ça, ce spectacle Polo Live a tourné pendant environ un an avant l’enregistrement au Sentier des Halles. Quand j’ai écouté les bandes, je me suis dit que ça allait être ça mon prochain album. Ça n’est peut-être pas les meilleures conditions de son etc. mais quelque part, une guitare et un violoncelle ne peuvent pas mal sonner ensemble. C’est brut de brut.
|
|
L'art-Scène : |
Ces chansons sont pour la plus part inédites, on l’a dit, et le format live leur confère une orchestration qui va à l’essentiel. Pour toi au fond, qu’est-ce que requiert une bonne chanson ? |
|
Polo : |
Un jour, j’ai fait une séance de studio avec Dave et les Matchboxx. Il a écouté la chanson et il a dit : « il y a du rythme, il y a de la mélodie, il y a de l’humour alors ça me plait. » J’ai trouvé que c’était une bonne définition. Pas forcément de l’humour mais un certain détachement et du fond. Un texte, du rythme et de la mélodie.
|
|
L'art-Scène : |
Si on le compare à Polo Live, les orchestrations de Polo à Paris sont très recherchées, à la limite de l’expérimental… Comment as-tu éprouvé ce retour à quelque chose de plus simple ? |
|
Polo : |
Ça m’a fait beaucoup de bien et ça m’a fait plaisir d’arriver à ce niveau de simplicité. Je parlais de la situation économique de ce disque : je crois que si j’avais eu les moyens de ne pas le faire, je n’aurais jamais osé de faire quelque chose d’aussi dépouillé. Le fait d’enregistrer ces nouvelles chansons de cette manière a mis le texte en avant. Je n’ai rien inventé car c’est ce que faisait Brassens. Une musique sobre qui se fait oublier parce que ses structures sont répétitives, et la voix arrive en pleine face. Je suis très satisfait de ça et j’essaierai lors du prochain album de repartir de cette base acoustique très sobre.
|
|
L'art-Scène : |
Quelle sympathie entretiens-tu avec le violoncelle ? Est-ce que ton intérêt pour cet instrument va de pair avec le retour à la poésie dont tu parlais, parce qu’il y a un côté « grand siècle » dans les orchestrations que fait Olivier Daviaud ? |
|
Polo : |
Je lui ai demandé aussi d’aller dans ce sens. J’avais envie qu’il y ait des clins d’œil à la musique baroque. J’ai découvert le violoncelle avec Olivier en fait. Il joue aussi du piano mais comme il n’est pas possible d’emmener un piano en tournée, on a opté pour le violoncelle. Je trouve aussi que cet instrument se marie merveilleusement avec la guitare.
|
|
L'art-Scène : |
Crains-tu que cet album soit perçu comme un retour à la raison de ta part ? Parce que cet album s’apparente plus à Bienvenue dans l’univers plutôt qu’à Polo à Paris, album auquel le public n’a pas tellement adhéré ? |
|
Polo : |
Peut-être… Tant mieux, ça ne me dérange pas. J’aime beaucoup l’album précédent, mais aujourd’hui je suis dans un type de travail plus simple. Si les gens sont contents, tant mieux.
|
|
L'art-Scène : |
Dans le texte de présentation de l’album tu dis : « la poésie est la plus douce des révoltes » Quelle est cette révolte dont tu parles ? |
|
Polo : |
J’ai usé d’une figure de style, l’oxymore, qui veut mettre deux mots contradictoires dans une même phrase pour lui donner plus de force. J’ai surtout voulu dire que la poésie était une manière de se révolter. Plus que ça. Rimbaud disait devenir « voyant » et procéder à un dérèglement des sens. Je dirais que la poésie sert à passer de l’autre côté des apparences et de cette réalité qui est relativement fastidieuse – même si on est tous heureux de vivre. La réalité est dure, astreignante… La poésie est une manière de s’envoler. « Take a walk on the wild side » Et c’est vrai que cette révolte passe en douceur. Elle ne se fait pas avec des fusils mais avec des mots.
|
|
L'art-Scène : |
Il s’agit de se révolter contre quoi ? |
|
Polo : |
Contre la difficulté de la réalité comme j’ai dit. Ça serait triste de ne voir que la réalité.
|
|
L'art-Scène : |
Tu parles des « gravillons qui font des trous au fond des poches. » Ce que tu veux faire passer dans la poésie, c’est du bonheur simple mais aussi de la liberté. Pourrais-tu nous parler plus précisément de ce thème ? |
|
Polo : |
Quand on ressent le plaisir de la liberté, on a une émotion. C’est souvent ce genre d’émotion qui me donne envie d’écrire un poème. J’essaie de faire raisonner dans un poème cette chose très fugace que je ressens, pour que les gens qui ont ressenti la même chose au même titre que moi puissent la reconnaître et la ressentir à nouveau. Presque à volonté. C’est souvent provoqué par des situations précises. En l’occurrence ces petits cailloux évoquent le thème de la liberté et de la nature aussi.
|
|
L'art-Scène : |
Justement, en parlant de la nature, il semblerait qu’on puisse opposer deux chansons dans cet album : Quel beau mariage et Vous avez déjà tout. Finalement, elles exposent deux modes de vie opposés. La simplicité contre la profusion. Y a-t-il à ton sens une façon de vivre plus authentique qu’une autre ? |
|
Polo : |
Non, je ne pense pas. Vous avez déjà tout est une chanson satirique sur les Bobos, ces bourgeois de gauches dont je fais moi-même partie certainement. Je ne peux pas dire que je sois un bourgeois malheureusement ! mais si j’avais de l’argent, je serais certainement comme ça aussi. C’est une façon de rire de soi-même. En définitive, ces gens sont fort sympathiques dans la chanson. Mais c’est aussi assez cruel parce qu’on va jusqu’à se moquer des gens les plus Telerama… J’ai toujours aimé ce genre de cruauté.
|
|
L'art-Scène : |
Tu l’as dit, tu ne peux pas te considérer comme bourgeois. C’est peut-être pour cela que dans tes chansons, tu nous parles encore une fois de bohême. Dans Fauchés par exemple, tu évoques : « La lessive en bidons anonymes / Celle qui n'a ni fibres ni enzymes / Celle qui ne nettoie pas en profondeur / Qui ne ravive pas les couleurs. » Cette bohême, c’est une philosophie de la liberté ou plutôt une contrainte sociale ? |
|
Polo : |
J’ai envie de citer la Bible quand Jesus dit « il est plus facile à un chameau de passer par le trou d’une aiguille qu’à un riche d’entrer dans le Royaume des Cieux. » Je comprends bien ce qu’il veut dire par là . Je crois qu’il faut se méfier, non pas d’avoir de l’argent, mais de considérer que les choses sont acquises et de se créer des trésors en ce monde, plutôt que dans son esprit et dans les rapports humains. L’argent doit servir à faire que la vie avance, mais ça ne doit en aucun cas être une sorte d’aboutissement parce que là on devient ce qu’on appelle un bourgeois et c’est triste. Je connais des gens très riches qui l’ont aussi cette bohême ainsi que des gens très pauvres asservis par l’argent. « L’argent est un bon esclave mais un mauvais maître. » C’est un peu vrai.
|
|
L'art-Scène : |
La chanson Fauchés est moins réaliste et difficile que le poème Joël également sur Polo Live. |
|
Polo : |
Effectivement, il y a de l’humour dans Fauchés. Les mecs qui ont « l'art et la manière / De cuisiner la pomme de terre » C’est une manière très distanciée de constater que tu es dans une merde noire et que les gens autour de toi sont aussi dans une merde noire. C’est une chanson qui parle de notre époque. Ce n’est pas parce qu’on n’est pas tristes qu’on ne voit pas les choses. C’est terrible comme les gens sont fauchés. On vit en étant fauchés, fauchés comme les blés. Ce n’est pas forcément les clochards mais les gens qui sont au supermarché en train de compter, ceux qui achètent des pâtes, qui ne partent plus en vacances etc. Cette chansons est politique, c’est une manière de parler du gouvernement sans être démago. Un gouvernement qui va vers une politique contraste entre des gens très riches et des gens qui sont de plus en plus fauchés. La réaction c’est de vouloir gagner des sous… Et c’est terrible. Dans la vie on a bien souvent autre chose à faire qu’être obsédé par le fait de gagner de l’argent.
|
|
L'art-Scène : |
L’art et la manière de cuisiner la pomme de terre fait partie des bonheurs simples… |
|
Polo : |
Ce n’est pas une chanson misérabiliste, ni une chanson « anti. » C’est plutôt un témoignage.
|
|
L'art-Scène : |
Tu n’écriras jamais dans une chanson « y’en a marre de bouffer des pommes de terre. » |
|
Polo : |
Non, je suis pour apprécier chaque seconde de la vie. Francis Lemarque a écrit ses souvenirs dans son livre J’ai la mémoire qui chante. Il raconte qu’après la guerre, ils avaient tellement faim qu’ils ont volé une casserole de pommes de terre. Il explique qu’avec son copain, ils les ont fait cuire dans un champ et qu’ils se sont brûlé le palais mais qu’ils trouvaient ça extrêmement bon. C’est ça la vie. Je pense qu’il ne faut jamais s’avouer vaincu, c’est aussi parce que j’arrive à trouver des satisfactions dans plein de domaines. Quand on essaye de voir les choses simplement, on n’est pas malheureux. Quoi qu’il en soit, la chanson Fauchés donne presque envie d’être fauché. C’est rigolo. J’aimerais bien que dans mon prochain album il y ait une chanson qui s’appelle Pétés de thunes. (rires)
|
|
L'art-Scène : |
Sur Polo Livre, on retrouve une chanson qui s’appelle Le dégel. Pourrais-tu nous parler de cette chanson ? |
|
Polo : |
C’est la réunion d’une musique d’Olivier et d’un texte de moi. Il m’a donné cette musique alors qu’on vivait tous les deux des histoires sentimentales tristes et où on souffrait de l’abandon. Quand j’ai écouté sa musique j’ai trouvé qu’elle était en harmonie avec le texte que j’avais écrit. Lorsque Olivier a écouté le résultat, il a eu l’impression que les mots étaient déjà contenus dans la musique et qu’on parlait de la même chose.
|
|
L'art-Scène : |
Que raconte cette chanson ? |
|
Polo : |
Elle raconte la fin d’une souffrance. Il y a l’image d’un jardin qui dégèle. Il reste de la tristesse mais peu à peu, la feuille d’érable, le petit insecte qui revient, ça se remet bouger etc. Et dans le deuxième couplet, il envoie un dernier message à la fille où il prend conscience de ce qui ne va pas : « Tu souris sur un lit de lames vengeresses / Et t'endors au creux de l'épaule des garçons. » C’est clair. Puis le refrain… C’est de la poésie, ce sont des images… Si tu perçois l’image : « Comme tu seras belle en allongeant ton cou / Pour réclamer la mort à un plus fou que moi » C’est difficile de l’expliquer par autre chose que ce que j’ai écrit… J’ai une image de chasse, une sorte de biche… C’est la chèvre de M. Seguin ! La chèvre qui se sauve, M. Seguin est désolé de la voir se sauver. Elle va dans la montagne et rencontre le loup, avec qui elle aura une aventure. On a le sentiment que c’est la mort qui va naître de cette aventure parce qu’elle va chercher quelque chose qui va la détruire. C’est un peu ça cette chanson.
|
|
L'art-Scène : |
Cet album est distribué par Irfan, le label des Ogres de Barback. Est-ce pour toi un retour à l’alternatif ? |
|
Polo : |
Oui quelque part. C’est en plus vraiment de l’alternatif parce que les Ogres sont bougrement alternatifs. Ils sont totalement indépendants, on a eu l’occasion de le dire dans la première interview sur L’art-scène. Ils ont leurs chansons, leur maison de disques, leur chapiteau et même leur circuit de distribution, ce qui est extraordinaire pour un groupe. Ça ne s’est jamais vu. Les labels comme Boucherie utilisaient des circuits de distribution existant… Là , faire un réseau de distribution avec ce que ça représente comme boulot et comme réactivité etc. Je trouve ça admirable.
En fait, j’ai participé à Pitt Ocha, l’album pour enfant des Ogres de Barback. J’avais mon cd de Polo Live, qui était à l’époque juste un CD-R… J’ai fait écouter ça à mon pote Fred, il m’a demandé la permission de le graver. Je lui ai expliqué que j’avais du mal à le sortir et il m’a tout naturellement proposé de le sortir sur Irfan… Une semaine après c’était fait. C’est génial parce que comme ça le disque est présent un peu partout et pas seulement à la fin des concerts… Si nous avions utilisé lé distribution d’Universal, distribution habituelle d’Atmosphériques, ma maison de disques, on se serait retrouvé la cinquième roue du carrosse dans une immense machine. Alors que je trouve que Polo Live est totalement dans son élément grâce à la distribution d’Irfan. Il est en écoute à la Fnac, on le trouve chez les petits disquaires.. Les vendeurs doivent être intrigués parce que c’est le premier disque distribué par Irfan qui n’est pas des Ogres…
|
|
L'art-Scène : |
L’enregistrement date d’il y a un an, il a été fait en Octobre 2002. Est-ce que depuis tu as réuni la matière à de nouvelles chansons ? |
|
Polo : |
J’ai encore de quoi faire un album complet ! Mon but est clairement de faire un album studio mais avec les ingrédients de Poli Live : Simplicité et rigueur. Il y a des chansons comme Petit français que je n’ai pas mis sur le live parce que j’avais envie de les faire sonner en studio. Mais j’en ai plein d’autres !
|